Monde

En politique étrangère, Trump est un président normal

Joshua Keating, traduit par Pierre Marti, mis à jour le 30.08.2017 à 6 h 03

À part sur Twitter, la politique étrangère du président des États-Unis est particulièrement conventionnelle.

Donald Trump à Washington, D.C., le 22 août 2017. BRENDAN SMIALOWSKI / AFP.

Donald Trump à Washington, D.C., le 22 août 2017. BRENDAN SMIALOWSKI / AFP.

Pendant sa campagne, Donald Trump avait promis qu’il «débarrasserait la politique étrangère américaine de sa rouille». Un mot d’ordre: «Make America respected again». Pour lui, cela ne signifiait pas seulement une rupture radicale avec l’approche faible et maladroite de Barack Obama (un président, qui selon les mots de Trump, «n’aime pas nos amis et s’incline devant nos ennemis»), mais également une rupture avec l’approche inefficace des deux partis qui avaient impliqué les États-Unis dans des guerres longues et dispendieuses, avaient laissé d’autres pays bénéficier des garanties de sécurité américaines et avaient laissé les emplois américains être délocalisés.

Pendant sa campagne et au début de sa présidence, Trump paraissait bien dédaigneux quant aux pratiques de politique étrangère des présidences précédentes, du moins pour ce qu’il en connaissait. Il décrivait l’Otan comme obsolète et menaçait d’en retirer les États-Unis. Il disait qu’il accuserait la Chine de manipulations monétaires, qu’elle manipule sa monnaie ou pas, et avait suggéré, après avoir reçu un appel du président de Taïwan, qu’il pourrait abandonner la traditionnelle politique de reconnaissance d’une seule Chine. Il promettait de faire déménager l’ambassade américaine en Israël à Jérusalem, une décision qui aurait enflammé la Palestine. Il suggérait qu’il rétablirait l’usage de la torture pour les suspects de terrorisme et remplirait Guantanamo de «sales types». On se souvient aussi qu’il se montrait étrangement et suspicieusement crédule quant à la conduite et aux intentions de Vladimir Poutine et envoyait des signaux dans le sens d’une levée par son administration des sanctions mises en place face aux actions de la Russie en Ukraine et à son implication dans l’élection américaine.

Les événements des derniers jours, notamment le départ de Steve Bannon, le principal idéologue derrière la politique étrangère «America First» de Donald Trump ainsi que l’annonce de sa stratégie pour l’Afghanistan, seront sans doute retenus comme des moments charnière dans l’évolution de la politique étrangère de cette administration, de la rupture avec la norme à la victoire de la normalité. Mais il est clair depuis longtemps que le rapport au monde de l’administration Trump, en dehors des explosions twitteresques et des crises publiques du commandeur en chef des armées américaines, est surprenant de classicisme.

Recommandations de l'establishment

L’administration Trump a conservé nombre des politiques mises en place par Obama et lorsqu’elle les a modifiées, les changements ne sont pas allés dans le sens de l’ultranationalisme de Bannon mais au contraire vers les recommandations de l’establishment bipartisan avec lequel Trump promettait de rompre. La plupart des actions et décisions administratives de cette administration ne diffèrent pas significativement de ce que l’on pourrait attendre de tout autre président républicain, ou même d’une démocrate belliciste comme Hillary Clinton.

Par exemple, malgré la façon dont Trump s’est attaqué à Obama durant son discours sur l’Afghanistan, son nouvel engagement flexible dans le conflit est dans un certain sens une continuation de la doctrine américaine depuis 2015, quand il s’est avéré évident que des soldats américains resteraient dans le pays pour une durée indéterminée.

Longtemps avant que Trump n’entre en scène, Obama avait déjà déplacé la plus grande partie de l’attention du public sur la Syrie et la lutte contre Daech en particulier. Dans les faits, Trump a largement suivi la stratégie générale de l’administration Obama face à Daech: utiliser les frappes de drones, les raids de forces spéciales et la coopération avec des troupes au sol locales pour affaiblir progressivement le contrôle du groupe sur son territoire.

Trump n’a pas non plus réinstauré l’usage de la torture –du moins pas publiquement et la population de Guantanamo reste stable.

L’ambassade américaine en Israël est toujours à Tel Aviv. Et tout en se plaignant constamment de l’accord de 2015 avec l’Iran, le président a maintenant certifié par deux fois que l’Iran s’y conformait.

Des décisions pas très fermes

Malgré ses déclarations fracassantes sur le «feu et la fureur» qu’il pourrait déchaîner contre la Corée du Nord, il n’y a dans les faits pas eu beaucoup de mouvements dans le sens de frappes préventives sur le pays. Et tandis que les options militaires sont, comme toujours, «sur la table», l’approche de l’administration actuelle consiste en réalité surtout en un mélange de renforcement des sanctions et d’incitation à ce que la Chine en fasse plus: une stratégie que trois administrations précédentes avaient privilégiée, sans grands résultats.

En ce qui concerne la Russie, la mauvaise publicité entourant l’enquête sur l’interférence de la Russie dans l’élection américaine et les sanctions votées récemment par le Congrès ont empêché Trump de renforcer son amitié avec Poutine, quelle que soit la volonté qu’il puisse avoir de le faire.

Même les décisions destinées à revenir sur l’héritage Obama, proclamées en fanfare,  ne sont pas très fermes. L'annulation, annoncée en juin, d’un accord avec Cuba jugé «terrible et malavisé» n’est en fait que partielle. Les ambassades à Washington et La Havane resteront ouvertes, les croisières et les vols entre les deux pays continueront et nombre des mesures d’Obama destinées à faciliter les affaires à Cuba pour les Américains resteront en place. 

Trump a mis en scène de façon spectaculaire sa décision de retirer les États-Unis de l’accord de Paris sur le changement climatique, à la consternation des Européens et suscitant du côté de la Chine la joie de voir leur rival en mauvaise posture, mais les États-Unis font techniquement toujours partie de l’accord et continuent de participer aux sommets mondiaux sur cette question. Comme l’a expliqué récemment le blog Climate Home, le traité n’autorise pas les États-Unis à annoncer formellement leur retrait avant fin 2019 et à le rendre effectif avant l’année suivante, c’est à dire celle de la prochaine élection présidentielle. Un câble diplomatique américain dont Reuters a récemment révélé le contenu demande d'ailleurs aux diplomates de ne pas s’exprimer sur la question d’un retour dans l’accord.

Il y a bien une mesure d’Obama que Trump a annulé, en remettant en place la «Mexico City Policy», qui prive de financement les ONG effectuant ou promouvant l’avortement, mais il n’a fait en cela que suivre ses prédécesseurs républicains.

Le compte Twitter de Trump, un monde parallèle

Mais si le statu quo reste en place, pourquoi les choses semblent-elles si incertaines? En grande partie parce que Trump lui-même a été spectaculairement non-conventionnel dans la façon dont il joue son propre rôle.

Sur Twitter et dans ses déclarations publiques, le président attaque des chefs d’État étrangers, invente des crimes de guerre et menace de guerre nucléaire avec une désinvolture imprudente. L'ex-conseiller de la Maison-Blanche Sebastian Gorka, qui vient lui aussi de quitter son poste, considère que le compte Twitter de ce dernier est un instrument de la puissance américaine qui permet d’intimider les autres gouvernements afin de les plier à la volonté des États-Unis.

Dans la mesure où il y aurait une réflexion derrière les déclarations de Trump, celles-ci sont surtout dirigées vers ses partisans aux États-Unis plutôt que vers le reste du monde. Dans le monde du fil Twitter de Trump, Daech est sur le point d’être défait non parce que le groupe perdait déjà régulièrement du terrain avant l’arrivée de Trump au pouvoir, mais parce que Trump s’est engagé dans la bataille. Dans ce monde, l’Arabie saoudite mène un blocus contre le Qatar parce que Trump a dit à ses dirigeants de s’attaquer au financement du terrorisme, non pas parce que c’est un vieux conflit entre acteurs régionaux dans lequel les États-Unis ne sont impliqués qu’à la marge. Dans ce monde, la Corée du Nord a reculé dans ses menaces nucléaires parce que ses dirigeants prennent Trump au sérieux, pas parce qu’alternativement susciter des tensions nucléaires puis relâcher la pression est un jeu auquel le régime des Kim joue depuis plus de vingt ans.

Comme l’a dit clairement le Pentagone après l’annonce par Trump le mois dernier d’une interdiction faite aux transgenres de servir dans l’armée, l’institution ne considère pas les tweets du président comme des ordres officiels. Les gouvernements étrangers ont sûrement également –espérons-le– pris conscience du fait que ce ne sont même pas des annonces de réelles mesures.

Il y a des domaines où Trump a au moins tenté d’adopter des approches réellement nouvelles, par exemple avec l’annulation de l’accord commercial du Partenariat Trans-Pacifique ou la tentative de renégociation de l'Accord de libre-échange nord-américain (Alena), bien que les termes les plus récents de celui-ci représentent un changement bien moins radical que ce qui avait initialement été annoncé.

Bien que les cours de justice l’aient édulcorée, l’interdiction de voyager proposée par Trump représente également un virage dans la façon dont l’Amérique traite les visiteurs étrangers et les réfugiés. Trump a également renoncé à certaines mesures destinées à protéger les civils dans le combat contre Daech et al-Qaïda, avec des résultats désastreux en Irak et en Syrie. Pourtant, la vérité difficile à accepter est qu’il agit la plupart du temps dans le cadre des pouvoirs et capacités importantes à mener des guerres qui lui avaient été légués par son prédécesseur.

Des généraux conservateurs mais mainstream

Obama et ses conseillers exprimaient leur frustration vis-à-vis de ce que Ben Rhodes, conseiller d’Obama en charge de ses discours de politique étrangère, appelait le «blob», le réseau informel de membres importants de think-tanks, de journalistes et de politiques qui, comme il était rapporté dans le portrait de Rhodes dressé par le New York Times Magazine, «pleurnichent constamment sur l‘effondrement de l’ordre sécuritaire américain» et n’ont jamais rencontré un problème qui ne puisse être réglé par la puissance américaine. Le blob avait soutenu la guerre en Irak, puis s’était attaqué à l’administration Bush quand les choses avaient mal tourné. Le blob avait poussé Obama à en faire plus pour soutenir la rébellion contre Bachar el-Assad. Le blob accordait sa faveur à Hillary Clinton et était horrifié par Trump, dont la vision «America First» annonçait une politique étrangère purement transactionnelle dans laquelle les États-Unis ne prendraient plus la responsabilité de maintenir l’ordre mondial libéral d’après-guerre.

Mais l’habitude de Trump de remplir son équipe de généraux aux approches conservatrices mais relativement mainstream a donné au blob une tête de pont à la Maison-Blanche. Maintenir indéfiniment des forces armées en Afghanistan est une décision signée du blob. De même qu’augmenter le soutien à la violente campagne saoudienne de frappes aériennes au Yémen, de même que le coup porté à l’armée d’Assad en avril. Il semble que c’est le blob qui empêche Trump de faire quoi que ce soit de drastique, en bien ou en mal.

Il est bien sûr possible que des changement plus radicaux adviennent. J’ai craint que Trump, à mesure que son programme pour les États-Unis chancelle, ne reporte son énergie vers les complexités des relations internationales, que cela signifie mettre en place des mesures agressives contre l’Iran ou s’engager dans une «guerre préventive» horriblement dangereuse contre la Corée du Nord.

La réorganisation du département d’État menée actuellement par Rex Tillerson, qui semble conçue spécifiquement pour écarter des processus de décision les diplomates de carrière, est un changement inquiétant qui pourrait avoir des effets à long terme sur la diplomatie américaine tout autour du monde.

En l’absence d’un réel leadership, il semble que la politique étrangère américaine peut continuer à fonctionner d’elle-même quelque temps mais je ne sais pas jusqu’à quand elle pourra maintenir le cap seule avant de dérailler.

Joshua Keating
Joshua Keating (148 articles)
Journaliste
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