Culture

La honte du demi-chauve à l'heure de se rendre chez le coiffeur

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 31.08.2017 à 11 h 37

[BLOG] Le demi-chauve est le paria de l'humanité. C'est quand il se rend chez le coiffeur qu'il s'en rend compte.

AFP

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Oh je sais, je vous vois d'avance ricaner, vous les chevelus, les barbus du crâne, les broussailleux de la crinière échevelée, tous ceux à qui la nature a bien voulu épargner cette infirmité capillaire qui remplit de honte et de désespoir le malheureux ayant à en souffrir –moi en l'occurence. 

Oui, je connais votre arrogance, votre suffisance, votre médisance quand comparant l'épaisseur de votre chevelure à la mienne, vous partez d'un grand rire moqueur où s'entend le triomphe de l'élu, de celui qui malgré l'âge, malgré les épreuves du temps, les infortunes de l'existence, les coups du sort, conserve intacte sa toison tapageuse.

Et je ne parle même pas de la gent féminine dont les regards narquois et suffisants m'accompagnent depuis mes années de jeunesse lorsque, sans prévenir, avec la régularité d'un métronome, mes cheveux ont déserté ce crâne condamné depuis lors à pleurer ce lâche abandon.

Ces regards qui me jaugent, me jugent, me toisent, me disent que jamais ô grand jamais, elles ne livreront leur cœur à un individu aussi dépourvu d'atouts capillaires subodorant par là, fort d'un étrange parallélisme, la probable petitesse de cet organe situé plus bas dans mon anatomie et censé provoquer mille émois.

Si seulement elles savaient.

Pourtant, je ne suis pas le plus à plaindre : la désertion ne fut pas totale, il m'est resté quelques touffes de cheveux qui se sont amusés à coloniser les deux parties de mon visage, touffes hirsutes, indomptables, rétives à tout peigne, rebelles à toute caresse, buissons ardents de ma révolte entamée contre la déshérence de mon crâne.

Envolées chevelues qu'il me faut une ou deux fois l'an confier aux bons soins d'un coiffeur afin de les ramener à des proportions raisonnables et d'éviter ainsi d'être pris pour un professeur Nimbus –lequel était pourtant chauve– perdu dans ses savantes équations moi qui de la science ne sait rien, ne veut rien savoir si ce ne sont les possibilités arithmétiques de voir un jour mes cheveux renaître de leurs cendres –nulles, je sais, je sais!!!

Vous dirais-je alors la honte qui est la mienne lorsque je dois me traîner chez mon bourreau de barbier, ce regard navré qu'il me lance comme si je représentais une injure à sa profession, cet air de dépit inscrit sur son visage quand il me demande de prendre place, son agacement teinté de moquerie lorsque d'une voix lasse il m'interroge sur la raison de ma venue «un simple rafraîchissement, un dégradé ou une coupe au carré?»? Mon effroi lorsque je le vois se saisir de la tondeuse et que d'une voix suppliante, je lui murmure, «les ciseaux, par pitié, servez-vous des ciseaux, je n'ai pas vocation à être tondu, je n'ai jamais dénoncé personne»?

Son soupir, sa résignation, ses coups de ciseaux aussi secs que tristement utilitaires, son silence pesant, son regard vide de toute inspiration, son ennui, ces touffes empoignées par dizaines qu'il laisse tomber d'un air dégoûté comme s'il s'agissait de quelques fruits pourris, sa morgue à ne même pas regarder où il cisaille, ses yeux plutôt fixés sur la pendule comme s'il était lancé le défi de régler mon affaire en moins de cinq minutes, son soulagement quand enfin il s'est acquitté de sa tâche au bout de sept longues et pesantes minutes, son refus de tout pourboire et son empressement à me raccompagner à la porte.

Alors le retour à la maison, le regard furtif lancé à une vitrine où je m'apparais tel que je suis, ratiboisé à en hurler d'effroi, circoncis au point d'avoir besoin d'apposer ma main sur le reste de mes cheveux pour être certain de leur présence, les gens qui se gaussent, le conducteur de bus qui me prend pour la cantatrice chauve, la concierge qui me considère avec circonspection comme si elle se demandait si elle n'allait pas révoquer mon bail, et mon chat, mon chat si fier de sa rousse pelisse entretenue avec un soin maniaque, qui ne me reconnaît plus quand j'ouvre la porte et file sous le lit sans demander son reste.

Le demi-chauve est le paria de l'humanité.

Il est le chauve inabouti, le chevelu raté, le symbole même de l'inachevé, de ce qui reste en plan et jamais n'arrive à ses fins.

Qu'on le pende haut et court. Par ce qui lui reste de cheveux. Cela lui servira de leçon.

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Laurent Sagalovitsch
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