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«Autant en emporte le vent», un film «insultant»

Claire Levenson, mis à jour le 07.09.2017 à 17 h 57

La décision d'un cinéma du Tennessee de ne pas montrer le film pendant leur festival d'été a scandalisé les conservateurs qui hurlent à la censure. Il est pourtant logique qu'un film qui aseptise l'esclavage soit controversé dans une ville à majorité afro-américaine.

Vivien Leigh et Hattie McDaniel dans Autant en Emporte le Vent  | ROSSANO AKA BUD CARE via Flickr CC License by

Vivien Leigh et Hattie McDaniel dans Autant en Emporte le Vent | ROSSANO AKA BUD CARE via Flickr CC License by

Un cinéma de Memphis dans le Tennessee a récemment annoncé qu'en 2018, le film Autant en emporte le vent ne ferait pas partie de sa sélection de classiques pour leur festival d'été. Pendant plus de trente ans, le film était diffusé chaque été, y compris le soir du 11 août 2017, au même moment où à Charlottesville, des suprémacistes blancs criaient des slogans racistes en portant des torches rappelant celles du Ku Klux Klan.

Un article du Commercial Appeal, le quotidien de la ville, souligne la juxtaposition de ces deux événements: alors que des nationalistes blancs manifestaient pour sauvegarder la statue du général confédéré Robert E. Lee à Charlottesville, des résidents de Memphis regardaient un film dont le prologue parle du sud esclavagiste comme d'«un joli monde»

«C'était le pays des cavaliers et des champs de coton, un pays qu'on appelait le Vieux Sud. C'est dans ce joli monde que la galanterie a tiré sa révérence. C'est la dernière fois qu'on a vu des Chevaliers et des Dames, des Maîtres et des Esclaves. Ce pays n'existe plus que dans les livres, ce n'est plus qu'un rêve. Une civilisation emportée par le vent.»

Cela faisait plusieurs années que la diffusion du film était controversée:

«Je ne suis pas le premier à soulever ce point, mais c'est tout de même frappant, expliquait l'historien Charles McKinney à la presse locale.  Pourquoi montre-t-on cet hommage anachronique au Vieux Sud dans une ville à majorité noire?»

Un film «insultant»

 

Le directeur de l'Orpheum Theater, une salle de spectacle qui fait aussi cinéma, a précisé que sa décision de ne pas diffuser le film avait été prise avant les violences de Charlottesville, à la suite de plusieurs plaintes de résidents sur les réseaux sociaux, ainsi qu'à une rencontre avec McKinney.

«En tant qu'organisation dont la mission est de divertir et d'éduquer les communautés locales, l'Orpheum ne peut pas montrer un film qui manque d'égard envers une bonne partie de la population», a écrit Brett Batterson dans un communiqué.

Pour Karen Cox, qui est historienne à l'université de Caroline du Nord à Charlotte, la décision est logique:

«Dans une ville comme Memphis, où Martin Luther King a été assassiné et où il y a encore de fortes inégalités raciales, il est insultant de donner une vision romantique du Sud et de l'esclavage. De representer des esclaves fidèles et loyaux comme le fait Autant en emporte le vent. C'est particulièrement insultant pour les gens qui souffrent des répercussions historiques de l'esclavage.»

Elle souligne que les personnages afro-américains du film –Mammy, Prissy, Pork et Big Sam– sont montrés comme loyaux, obéissants envers les Blancs, un peu bouffons, simples d'esprit, et jamais intéressés par la possibilité d'être libres, même après la fin de la Guerre de Sécession.

«Épuration culturelle»?

 

La direction de l'Orpheum n'avait pas considéré sa décision de programmation comme controversée –il y a de nombreux autres grands classiques du cinéma américain et il n'est pas évident de toujours sélectionner Autant en emporte le vent. Mais dans la presse, les mots «interdiction» et «politiquement correct» ont très vite fait leur apparition.

Un journaliste de Fox News a parlé d'«épuration culturelle», et dans Breibart, le site de l'alt-right, un éditorialiste a écrit qu'il n'y avait pas de différence morale entre une «horde qui brûle un livre et une horde qui force un cinéma à faire disparaître un film». Interviewée par Fox News, la veuve d'un des acteurs du film a déclaré:

«Nous devrions garder notre histoire, nous devrions garder les choses historiques afin d'apprendre... Nous sommes sur une mauvaise pente. C'est quoi la suite? La censure totale?».

Le théâtre a reçu tellement de menaces que des gardes armés ont dû être postés devant l'établissement et au domicile du directeur.

«C'est irrationnel, a regretté celui-ci. Il s'agit d'à peine quatre heures de programme sur 8.760 heures en une année.»

Pourtant, même Bernard Henri-Lévy s'est exprimé sur le sujet, en anglais sur Twitter: 

«Consterné par l'annulation à l'Orpheum Theater de Memphis: une inquiétante censure de l'expression artistique.»


Des «talibans déchaînés»

 

En France, la controverse a particulièrement passionné Le Figaro et d'autres sites conservateurs, qui voient dans cette décision mineure d'un établissement privé le symbole des dérives du politiquement correct. Sur Twitter, le journaliste Alexandre Devecchio a lancé:

«Autant emporte le vent interdit pour racisme. Demain en France, Voltaire pour islamophobie, Molière pour misogynie, Balzac pour conservatisme?»

Le politologue Laurent Bouvet était aussi particulièrement déchaîné:

«L'ignorance et la bêtise d'un communautarisme qui tue tout savoir et toute culture en croyant soigner des blessures.»

Dans les pages du Figaro Vox, il regrette que des militants puisse ainsi «imposer [leur] vision de l'Histoire aux autres en exigeant que les conséquences de celle-ci se manifestent concrètement dans l'espace public».

Encore dans le Figaro Vox, l'auteur Gilles William Goldnadel compare les militants antiracistes qui ont demandé la déprogrammation du film à des «talibans déchaînés».

La «cause perdue»

 

Il y a pourtant une différence entre l'interdiction d'un film et le simple choix de ne pas le diffuser, sans oublier que l'œuvre demeure disponible sur DVD, Netflix et le service de streaming d'Amazon. Malgré tout, une sorte de panique confuse s'est emparée des fans du film: après avoir été confondu avec le théâtre de Memphis, un cinéma de Knoxville, une autre ville du Tennessee, a dû préciser qu'ils continueraient de diffuser Autant en emporte le vent.

S'il existe aux États-Unis des excès du politiquement correct –particulièrement dans certains campus– mettre ce qui s'est passé à Memphis dans le même panier est une erreur grossière. L'accusation selon laquelle ces militants veulent réécrire et imposer leur version de l'histoire est absurde: c'est au contraire Autant en emporte le vent qui est une révision mythique de l'histoire. Les critiques et historiens s'accordent en effet pour dire que le film représente l'idéologie de la Cause Perdue (The Lost Cause), une tentative de réhabiliter la cause confédérée en disant que le Sud ne se battait pas pour l'esclavage, mais pour l'indépendence et une «noble cause»:

«Autant en emporte le vent est la version “cause perdue” de l'histoire, explique Karen Cox. L'idée de la cause perdue, c'est que le Sud a perdu mais que leur cause était juste et qu'une glorieuse civilisation a été perdue. C'est un récit qui ignore l'esclavage et les horreurs qui lui sont associées. On est loin de Twelve Years a Slave, le contraste est choquant.»

Elle explique que le film a façonné la vision que les Américains –et le monde– avaient du Sud pour des décennies.

«Le film est adoré par des génerations de blancs du Sud car il donnait un air de romantisme à la défaite.» 

Une mémoire encore tue

Aujourd'hui dans le Sud, la majorité des plantations que l'on peut visiter passent l'esclavage quasiment sous silence. Beaucoup sont des lieux festifs que l'on peut louer pour des mariages. Le premier véritable musée de l'esclavage –une plantation dans laquelle l'expérience des esclaves est au coeur de la visite– a ouvert en 2015 et n'a pu voir le jour que parce qu'un millionaire a décidé de s'y consacrer.

Lorsque le film est sorti en 1939, les acteurs noirs n'avaient pas pu assister à la première à Atlanta à cause de la ségrégation en vigueur dans le Sud, et depuis la fin de la Guerre de Sécession, des milliers de noirs avaient été lynchés. Ce n'est que récemment que quelques plaques commémorent ces morts.

Si de nombreux Afro-Américains de l'époque avaient apprécié le film, et le rôle de Mammie, qui a permis à Hattie McDaniel de gagner un Oscar, plusieurs militants noirs avaient manifesté devant des cinémas et de nombreux journaux afro-américains avaient vivement critiqué le film comme «propagande anti-noire particulièrement dangereuse», et comme une façon de montrer aux noirs qu'ils doivent «rester à leur place».

S'il y a un problème d'effacement ou de réécriture de l'histoire dans le Sud, il n'est donc pas du côté des gens qui remettent en question le récit raconté par Autant en emporte le vent. Dans ce cas, ce sont les exagérations de la presse conservatrice qui ignorent l'histoire. 

Claire Levenson
Claire Levenson (138 articles)
Journaliste
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