Culture

Mireille Darc n'était pas qu’un cul, un casque blond, une paire de jambes ou une muse

Nadia Daam, mis à jour le 29.08.2017 à 16 h 37

Les hommages à l'actrice, disparue le 28 août, ont été nombreux. Mais beaucoup (trop) sont passés à côté de l'essentiel.

Mireille Darc, portrait non daté | AFP PHOTO

Mireille Darc, portrait non daté | AFP PHOTO

Imagine. Imagine, tu es une femme. Actrice. Tu as tourné dans plusieurs dizaines de films, dont certains mémorables. Tu as chanté. Tu as réalisé plusieurs documentaires graves et engagés. Tu t’es mobilisée pour offrir des soins à des enfants malades. Tu as eu une vie riche, âpre, mouvementée… 

Et le jour de ta mort, tu es immortalisée par un gif de ton cul.  Qui tourne partout sur les internets avec des <3 et des ☹.

Oh ça part d’un bon sentiment. Rappeler que tu es en effet apparue dans cette scène culte, dans cette robe non moins culte. Que tu étais sublime. Mais ce réflexe révèle bien que ce que l’on retient de toi, c’est cette image figée: ton corps, ton dos. Même pas ton visage. On te résumera à «la femme à la robe fendue». Ça, c’est quand on ne zoome pas sur ta couleur de cheveux ou la longueur de tes jambes. La femme éparpillée, en kit… Chacun se sert et prend son morceau préféré. 

«Mireille Darc, c’était d’abord un casque de cheveux blond»

C’est précisément ce à quoi nous assistons depuis la disparition de Mireille Darc. Internautes, fans, commentateurs, articles de presse… se sont littéralement jetés sur les captures du film Le Grand blond avec une chaussure noire, dans laquelle elle apparaît en effet  avec cette robe devenue mythique. Qui pour s’exclamer «oh cette chute de reins», qui pour nous narrer, carrément, l’«histoire de la robe», devenu personnage principal, comme si c’est le vêtement qu’il fallait commémorer. C’est qu’il ne faudrait surtout pas se priver de cette citation attribuée à Pierre Richard: «La première vision que j’ai eue de Mireille Darc, c’est d’abord ses yeux… et puis la raie de ses fesses.» 

«Mireille Darc c’était d’abord un casque de cheveux blond et des grands yeux écarquillés pour mieux voir la vie», écrit la Libre Belgique. Ah bon? «D’abord», des cheveux, et un regard? Vraiment? Avant tout le reste, avant la filmo, l’engagement, la vie? Elle est aussi, comme souvent quand une femme célèbre disparaît, constamment évoqué à travers le prisme masculin. On aura eu des tartines sur sa relation avec Alain Delon, Tahar Ben Jelloun, Serge Gainsbourg ou Michel Sardou. Les inévitables «les hommes de sa vie» avec diapos photos et tout le reste, car il faut l’affilier à des figures masculines: amants, époux, père, fils, et bien sûr, réalisateurs. 

On rappellera bien sûr qu' «elle a tourné avec les plus grands ». (Tiens, d’ailleurs, avez-vous remarqué que personne ne dit jamais «avec les plus grandes»?). C’est aussi ce qu’on a osé faire avec Jeanne Moreau. AVEC JEANNE MOREAU NOM DE DIEU. 

Taulardes, prostituées, actrices X

 

Car il semblerait que les femmes, surtout quand elles ont eu des carrières artistiques, doivent être ramenées, et ce malgré leur CV, au rôle passif de «muse». Elles inspirent, stimulent la créativité d’un homme, mais ne font pas. Et si l’on tient tant à recueillir les témoignages des proches de célébrités disparues, ou à mettre leur pas dans ceux d’autres, pourquoi donc tendre systématiquement le micro aux hommes? Ces actrices n’ont elle donc jamais tourné pour des femmes, ou à leur côté?  

Ce que j'aurais aimé un peu plus lire –et entendre– ce lundi 28 août, c'est que dès les années 1990, Mireille Darc est passée derrière la caméra pour filmer le réel, celui, entre autres, de la transplantation d'organes avec La Deuxième Vie, celui des prostituées dans Brève rencontre, des ex-taulardes, avec De l'Ombre à la lumière, des actrices porno, dans Une vie classée X ou des femmes SDF, dans Elles sont des dizaines de milliers sans abri. Ou qu'elle s'était engagée, médiatiquement et sur le terrain, pour les enfants du monde, avec «La chaîne de l'espoir».


Mais, de nouveau, la disparition de Mireille Darc rappelle cette vieille idée, tellement peu questionnée, et si insupportable, que les hommes sont des monstres sacrés, quand les femmes sont des icônes. 

Nadia Daam
Nadia Daam (197 articles)
Journaliste
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