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Pourquoi Slate n'a pas écrit une ligne sur la mort de Diana

Jessica Winter, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 31.08.2017 à 9 h 15

Quand la première grande info de l'ère internet est arrivée, Slate.com était en vacances.

Une touriste canadienne lit le tabloïd News of the World, le 31 août 1997 à Londres. DAVE GAYWOOD / AFP.

Une touriste canadienne lit le tabloïd News of the World, le 31 août 1997 à Londres. DAVE GAYWOOD / AFP.

À la fin de l'été 1997, époque où l'internaute lambda se connectait grâce à Lycos, Windows 95 et un modem 28.8k, le magazine en ligne Slate.com a décidé de prendre une semaine de vacances. Un geste enlevé, quasiment aristocratique et caractéristique de la manière dont Slate se voyait à l'époque: comme un bon vieux journal papier que l'on pouvait consulter sur Internet. Le lendemain du début de ces congés, Diana, princesse de Galles, trouvait la mort dans un accident de voiture sous le pont de l'Alma à Paris avec son compagnon Dodi al-Fayed, fils du milliardaire et homme d'affaires Mohamed al-Fayed. L'univers médiatique dans lequel Slate gravitait s'arrêta pour pleurer Diana, rameuter des journalistes, multiplier les articles bien sentis et les éditions spéciales. Mais Slate s'était déjà arrêté, pour des raisons radicalement différentes, et ne voulut pas repartir pour honorer la mémoire de la princesse. À Slate, à côté de la plage et des pâtés de sable, la plus grosse information de 1997 faisait bien pâle figure.

«J'avoue que nous avons eu un moment de doute quant à notre politique de congés», admettra Michael Kinsley, à l'époque rédacteur en chef, le 14 septembre 1997, dans un article intitulé «Une semaine de silence». Il poursuivait:

«Avons-nous été le seul média à avoir loupé notre chance de capitaliser sur le dégoût que ressentait le public face à l'indigestion de princesse morte? […] N'aurions-nous pas pu publier quelques tribunes pondérant la liberté de la presse par le droit à la vie privée, des chroniques sur la culture people ou des éditos condamnant les paparazzis? Au final, nous avons décidé qu'une semaine de silence était encore le meilleur hommage à rendre à Diana –ou, du moins, qu'il s'agissait de la meilleure réponse à apporter à ceux qui se plaignaient de la frénésie médiatique.»

L'argumentaire de Kinsley est si glacial que je me demande s'il n'est pas en réalité sarcastique. Veut-il dire qu'un magazine d'actualité traitant de l'actualité participe par définition à l'«indigestion»? Que lorsqu'un média ignore la mort d'une femme pourchassée par les médias, il agit à la fois en faveur de l'intégrité journalistique et manifeste une ironie haut de gamme? Dans un article publié en 2006 pour les dix ans de Slate, le rédacteur en chef adjoint de l'époque, David Plotz, fut moins ambigu quant à cette semaine de silence: «La mort de Diana nous a fait comprendre que le journalisme web tournait 24h/24», écrit-il. «Notre rythme de publication allait passer de l'hebdomadaire au quotidien, puis à plusieurs articles par jour.» (On notera aussi au passage que l'essayiste britannique Christopher Hitchens n'avait pas encore rejoint la rédaction en 1997. Sans quoi il aurait décoché une de ces frappes chirurgicales dont il avait le secret, vacances ou pas vacances, et elle aurait tenu le haut du pavé pendant plusieurs jours).

Pour rendre grâce au tout premier Slate, il faut aussi reconnaître que préférer le pas de côté face à la déferlante hagiographique provoquée par la mort de Diana relevait d'une certaine élégance idéaliste à l'époque. En août 1997, le mois même où son aventure avec Dodi al-Fayed fut dévoilée, la divorcée royale faisait couler des tonnes et des tonnes d'encre dans les tabloïds, qui oscillaient entre condescendance et commisération. Dès que la nouvelle de sa mort fut annoncée, le 31 août, cette même presse se précipita pour canoniser Diana. Une hystérie telle qu'elle avait tôt fait de vous assommer –ou de vous couper la chique, dans le cas de Slate.

La Diana de septembre et la Diana d'août

Prenez l'Evening Standard de Londres qui, le 7 août, raillait Fayed comme «l'énième petit copain» de Lady Di et se questionnait: «Il semblerait que la Princesse de Galles n'arrive pas à se décider: est-elle Diana la zélée, qui pleure toutes les souffrances du monde, ou Diana la fêlée, qui batifole sur des yachts de luxe avec des play-boys étrangers?.» Le Standard craignait que l'imminent voyage de Diana en Bosnie, où elle devait se rendre au chevet de victimes de mines antipersonnel, ne «soit ruiné alors que les spéculations autour de son aventure obscurcissent le moindre petit intérêt qu’auraient pu susciter les mines». Mais au final, l'article vilipende le couple Diana/Fayed, vu que la princesse «a déjà tout d'une m'as-tu-vu –voyez sa présence à l'enterrement de son ami Gianni Versace». C'est vrai qu'aller à l'enterrement d'un ami fait automatiquement de vous une m'as-tu-vu... Misère.

Le 10 août, le Sunday Mirror publiait une série de photos volées, bientôt surnommées «le baiser». Les tabloïds britanniques avaient passé des semaines à débattre sur l'enchère à poser sur ces photos: 100.000, 200.000, 500.000 livres? Le même jour où «le baiser» sortait de l'ombre, le Mail on Sunday titrait: «Diana, tu peux faire mieux que Dodi –la princesse tombe-t-elle dans le même piège qui aura causé tant de peine à Jackie Kennedy?»

Et le journal se lamentait:

«Diana s'est éloignée du monde B.C.B.G. dans lequel elle a grandi; l'aristocratie britannique a fini par l'ennuyer. […] Elle a été rejetée par toutes ses anciennes amies, ou s'est disputée avec elles, et a été assez perspicace pour tenir ses distances avec Fergie la proscrite. […] Aujourd'hui, Diana prend le soleil sur le yacht de Fayed. Il est plus petit que le Christina [le bateau d'Aristote Onassis] et n'est pas meublé avec des toiles d'impressionnistes ni avec des tabourets de bar en cuir de scrotum de baleine.»

Sans ses têtes couronnées de copines ou ses chaises en testicules de baleine, Diana était, selon le verdict des tabloïds, une femme perdue. Comme le formulait le Guardian le 11 août: «Diana marche sur ses mines personnelles –le scandale du “baiser” dans le Sunday Mirror a fait de l'ombre à la visite de la princesse auprès des victimes bosniaques». Le 23 août, le Belfast News Letter faisait encore moins dans la dentelle: si Lady Di avait passé dix jours à Saint-Tropez, suivis d'une croisière en Méditerranée sur le bateau familial des Fayed et de cinq jours dans les îles grecques, ce n'était que parce qu'elle cherchait désespérément à «fuir la réalité».

Dans les journaux, quelques semaines avant sa mort, le portrait de Diana peint en lettres majuscules crevait les yeux: la princesse qui s'était si longtemps languie dans sa tour d'ivoire s'était d'elle-même transférée dans un autre type de prison, le «sybaritisme des super-riches», le monde chic et choc «des pauvres petites filles gâtées», pour reprendre les mots de Christopher Hitchens. Ses perpétuelles virées en mer, ses sorties shopping entre jet-setteurs, ses vacances interminables (de quoi?) évoquaient de bien sombres destins: la période Onassis de Jackie Kennedy, les dernières années de Barbara Hutton, folle et terrifiante héritière de l'empire Woolworth et, bien sûr, la vie de patachon post-abdication d'Edward Windsor et de Wallis Simpson (dont Mohamed Al-Fayed achètera la demeure parisienne peu avant le rendez-vous de son fils avec Diana). Reste que la mort de Diana déroulera automatiquement le fil de sa vie sacrifiée: la jeune mère virginale, la princesse des cœurs, l'innocente torturée et l'animal traqué gardant vaille que vaille la tête haute après les infidélités de son mari. La Diana de septembre avait bien changé par rapport à la Diana d'août. Mais en cherchant désespérément à fuir la réalité, Slate ne donnera aucun éclairage, ni sur l'une ni sur l'autre.

Le pouvoir de ne rien dire du tout

Dans de telles circonstances, difficile de dire du mal, ou même de dire la vérité, sur les fraîchement disparus. Mais telle est la tâche qui incombe à des sites comme Slate: trouver des choses intéressantes à dire, et les trouver vite. La chose pourrait paraître macabre, mais je n'ai jamais autant appris en trois ans passés à Slate qu'au moment de la mort de David Bowie et de Prince, lorsque tous les membres de la rédaction ont partagé leur amour et leur admiration pour deux artistes immensément talentueux. Mais avec Diana, je n'arrive pas à m'imaginer mes collègues réussir à exprimer leur deuil d'une manière aussi bénéfique pour notre lectorat (et pour nous-mêmes). Diana était célèbre de sa célébrité. Elle était belle, perturbée et pourchassée. Mais elle ne nous a pas laissé de chansons ou de films à analyser, pas de souvenirs personnels où se mêlent des paroles et des mélodies. Elle était l'âme damnée d'un roman à l'eau de rose –fascinante, certes, mais de notre point de vue, davantage objet que sujet.

Ceci dit, il est facile d'imaginer à quoi notre couverture aurait pu ressembler si Slate.com avait tourné à plein régime en 1997. Un examen de l'icône Diana par notre critique mode. Un entretien avec un paparazzo à la retraite, signé de notre meilleur intervieweur, au sujet de la traque des riches et des célébrités. Une plongée dans l'évolution de Di comme personnage de tabloïd, et une analyse poussée de ses poses les plus révélatrices –la main qu'elle passait dans le dégradé de ses cheveux comme pour se protéger, son regard de biche aux abois. Notre meilleur observateur des médias se serait enfermé pendant 48 heures dans une pièce pour absorber la couverture des chaînes d'information. Notre critique télé aurait regardé les funérailles. Nos collègues de Slate.fr, de l'autre côté de l'océan, nous auraient fourni des éclairages locaux sur l'accident de voiture mortel. Nos Britanniques expatriés se seraient lancés dans un débat sur la façon dont le charisme terre-à-terre de Diana avait humanisé la monarchie et subtilement modifié la relation des Britanniques à la Couronne.

À la mort de Diana, le savoir-vivre a eu raison de Slate, mais ce faux-pas aura été le moyen, pour lui, de devenir le magazine réactif, vif et pointu pour lequel j'aime tant travailler aujourd'hui. Même si, je l'avoue, j'admire son entêtement compassé de 1997. Imaginez: pouvoir se donner le droit de ne rien dire, absolument rien du tout. 

Jessica Winter
Jessica Winter (9 articles)
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