Monde

La Croix-Rouge ne sauvera pas Houston

Jonathan M. Katz, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 31.08.2017 à 15 h 52

Pour répondre aux catastrophes, l’association humanitaire n’est plus à la hauteur de sa mission depuis de nombreuses années. Après avoir fait des dizaines de morts, la tempête Harvey s’approche de La Nouvelle-Orléans.

Une femme fait du kayak dans une rue de Houston aux États-Unis, le 30 août 2017 |
Brendan Smialowski / AFP

Une femme fait du kayak dans une rue de Houston aux États-Unis, le 30 août 2017 | Brendan Smialowski / AFP

En 2004, je commençais juste mon premier travail à plein temps dans une rédaction de Washington quand le malheur a frappé. C’était de l’autre côté de la planète: à Sumatra, en Indonésie, un tremblement de terre extraordinairement puissant avait déclenché un tsunami dans l’océan Indien, mais grâce à CNN on aurait dit que la terreur et l’angoisse se déchaînaient dans le bureau d’à côté. Je me rappelle encore de la peur sur le visage des pêcheurs et d’avoir regardé des mères en pleurs chercher leurs enfants dans les vagues. Impuissant, désireux d’aider, j’ai fait la seule chose qui me venait à l’esprit: je me suis connecté à internet et j’ai envoyé 20 dollars à l’ARC, la Croix-Rouge américaine.

Treize ans plus tard nous sommes les témoins d’une autre catastrophe, cette fois bien plus proche de nous. La tempête tropicale Harvey, décuplée par un golfe du Mexique anormalement chaud, a frappé de plein fouet la côte texane et tourne désormais en rond depuis plusieurs jours en projetant des milliards de litres d’eau de la mer dans le ciel puis jusqu’aux bayous et aux rues de Houston. Dans la quatrième plus grande ville d’Amérique, les routes sont devenues des rivières. Des complexes résidentiels se remplissent comme des baignoires. Des barrages sont près de céder. Des milliers de personnes ont dû être sauvées des eaux de crue qui continuent de monter dans la ville trop urbanisée et dont le système d’évacuation est inadapté. Le plus effrayant est que, la crue se poursuivant, personne ne peut vraiment évaluer la portée des dégâts ni à quoi s’attendre pour la suite. Une fois encore, ceux d’entre nous qui ne sont pas dans la zone se sentent impuissants mais désireux d’aider. Une fois encore, les dirigeants et les nobles âmes nous disent que le meilleur moyen de le faire est de se tourner vers la marque d’aide humanitaire la plus connue et la plus largement aimée par les deux camps politiques.

Mais je ne donnerai pas à la Croix-Rouge cette fois.

Une erreur coûteuse

Après des années de reportages, de l’extérieur et de l’intérieur, sur certaines des plus grandes catastrophes de la décennie et sur d’autres, je sais à quel point concentrer les dons quelque part est une erreur coûteuse.

Une partie du problème tient aux antécédents de la Croix-Rouge américaine dans le domaine des catastrophes naturelles. Ils ne sont pas glorieux. J’en ai surtout fait l’expérience à Haïti, où j’ai survécu au séisme du 12 janvier 2010 et où j’ai géré le bureau de l’Associated Press de 2007 à 2011. Quand le tremblement de terre a frappé, tuant entre 100.000 et 316.000 personnes, l’équipe de la présidente de la Croix-Rouge américaine, Gail McGovern, s’est jetée dans l’action et fait ce qu’elle sait faire de mieux: lever des fonds. Son appel à «sauver des vies», aidé par le soutien public du président Obama et de célébrités et alimenté par une campagne de SMS inédite, a permis de réunir l’époustouflante somme de 488 millions de dollars.

Il est très vite devenu clair que le plus gros problème de l’association serait de déterminer ce qu’elle allait faire de tout cet argent. La branche américaine n’avait que trois employés à temps plein à Haïti au moment de la catastrophe. Bien qu’elle ait rapidement envoyé davantage de personnel et engagé des personnes travaillant pour la Croix-Rouge haïtienne, la vérité était qu’elle ne pouvait pas faire grand-chose: la Croix-Rouge américaine n’est pas une association médicale à la Médecins Sans Frontières. Elle ne s’engage pas dans des travaux favorisant le développement et n’est pas non plus spécialisée dans la reconstruction de quartiers détruits. Ce qu’elle fait le mieux, c’est fournir une aide immédiate –souvent sous la forme de couvertures, de kits d’hygiène ou d’abris temporaires– et aussi destructeur qu’eût été le séisme, il n’y avait pas moyen de distribuer pour un demi-milliard de dollars de bâches et de kits d’hygiène. Les employés ont inventé tout un tas de moyens plus créatifs les uns que les autres de se servir de cet argent, y compris en le donnant à d’autres associations humanitaires qui pouvaient en faire meilleur usage (après prélèvement par l’ARC des 9% de frais administratifs habituels). Alors qu’il devenait de plus en plus clair, du plus modeste quartier aux étages les plus élevés du Secrétariat des Nations Unies, que l’intégralité de la réaction au tremblement de terre avait été un échec, l’ARC s’est retrouvée à devoir expliquer péniblement pourquoi le demi-milliard de dollars qu’elle avait reçu n’avait pas amélioré de manière notable la vie des survivants.

Une opacité notoire 

«La quantité d’argent que l’on peut injecter dans la phase d’urgence est forcément limitée», m’a expliqué une porte-parole de l’American Red Cross lorsque je lui ai demandé comment il était possible que seul un tiers de l’argent qu’elle avait levé ait pu être affecté, sans même parler de dépensé, au bout de deux ans. Ce que personne dans l’association ne s’est jamais donné la peine de faire, c’est d’expliquer au public –ni à Haïti ni aux États-Unis– qu’elle n’avait jamais, au grand jamais, eu besoin d’une telle somme (en revanche, certaines ONG annoncent leurs objectifs de levée de fonds à l’avance et plafonnent ou redistribuent les dons superfétatoires une fois la somme atteinte).

La Croix-Rouge a été vertement critiquée aux États-Unis pour sa réaction chaotique face à l’ouragan Katrina de 2005, où des observateurs internationaux avaient alerté que certains éléments péchaient à un tel point qu’ils confinaient à des actes criminels. Sept ans plus tard, en 2012, malgré des efforts de réorganisation interne, elle ne s'est de nouveau pas montrée à la hauteur lors des ouragans Sandy et Isaac. (La réaction a été «pire que la tempête» a confié un chauffeur de la Croix-Rouge à ProPublica lors de sa stupéfiante enquête). Dans l’ensemble, l’association réussit mieux à réagir à des catastrophes à plus petite échelle; il est courant d’entendre des victimes raconter que la Croix-Rouge leur a fourni couvertures et soutien moral après l’incendie de leur maison, par exemple. Mais même de ce côté-là, elle a des problèmes: la réaction de l’ARC en 2015 à une série d’incendies dans le nord de la Californie a été si déplorable –ses membres arrivaient sans équipement ni préparation, repoussaient les initiatives de bénévoles avant d’échouer à fournir eux-mêmes nourriture et abri– que les habitants ont fui l’association et préféré se fier à leurs propres initiatives.

Plus grave encore que ce que nous savons, il y a ce que nous ignorons. La Croix-Rouge américaine, dont les revenus annuels dépassent 2,6 milliards de dollars, fait preuve d’une opacité notoire quand il s’agit de justifier l’usage des fonds levés lors de catastrophes. Elle n’a jamais fourni d’exposé significatif du détail de ses dépenses après le séisme d’Haïti. Quand on va sur le site de RedCross.org en ce moment, on peut voir un gros titre qui invite à «faire une différence» en donnant pour aider dans le cadre de la tempête Harvey. Mais il n’est écrit nulle part comment l’argent sera employé. Une minuscule vidéo montre des lits de camp vides dans un abri.

Des bénévoles de la Croix-Rouge américaine, le 29 août 2017 | SUZANNE CORDEIRO / AFP

Lorsque j’ai envoyé un mail et appelé le service relations médias de l’association, ouvert à plein temps, dimanche et lundi dernier, pour demander combien d’argent elle avait récolté jusque-là, de combien elle estimait avoir besoin et ce que faisaient les bénévoles et les employés de la Croix-Rouge en réaction à l’ouragan Harvey, j’ai fini par obtenir cette réponse: «À ce stade de notre réaction active à la catastrophe, nous ne sommes pas en mesure de répondre à vos questions dans les délais que vous avez fixés. Merci pour votre compréhension.» J’ai insisté. Quelques heures plus tard, l’association a envoyé une deuxième note dans laquelle elle disait fournir de la nourriture, des lits de camp, des couvertures et d’autres formes d’aide à 6.000 personnes dans plusieurs abris de la région. Mais de nouveau sans aucune information sur le coût ou les fonds levés jusqu’à maintenant.

L’absence de surveillance

Les journalistes ne sont pas les seuls à se faire avoir. Les dirigeants de l’ARC ont trompé le Congrès américain. Dans un rapport cinglant publié en 2015, le Government Accountability Office, chargé du contrôle des comptes publics du budget fédéral, signale que «aucune évaluation régulière et indépendante n’est menée sur l’impact ou l’efficacité des services de secours de la Croix-Rouge lors des catastrophes naturelles.»

Comme le souligne Justin Elliott dans ProPublica, nombre de ces problèmes sont le résultat de l’arrivée d’une équipe d’anciens dirigeants d’AT&T à la direction d’un organisme complexe –qui gère des tâches aussi critiques et variées que la gestion de banques de sang et la fourniture de ressources à des familles de militaires, tout en opérant dans une zone floue et en bénéficiant à la fois de certains des privilèges d’une agence gouvernementale (comme une dispense de loyer pour son siège de Washington) et de la latitude lucrative ainsi que de l’absence de surveillance d’une entreprise privée.

L’ARC et ses défenseurs protestent parfois que l’attention générale est trop tournée vers elle, que des centaines d’autres acteurs ont eux aussi échoué face aux mêmes catastrophes. C’est en partie le revers de la médaille d’avoir une meilleure visibilité et de lever bien plus de fonds que les autres –d’être, comme aime à le dire sa présidente Gail McGovern, «une marque coup de cœur».

Mais d’un autre côté, ils ont parfaitement raison. On accorde vraiment trop d’attention à l’ARC lors de catastrophes comme l’ouragan Harvey, d’une manière qui va bien au-delà d’une quelconque association. La façon dont notre société gère les catastrophes –d’abord le désastre, ensuite le déferlement de sympathie et de dons, puis la longue et lente reconstruction– n’est pas la bonne. Comme les humains le savent depuis longtemps, il est plus simple, moins cher et plus efficace d’atténuer ou de prévenir les catastrophes que de porter secours aux victimes et de reconstruire une fois qu’elles sont passées. Cela fait des siècles que nous connaissons la menace des ouragans dans le golfe du Mexique. Les experts préviennent depuis des années que la côte texane a besoin d’engager des investissements sérieux pour se préparer à des tempêtes quasiment inévitables, notamment en prenant des mesures visant à atténuer l’effet de crues intenses et sans précédent, partiellement aggravées par le réchauffement climatique. Il semble que certains, dont un bon nombre d’hôpitaux de Houston, ont tenu compte de ces avertissements et bénéficient aujourd'hui de leur préparation. Ce n’est pas le cas dans d'autres secteurs.

À l’échelle plus générale, au lieu de prendre ces menaces au sérieux, les Texans ont élu un gouverneur qui déforme les faits lorsqu’il évoque le réchauffement climatique. Les Américains ont choisi un président qui –quelques jours avant cette catastrophe et quelques minutes avant de se précipiter pour défendre des néo-nazis enragés– a annoncé devant son ascenseur doré qu’il abandonnait des normes de construction fédérales exigeant de nouveaux projets immobiliers de prendre en compte les effets du réchauffement climatique sur des ouragans comme Harvey.

Au Texas, des agences de presse possèdent des listes d'associations, à la fois locales et gérées par la Croix-Rouge, où les victimes de la tempête peuvent trouver de l’aide et ceux qui en ont envie peuvent envoyer des dons. Les experts affirment, ce qui est confirmé par l’expérience, que si vous voulez apporter une aide depuis l’extérieur de la zone touchée par la catastrophe il vaut mieux envoyer de l’argent, pas des dons matériels. Les cartons pleins de nourriture, de vêtements ou d’autres choses encombrent la chaîne de distribution et courent de grands risques de ne pas être distribués.

Pourtant, la cruelle réalité est que nous ne savons toujours pas quels seront les besoins à Houston et dans d’autres parties du Texas ou de la Louisiane, ni ceux qui seront les mieux à même d’y répondre. Des millions de personnes sont encore au cœur de la tempête, et le National Hurricane Center avertit que certaines zones pourraient recevoir le double des précipitations folles qui leur sont déjà tombé dessus. En d’autres termes, les survivants n’ont pas encore passé le cap de l’urgence pour prendre la mesure des dégâts et entamer la difficile phase de l’aide humanitaire. S’il s’était agi d’un séisme, le sol serait encore en train de trembler.

Que faire face à une catastrophe aussi complexe?

Les sauveteurs ont du mal à se rendre sur le terrain. La plupart des gens n’ont nulle part où aller. Si des habitants et des voisins déploient des efforts héroïques en ce moment même pour sauver des eaux un maximum de personnes –des efforts que les autorités devraient encourager et aider à coordonner– la dure et frustrante réalité est qu’il n’y a pas grand-chose qu’un volontaire extérieur non-formé puisse faire une fois déclenchée une catastrophe aussi complexe. Et sachant qu’on prévoit au minimum des centaines de milliards de dollars de dégâts et d’autres tempêtes à venir, les coûts pour nettoyer ce chaos et rendre aux habitants leur vie d’avant seront astronomiques, à un niveau tel que seuls des gouvernements riches et puissants, et la puissance conjugué de leurs citoyens, sera capable d’atteindre.

Certaines personnes sont vraiment blessées par ce genre de discours. Elles voient la souffrance, font preuve de générosité et espèrent que cela contribuera à aider—exactement comme moi quand je regardais les images d’Indonésie à mon bureau il y a toutes ces années. Les gens qui souffrent dans cette tempête méritent tout cela et plus encore. Mais ce qu’on apprend quand on plonge vraiment dans ce type de situation c’est que les intentions passagères, aussi généreuses soient-elles, ne suffisent pas—pas à cette échelle. Ces réactions passées, inefficaces et opaques, de Haïti au New Jersey en passant par la côte du golfe du Mexique, ont créé un héritage de méfiance, pas seulement à l’égard de la Croix-Rouge mais de tout l’appareil de l’aide humanitaire que représente sa marque emblématique. Nous ne pouvons nous permettre de laisser cela se reproduire.

Si nous nous soucions vraiment des habitants de Houston et du reste de la côte, nous devons nous engager entièrement dans une réponse conjuguée, durable et sérieuse visant à la récupération et à la reconstruction –ce qui implique d’y mettre beaucoup d’argent, d’être très attentifs à aider ces zones à s’adapter pour les événements à venir et d’apporter beaucoup de soins à des gens dont nous savons qu’ils sont les plus vulnérables. Nous devons œuvrer tous ensemble pour limiter l’impact de futures catastrophes, que ce soit le risque toujours plus grand d’un immense séisme dans l'Oklahoma, d’un tsunami dans les Caraïbes, et surtout des nombreuses menaces auxquelles le réchauffement climatique nous expose. Plus tôt nous le reconnaîtrons et nous passerons à l’action au lieu de débattre du meilleur endroit où adresser nos 20 dollars, mieux nous nous en porterons, tous.

Jonathan M. Katz
Jonathan M. Katz (1 article)
Journaliste
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