Monde

Le terrible sort des animaux sacrifiés de l'ouragan Katrina

Elise Costa, mis à jour le 31.08.2017 à 16 h 01

En août 2005, l’ouragan Katrina frappe les côtes de la Louisiane. Dans l’affolement général, les autorités américaines font une erreur: elles oublient de porter secours aux animaux domestiques. L’affaire, qui pose des questions éthiques, remonte alors jusqu’au Congrés américain.

Le 12 septembre 2005 à La Nouvelle-Orléans I  MENAHEM KAHANA / AFP

Le 12 septembre 2005 à La Nouvelle-Orléans I MENAHEM KAHANA / AFP

Quel est notre rapport aux animaux? Comment nous nous épaulons et parfois, nous détruisons? Cet été, Slate vous raconte des histoires extraordinaires d’animaux sauvages et domestiques à travers le monde pour nous aider à comprendre qui ils sont et qui nous sommes.

Au matin du 29 août 2015, les eaux s’engouffrent dans les rues de la Nouvelle-Orléans. Le premier étage de l’hôpital Ochsner est inondé, les patients doivent être transférés dans les étages supérieurs. A 17h47, les lumières du quartier du Vieux Carré s’éteignent: toutes les lignes électriques ont sauté. L’ouragan Katrina, qui est passé de catégorie 3 à catégorie 5 (la plus élevée) en l’espace de quelques heures, vient de ravager le sud de la Louisiane et du Mississippi. Une catastrophe naturelle sans précédent. Il s’agit alors de l’ouragan le plus étendu et l'un des plus meurtriers jamais enregistrés aux États-Unis.

La mauvaise gestion de l’ouragan Katrina provoque un tollé dans les médias et au sein de la population. La veille, les autorités compétentes ont bien lancé un appel volontaire à évacuer la ville –notamment en facilitant le trafic routier. Mais avec des vents pouvant atteindre 280km/h et une agglomération construite plusieurs mètres en-dessous du niveau de la mer, c’est le plan d’évacuation obligatoire qui aurait dû être lancé.

Le chaos s’empare de la région et la liste de disparus grimpe à une vitesse affolante. Les secours cherchent à libérer un maximum de personnes prisonniers des flots, des débris et de la boue. Ils n’avaient pas envisagé un autre problème lorsqu’ils arriveraient sur place: nombre d’individus qui voient ou verront leur maison submergée par les eaux noires refusent leur aide.

Le 4 septembre 2005 à La Nouvelle-Orléans I NICHOLAS KAMM / AFP

«Elle pleurait, gémissait, et aboyait»

Dans une étude réalisée après Katrina, il apparaît que 44% des personnes non-évacuées l’ont été parce qu’elles ont refusé d’abandonner leurs animaux de compagnie.

«Cela ne me surprend pas, confie au téléphone Marine Grandgeorge, maître de conférences en éthologie à Rennes I, dont la spécialité de recherche porte sur les relations entre les hommes et les animaux de compagnie. Quand on sait qu’un foyer sur deux a un ou plusieurs animaux de compagnie, c’est un chiffre qui paraît presque logique.»

Morgan LaFaye, un homme qui a réussi à se réfugier dans un arbre avec son chien, Miss Morgan, est enfin secouru après quatorze heures passés sur une branche. À bord de la petite embarcation, le chien est jeté par-dessus bord. «On ne fait pas les chiens», se voit-il rétorquer.

«Elle pleurait, gémissait, et aboyait. Si j’avais su qu’elle ne pouvait pas venir avec moi, je ne serais jamais parti», racontera LaFaye peu de temps après à un reporter.

Une complicité pas comme les autres

 

Mais l’histoire la plus marquante fut celle rapportée par le Washington Post. Suite au désastre, un petit garçon attend un bus qui doit l’emmener vers l’Astrodome de Houston. Là-bas, il pourra trouver refuge, manger et dormir un peu. Il tient son chien, Snowball, dans les bras. Les animaux ne sont pas autorisés à bord. Un officier de police arrache le chien des bras du gamin qui en pleurera jusqu’à se faire vomir.

La professeure Marine Grandgeorge précise:

«Dans une étude qui a été réalisée il y a une vingtaine d’années, on a demandé à un enfant de dire avec quels membres de sa famille il s’entendait le mieux. Dans 9 cas sur 10, l’enfant citait son animal de compagnie.»

Si la prise de conscience est rapide et sans appel, ce n’est pas tant parce qu’elle concerne un enfant de 9 ans et son chien. Peu importe l’âge, quiconque aura un animal de compagnie le considérera comme un membre de la famille à part entière. Combien de personnes âgées, rappelle également la journaliste du Washington Post, ont dû choisir «entre leur vie sauve et leur animal de compagnie plein de vie»?

«Il n'a pas de regard de reproche»

 

Pourquoi un tel attachement? «Il y a plusieurs hypothèses, raconte Marine Grandgeorge. La plus souvent évoquée est la biophilie. Les êtres humains auraient une attirance envers la nature et les animaux. On pense aussi à la néoténie. Mais il y a d’autres raisons pour expliquer que nous ayons des animaux de compagnie. Notre besoin de prendre soin d’autrui, les bénéfices que cela engendre sur notre santé, notre vie émotionnelle et sociale. Notre besoin de recevoir de l’affection et... l’absence de jugement. L’animal ne s’arrête pas sur l’apparence physique, il ne condamne pas l’échec... Il n’a pas de regard de reproche.»

Boris Levinson, pionner de la zoothérapie (ou médiation animale), disait:

«L’animal ne se nourrit pas d’attentes idéalisées envers les humains, il les accepte pour ce qu’ils sont et non pas pour ce qu’ils devraient être.»

Quand on demande à Marine Grandgeorge ce qui l’étonne le plus dans son domaine de recherches, elle répond sans hésiter: «Les animaux ont cette capacité à être plus attentifs à nous que nous le sommes à eux. Les chiens détecteraient des cancers, les crises d’épilepsie et le diabète. Bien sûr, ils ont des capacités sensorielles très développées, mais ils ont aussi la capacité à se centrer sur l’instant présent. Ce qui n’est pas notre cas. À travers nos postures, nos émotions, ils reconnaissent des choses en nous dont nous sommes incapables pour eux.»

Mobilisation générale

 

Savoir que nous n’avons pas su ou pu aider notre animal de compagnie est particulièrement douloureux. Surtout que là encore, c'est aussi une question de classes sociales: les hôtels Marriott acceptaient sans problème les animaux de compagnie des personnes évacuées au motif qu’ils étaient «des membres de la famille» tandis que les personnes moins aisées qui avaient dû compter sur d’autres refuges plus stricts ont dû faire un choix.

«Il est indéniable que de nombreuses personnes pauvres ont péri en raison de ces mesures interdisant les animaux», écrit Karen Dawn du Washington Post.

Suite à cet article, le journal continue de montrer ces animaux abandonnés dans les maisons, sans nourriture, sans eau potable, et livrés à eux-mêmes. Nombre médias relaient le sujet –qui concerne plus de 250.000 animaux– de la radio locale aux plus grand journaux télévisés.

Deux chiens sauvés à La Nouvelle-Orléans I MENAHEM KAHANA / AFP

Pendant ce temps, des volontaires portent eux-mêmes secours aux animaux des logements désertés. C’est notamment le cas de la Louisiana SPCA. L’association reçoit ainsi plus 7.000 adresses où aller chercher chiens, chats et autres lapins de compagnie qui pourraient être encore en vie. Les animaux qui ne sont pas blessés sont ensuite envoyés à l’énorme centre des expos Lamax-Dixon à plus de cent kilomètres au nord-ouest de la Nouvelle-Orléans. Là-bas, une autre bénévole, Charlotte Bass Lilly, ramène à elle seule plus de 500 animaux en usant de tous les stratagèmes possibles –lorsque la ville est bouclée par l’armée, elle parvient à libérer ses propres animaux de compagnie en se faisant passer pour une vétérinaire qui doit évacuer sa clinique.

Une prise de conscience

 

Plus tard, lorsque le centre des expos fermera, elle montera sa propre structure, Animal Rescue New Orleans (ARNO). La Louisiana SPCA, tout comme Charlotte Bass Lilly, sont alors entendus par les élus. Avec l’appui des images des reporters, le phénomène parvient à remonter jusqu’au Congrés américain. Un mois plus tard, deux députés –le démocrate Tom Santos et le républicain Christopher Shays– proposent une loi visant à prendre en compte les animaux de compagnie dans le cadre des plans d’évacuation. Quelques mois plus tard, la loi est votée à 349 contre 29 avant d’être définitivement ratifiée par George W. Bush en octobre 2006.

Ainsi est née la Pets Evacuation and Transportation Standards Act (PETS). Elle a servi de nombreux fois après Katrina, et servira encore à l’avenir. C'est notamment le cas avec l’ouragan Harvey qui s'abat sur le Texas. Comme pour Katrina, de nombreux maîtres refusent de laisser derrière eux leur animal de compagnie. À Houston, une zone ouverte aux chiens et autres animaux a finalement été ouverte dans les réfuges. Pendant Katrina, on estime à 250.000 le nombre de chats et chiens déplacés ou morts. Tout est fait aujourd'hui pour tenter de ne pas répéter une telle tragédie.

«Le mot maître me gène… je préfère partenaire, parce que c’est vraiment une forme de partenariat», confie Marine Grandgeorge au téléphone. Parce qu’ils nous aident au quotidien, nous autres, êtres humains, pouvons aussi anticiper notre propre bien-être en assurant celui des animaux. Plus qu’une affaire d’empathie, ou de compassion, la Pets Evacuation and Transportation Standards Act est une question de solidarité. Elle ne reconnaît pas seulement les animaux de compagnie comme des membres de la famille. Elle les reconnaît aussi, désormais, comme des membres de la société à part entière.

Elise Costa
Elise Costa (96 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte