France

Pourquoi la télé et la radio embauchent des politiques

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 29.08.2017 à 18 h 30

Raquel Garrido, Jean-Pierre Raffarin, Gaspard Gantzer, Aurélie Filippetti… Pour cette nouvelle saison télévisuelle, nombreuses sont les personnalités politiques à avoir migré sur le petit écran et sur les ondes. Mais pourquoi sont-elles tant désirées?

Raquel Garrido, Jean-Pierre Raffarin, Gaspar Gantzer et Aurélie Filippetti I JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP // GUILLAUME SOUVANT / AFP // CHARLY TRIBALLEAU / AFP // PATRICK KOVARIK / AFP

Raquel Garrido, Jean-Pierre Raffarin, Gaspar Gantzer et Aurélie Filippetti I JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP // GUILLAUME SOUVANT / AFP // CHARLY TRIBALLEAU / AFP // PATRICK KOVARIK / AFP

L’année 2017 fut celle du grand chambardement politique. Après les élections législatives, plus de 400 députés ont quitté, volontairement ou non, les travées de l’Assemblée nationale, renouvelée à 75%. Certains sont devenus (ou redevenus) avocats, professeurs de droit ou directeurs de publication. D’autres ont intégré le mercato médiatique et comptent parmis les nouveaux visages de la rentrée télé et radio.

Raquel Garrido, porte-parole de la France Insoumise, a rejoint l’équipe de Thierry Ardisson dans l’émission hebdomadaire de C8 «Les Terriens du dimanche». Gaspard Gantzer et Aurélie Filippetti seront aux côtés de Marc-Olivier Fogiel dans «On refait le monde» sur RTL. L’ancienne ministre Axelle Lemaire va débattre dans «Soft Power» sur France Culture, Julien Dray, lui, le fera sur LCI dans une émission hebdomadaire tandis qu’Eduardo Rihan Cypel, ancien député socialiste de Seine-et-Marne, a une chronique tous les matins sur Radio Nova.

À droite, Jean-Pierre Raffarin est devenu chroniqueur dans l’émission de Laurent Delahousse et Henri Guaino se rend chez Sud Radio pour assurer «un édito politique quotidien». Quant à Jean Messiha, le «monsieur programme» de Marine Le Pen, l'annoncée son arrivée comme chroniqueur aux côtés de Christophe Hondelatte a provoqué une vive polémique à Europe 1 au point que la station a fini par renoncer, selon Buzzfeed.  

 

Une grande capacité de communication

Stéphane Simon est le producteur fondateur de TéléParis, la société de production qui lance «Les Terriens du dimanche». Il a pensé à Raquel Garrido après l’avoir «vu s’exprimer dans le cadre de débats» lors de la campagne présidentielle:

«On trouvait qu’elle avait une certaine aisance et du caractère. Une vraie capacité de conviction et ça passait bien.»

Si le producteur a souhaité lui proposer «des choses précises» comme de «l’investigation incarnée» et «donner son point de vue sur des grands sujets de la semaine», il pense également qu’il faut «arrêter de sacraliser les personnalités politiques»:

«Qu’est-ce que c’est qu’une personnalité politique? Quelqu’un qui sait parler convenablement. Ils ont une grande capacité de communication. À partir de là, pourquoi ne feraient-ils pas de la communication comme on en fait toute la journée? Je ne vois pas de différence entre un représentant politique et un chroniqueur.»

«On ne penserait pas à Lionel Jospin!»

Avant Raquel Garrido, Jean-Louis Debré et Roselyne Bachelot s’étaient déjà lancés dans l’arène médiatique. Ancienne productrice éditoriale du «Grand Journal», Myriam Weil a travaillé avec la seconde au sein de C8, pour «Le Grand 8», alors présenté par Laurence Ferrari.

«Quand on cherche des gens en télévision, on les choisit parce que l'on sait que ce sont des personnalités. Et il y a les qualités de rhéteurs, de prise de parole, insiste-elle également. C'est peut-être moins le cas aujourd'hui avec les néophytes d'En Marche. Mais quand on a des vieux animaux politiques, et je dis ça sans aucune critique, c'est tellement agréable sur un plateau. Si on sait qu'untel est bien, ouvert à la discussion et percutant, on y va.»

De fait, pour un tel rôle, tout dépend aussi de l’homme ou de la femme politique. «On ne penserait pas à Lionel Jospin, lance la productrice avec le sourire. Une personne plus réservée et ténébreuse ça marche moins sur un plateau télé. Ce sont des endroits où il faut prendre la parole de façon impromptue et interagir avec n'importe quel type d'interlocuteur. Mais ça n’empêche pas de le choisir pour un documentaire!»

Une parole libre

La télévision a besoin de ces orateurs pour nourrir le débat et la réflexion. Un contexte «pas tout à fait nouveau» pour Claire Sécail, chercheuse au CNRS (Laboratoire Communication et Politique-IRISSO). Elle cite par exemple Daniel Cohn-Bendit et Gilbert Collard, qui a officié il y a quelque mois aux «Grandes Gueules». «S’il y a une vague à cette rentrée, elle est à l’image du dégagisme qu’il y a eu en politique», juge-t-elle. Mais cette houle est aussi due à «l’explosion des chaînes de télévision, qui sont de grosses consommatrices de profils d’éditorialistes ou de chroniqueurs».

D’où la nécessité d’avoir une parole libre pour Myriam Weil. «Il faut qu’il y ait un côté libéré, pas forcément un franc-tireur mais qu’il ne soit plus un représentant élu du peuple. Sinon, vous aurez toujours le doute de la manœuvre sur ce que raconte votre chroniqueur». Une raison qui a amenée Roselyne Bachelot à la télé, mais pas seulement:

«C’est quelqu’un qui a une surface politique et institutionnelle énorme, dit-elle de l’ancienne ministre. Elle n’avait plus d’obligations politiques et était complètement libre de dire ce qu’elle voulait. En plus, c’est quelqu’un qui aime bien jouer de sa faconde et de ses bons mots. Une parole affranchie avec une connaissance complète des institutions et une certaine notoriété, il n’y en n’a pas 500 des gens comme cela.»

Cette nouvelle indépendance a convaincu Jean-Michel Carpentier, rédacteur en chef de la future émission de Laurent Delahousse, d'attirer Jean-Pierre Raffarin. «Quand j'ai vu qu'il arrêtait la politique, je l'ai appelé et je lui ai demandé si ça l'intéresserait, a-t-il indiqué sur France Info. Jean-Pierre Raffarin est un ancien Premier ministre, qui s'exprime sans langue de bois avec un regard assez vif sur la société française.» 

«On a peut-être besoin de ces repères. De ces gens qui ont une forme de détachement à l’égard du politique, qui ont toujours eu une parole assez libre»

Claire Secail

En revanche, rien de tout cela n’a motivé Stéphane Simon dans le recrutement de Raquel Garrido. L’accord a été passé avant les élections législatives: l’un comme l’autre ne savaient pas si la porte-parole de la France Insoumise allait s’exprimer en tant que députée ou non. «Ce n’était pas du tout important», commente le producteur. L’avocate ne compte d’ailleurs pas se démettre de son rôle au sein du parti de Jean-Luc Mélenchon.

«Plus il y a d'Insoumis qui parlent à la télé, mieux c'est, nous somme 17 à l'Assemblée, mais nous faisons du bruit comme si nous étions 100», a-t-elle déclaré à VSD.

Sortir du carcan de l’actualité

L’avantage d’une personnalité politique par rapport à un journaliste politique, c’est que si le second a pu couvrir des dizaines d’événements, la première les a vécus. «Ils peuvent vous raconter des anecdotes sur l’exercice du pouvoir des années 1970 à aujourd’hui. Même quand on recueille des confidences depuis très longtemps, ce n’est pas la même chose d’être témoin qu’acteur», estime Myriam Weil.

Ce qui permet une autre perspective:

«Comme on a tout le temps le nez dans le guidon de l’actu, c’est bien d’avoir quelqu’un qui nous dit par exemple: “ça, on a eu la même chose en 1990”.»

L'essor de La République en marche a redistribué les cartes de la politique. Aujourd’hui, «tout le monde essaie de comprendre ce qu’il se passe. On est encore dans une forme d’inconnue», explique Claire Secail. Même les journalistes.

«On a peut-être besoin de ces repères. De ces gens qui ont une forme de détachement à l’égard du politique, qui ont toujours eu une parole assez libre. C’est le cas de Raffarin ou de Bachelot –même s’ils peuvent être aussi parfois très langues de bois– qui n’hésitent pas de temps en temps à ruer dans les brancards. À ne pas forcément être dans les clous», juge la chercheuse.

«C’est le propre du débat public d’être reformé»

Plus symboliquement, la présence de nombreuses figures politiques des partis traditionnels à la télé ou à la radio est peut-être le moyen de «reproduire symboliquement une arène présidentielle parallèle pour que le débat continue à se faire», analyse Claire Secail. D'autant que la nouvelle assemblée s'est vite retrouvée au centre des critiques.

Olivier Faure, le président du groupe Nouvelle Gauche, a par exemple comparé dans un billet sur Facebook les députés LREM à des «robots disciplinés, simples machines à voter».

Ce sens du débat est évidemment une qualité recherchée par les producteurs. Sur le plateau des «Terriens du Dimanche», Raquel Garrido fera face à Natacha Polony ou Franz-Olivier Giesbert. Des personnalités «qui ont des points de vue forts et des grilles de lecture du monde», énumère Stéphane Simon.

Tout ce qu’il faut pour un débat, avec ses bons et ses mauvais côtés selon Claire Sécail. «Je crains que ça ne produise des oppositions, détaille cette dernière. Parce que l’on s’aperçoit que c’est toujours binaire. Est-ce qu’on ne va pas reproduire quelque chose qui n’existe plus au parlement ou est-ce que ça permet de compenser un éventuel manque du débat. C’est le propre du débat public d’être reformé».

L’année dernière, Jean-Louis Debré s’est lancé comme animateur du Conseil d’indiscipline sur Paris Première. Pour lui, les médias et la politique sont deux mondes «qui se méprisent et se jugent, mais ne peuvent se passer l’un de l’autre». La nomination ce mardi 29 août du chroniqueur Bruno Roger-Petit au poste de porte-parole de l'Élysée en est un bon exemple. Ils seront plusieurs à tenir ce discours cette année.

Christophe-Cécil Garnier
Christophe-Cécil Garnier (59 articles)
Journaliste à Slate.fr
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