Culture

Le surfeur, personnage de tous les fantasmes

Temps de lecture : 6 min

On a tous en tête une image (plus ou moins clichée ?) du ou de la surfeur(se). Les figures du bad boy et de la bimbo communément relayées sont-elles historiquement fondées ou seulement une construction fantasmée? Retour sur l’histoire de ces sportifs «pas comme les autres» et de l’évolution de leur image dans le temps.

Biarritz Surf Gang/Studio+
Biarritz Surf Gang/Studio+

Véritables icônes du cool, le surfeur et la surfeuse hantent la pop culture depuis près d’un demi-siècle. Corps sculptés et bronzés invariablement liés à des paysages de rêve, ils véhiculent, au-delà de leur pratique sportive, un style de vie souvent associé à une forme de marginalité. Fumeur de joints, fêtard, hédoniste patenté, l’image du surfeur amateur différe toutefois de son équivalent féminin dans le traitement que le cinéma ou la publicité lui réservent. Si le mâle est mythifié comme un bad boy prêt à outrepasser toute forme de légalité, la surfeuse elle prend souvent les traits d’une belle sirène dotée d’atouts physiques avantageux.

À l’origine du mythe

Né à Hawaï au XVIIIe siècle, le surf se démocratise et s’ouvre à de nouveaux horizons à partir des années 1950 en Californie et en Australie. Avec la révolution culturelle qui souffle sur l’Amérique à la fin des années 1960, le surf devient rapidement une des expressions de cet élan libertaire. La jeunesse contestataire, biberonnée à la surf music des Beach Boys, trouve dans ce sport individualiste, proche de la nature et dénué de règles strictes un exutoire à la rigidité du monde environnant (guerre du Viet-Nam, ségrégationnisme….). Les racines du surf sont indéniablement liées à un choix de vie hors des sentiers battus, symbole d’une existence à contre-courant.

Cette volonté de rupture, si elle s’ancre d’abord dans une pratique pacifique (on baigne alors en plein Peace and Love), ne tarde pas à s’accompagner d’une attitude qui s’éloigne progressivement de la non-violence. L’explosion du nombre de surfers et les spots à vagues limités deviennent vite une équation difficile à gérer pour les autochtones. Hawaïens, Californiens et Australiens sont submergés par les hordes de surfers venus du monde entier, bien décidés à s’approprier les rouleaux tant convoités. De là nait la dimension bad boy, casseur de planches ou de gueules.

À Biarritz, dans les années 80, les surfeurs n’hésitent pas à faire de la plage leur domaine privé, s’appropriant violemment le sable, et les vagues, quitte à provoquer accidents avec les touristes, bagarres généralisées avec les bandes rivales, et exclusions des compétitions officielles, comme le racontent les vétérans de la Bande de la Grande Plage dans la série courte documentaire Biarritz Surf Gang. Cette série, diffusée sur l’appli de STUDIO+, retrace l’histoire de la bande de surfeurs français ultradoués et jusqu’au-boutistes qui sévit dans les années 1980.

Les Bra Boys australiens, issus d’un ghetto de Sidney et pour qui le surf fut l’échappatoire à la grande délinquance, ont eux aussi une réputation sulfureuse, entre bagarres avinées et confrontations violentes avec tout étranger à leur plage de Maroubra. Leur épopée a été le sujet du documentaire Blood is thicker than Water (2007).

Contre l’ordre établi

En Californie, les Bad Boys de Lunada Beach n’ont rien à envier aux Bra Boys : ils harcèlent et brutalisent les surfeurs non autochtones. Tout comme le Wolfpak hawaïen prêt à en découdre pour protéger le site de Oahu et conserver le contrôle de la plage.

L’histoire moderne du surf, de la contre-culture des années 1960 à l’apparition des gangs dans les années 1990, s’inscrit dans une forme de résistance à l’ordre établi, dessinant au fil des décennies l’archétype du mauvais garcon, insoumis et marginal.

En ce qui concerne la surfeuse, le dévêtement du corps féminin, en parallèle à la libération sexuelle des années 1960, a tôt fait d’assimiler chair dénudée, sensualité et sex-appeal. Dès lors, impossible d’imaginer une surfeuse avec un physique anodin: la sportive se doit d’exciter les mâles plus par ses courbes avantageuses et son joli minois que par ses performances de surfeuse…

Si ces stéréotypes ont des origines historiques indéniables, ils n’en demeurent pas moins représentatifs d’une infime minorité de la communauté du surf. La plupart des aficionados des rouleaux n’appartiennent pas à des gangs, ils ne fracassent pas des mâchoires à longueur de temps et leurs homologues féminins n’ont pas nécessairement la plastique des mannequins de Victoria’s Secret.

Construction fantasmée

Et pourtant, dans l’imaginaire collectif, difficile de sortir de ces «caricatures». Depuis les années 1990, la récupération par l’industrie cinématographique et publicitaire de cette contre-culture a contribué à une construction fantasmée des deux figures. Le coup de massue viriliste arrive en 1991 avec Point Break de Kathryn Bigelow. Braqueurs de banque et surfeurs, les héros du film naviguent en eaux troubles, boivent, fument et sont tatoués, incarnant une nouvelle image du rebelle.

Étonnamment, à cette époque, la représentation de la surfeuse n’a pas encore accouché de la version bimbo. Cheveux courts, combinaison masquant le corps, l’héroïne féminine de Point Break, Lori Petty, n’a rien de la bombe sexuelle blondinette qui parcourt les plages en bikini.

Dix ans plus tard avec Blue Crush (2002), tout change. L’athlète peu sexualisée a été remplacée par Kate Bosworth et Michelle Rodriguez, deux versions très marquées de la surfeuse : la belle blonde sylphide et la brune capiteuse, histoire qu’il y en ait pour tous les goûts. Reniflant l’intérêt grandissant de la gent féminine pour ce sport, les producteurs ont misé sur un traitement cosmétique du surf, façon magazine féminin, où l’on souligne plus la forme que le fond.

Version jolie fille bronzée en bikini

Force est de constater qu’à Hollywood, les femmes surfeuses demeurent encore aujourd’hui des arguments esthétiques comme le prouve Blake Lively dans Instinct de survie (2016). La surfeuse a beau affronter un grand requin blanc avec sa planche et son courage, on ne retient que sa plastique qui se dévoile progressivement au cours du film… elle finira évidemment en bikini !

La publicité, qu’elle soit déguisée comme le film produit par Nike sur le surf féminin, qui aligne des jolies filles hâlées et légèrement vêtues pendant vingt-cinq minutes, ou assumée comme un récent spot de Quiksilver, ne s’éloigne pas de ce traitement. Les femmes incarnent une sorte d’idéal : sveltesse du corps sportif et bronzé, chevelure longue et détachée (un sous-texte vaguement érotisant), couverture vestimentaire minimaliste.

Quant aux hommes, la musculature tannée par le soleil s’enorgueillit de tatouages - héritage du peuple inventeur du surf et symbole autrefois subversif, aujourd’hui quelque peu suranné - et va de pair avec un tempérament houleux et un penchant pour les bourre-pifs, comme l’illustre nombre de films depuis vingt-cinq ans.

Une attitude plus altruiste

Si, dans la vraie vie, bad boys et bombasses sont une minorité, quel est le véritable visage de la grande majorité de ces sportifs, qu’ils soient célèbres ou non, professionnels ou amateurs?

Un trait commun semble transcender les diverses familles de surfeurs: la protection de la nature. Depuis plus de quarante ans, ils sont aux premières loges pour assister aux méfaits de la pollution des océans, de la raréfaction, voire de la disparition, de certaines espèces et des problèmes liés à la modification des espaces côtiers, fortement bétonnés.

Kelly Slater, onze fois champion du monde, est investi dans la protection des récifs coralliens via l’association Reef Check. Tom Curren - fils d’un des pionniers du surf hawaïen, qui a influencé l’histoire de son sport en aidant à sa professionnalisation - a contribué à la création de la Surfrider Foundation Europe, association chargée des problèmes environnementaux.

Et l’ancien footballeur champion du monde Bixente Lizarazu parcourt le globe pour sensibiliser les jeunes à l’indispensable protection des océans à travers son implication dans la Surfrider Foundation Europe et sa propre association Liza pour une mer en bleus.

Le sexisme a la vie dure

On est ainsi très loin de l’image du rebelle marginal qui se désintéresse de la société dans laquelle il vit et qui préfère se consacrer à sa passion personnelle, en menant une vie d’excès en tous genres. Au contraire, on voit fleurir dans la communauté des surfeurs un altruisme, une volonté d’implication «politique», qui passe par la communication et le pacifisme. Autres temps, autres moeurs. Les surfeurs ont vieilli (parfois mal – la série Biarritz Surf Gang en fait d’ailleurs un état des lieux sans concession), les nouvelles générations héritent d’un monde moins idyllique que leurs aïeuls, les obligeant de fait à inventer une nouvelle way of life.

Si le bad boy n’est plus qu’une relique fantasmée d’une époque révolue, quid de la bimbo surfeuse? Malheureusement, le sexisme perdure. La brésilienne Silvana Lima, double vice-championne du monde, peine ainsi à trouver des sponsors. La raison? Un physique qui ne correspond pas aux canons édictés par les marques. «Je ne ressemble pas à un top model, je ne suis pas une poupée. Et quand vous ne ressemblez pas à un mannequin, vous ne trouvez pas de sponsor. » Elle a tout de même réussi à signer un contrat de sponsoring l’année dernière… après avoir remporté son huitième titre de champion du Brésil. Les clichés ont la vie dure.

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