Monde

Kissinger et Clinton: entretien avec deux Secrétaires d'Etat.

Jon Meacham, mis à jour le 30.12.2009 à 16 h 59

Tous deux comparent leur expérience.

Deux des plus éminents secrétaires d'État de ces dernières années se sont entretenus avec Jon Meacham, de Newsweek, pour évoquer leurs relations avec leurs présidents respectifs et les difficultés de la diplomatie en temps de guerre. Slate.fr vous en livre ici des extraits.

Jon Meacham: qu'est-ce qui vous a le plus surpris quand vous êtes devenus secrétaire d'État?

Clinton: Eh bien, sans doute l'intensité du travail. Il occupe 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Cela peut avoir des allures de poncif, mais le monde est vraiment très grand, et les États-Unis ont des responsabilités pratiquement partout. Et les défis auxquels nous sommes confrontés ne sont pas seulement bilatéraux et multilatéraux, mais aussi transnationaux. L'un des plus grands défis pour moi, personnellement, est de présenter en permanence un programme qui soit actif et non réactif, sous peine de devenir une secrétaire d'État-boîte aux lettres. On ne s'arrête jamais. On atterrit, on se met au travail, on part pour la destination suivante, on atterrit et on se remet au travail. Quand on rentre, la boîte aux lettres déborde.

Kissinger: Mon expérience est tout à fait comparable. J'ai été conseiller à la sécurité nationale avant de devenir secrétaire d'État. J'ai donc vu quels sujets remontaient à la Maison Blanche, et lesquels au département d'État. Ceux dirigés vers la Maison Blanche sont plus fréquemment d'ordre stratégique, tandis qu'en tant que secrétaire d'État, comme l'a souligné Hillary, il y a autant de publics différents qu'il y a de pays avec lesquels nous entretenons des relations. Il faut presque prendre une décision par jour—qui vais-je insulter aujourd'hui en ne m'occupant pas de ses problèmes? (Clinton rit). Parce qu'il est absolument impossible de tout faire. C'est un travail qui requiert une attention de tous les instants.

L'un des problèmes que doit affronter le gouvernement est de distinguer l'urgent de l'important, tout en s'assurant que l'important est aussi géré, qu'il ne passe pas à la trappe. Autre défi lorsqu'on est secrétaire d'État, c'est qu'à mon avis on a les meilleures équipes possibles, mais elles sont aussi les plus individualistes ...

Clinton : Mm-mm.

Kissinger : ...que l'on puisse avoir. Avec tant de champs d'action différents, les faire tous travailler et tendre vers un but cohérent est une tâche énorme pour le secrétaire d'État.

Clinton : Oui, vraiment.

Kissinger : Alors que j'étais à la Maison Blanche depuis quatre ans déjà, je n'avais pas pris la mesure de l'amplitude du phénomène avant d'aller au septième étage (du département d'État).

Clinton : Je voudrais ajouter à ce qu'a dit Henry qu'en plus de l'urgent et de l'important, on essaie de ne pas négliger le long terme parce que ce qui n'est ni urgent, ni important aujourd'hui peut devenir l'un ou l'autre l'année prochaine ou celle d'après. Et là, il faut des savoir-faire tout à fait différents. Je m'enquiers toujours à tous les niveaux du département : « Que fait-on pour la sécurité et l'indépendance énergétique ? Que fait-on avec les pays d'Europe, pour les aider à trouver à une politique commune par le biais de l'UE pour leurs propres besoins énergétiques ? Que fait-on dans le domaine de la sécurité alimentaire ? » Il y a eu des émeutes [de la faim] l'année dernière. On regarde l'évolution du climat, celle des migrations. La nourriture va devenir un problème de plus en plus présent. Et que va-t-on faire au sujet des pandémies, du danger que représente la grippe H1N1, des problèmes que pose la santé mondiale ? L'Arctique, par exemple, ne fait pas les gros titres, mais nous commençons à nous en préoccuper. Avec la fonte des glaces, des voies de navigation s'y ouvrent qui n'existaient pas auparavant, ou des voies de navigation saisonnières deviennent praticables plus longtemps, et il ne faut pas oublier que l'Arctique, qui est un océan et non un bloc continental, contrairement à l'Antarctique, est bordé par cinq pays. La Russie a annoncé qu'elle allait envoyer une expédition planter son drapeau au Pôle Nord l'année prochaine. Et le Canada lui a dit : « Vous feriez mieux de vous abstenir. » Là, c'est un sujet dont il faut vraiment se préoccuper, mais les journalistes ne m'interpellent pas encore à ce propos et la Maison Blanche ne me demande rien encore sur ce point.

Il y a donc toute une matrice de sujets à traiter. C'est tout à fait comme ça que je le conçois : l'urgent, l'important, et puis le long terme.

Meacham : Quelle importance a la relation entre le secrétaire d'État et le président ?

Clinton : Oh, pour moi elle est d'une importance capitale. Tout d'abord, elle est cruciale pour formuler des politiques, échanger des conseils, et pour avoir une perspective de la diplomatie et de l'évolution de la situation au moment de la prise de décisions. Pour moi, et je pense aussi pour d'autres secrétaires d'État à qui j'ai parlé, y compris Henry, c'est une relation si essentielle qu'elle nécessite qu'on y investisse vraiment du temps et des efforts. Je travaille en étroite collaboration non seulement avec (le conseiller à la sécurité nationale) Jim Jones mais aussi avec (le secrétaire à Défense) Bob Gates. Cela dit, tout finit au même endroit; les décisions difficiles terminent toujours dans le Bureau ovale. Et on ne peut pas se contenter d'y entrer et d'annoncer au président: «Voilà ce que vous devriez faire, d'après moi.» Il faut beaucoup de réflexion et de travail en amont. Je rencontre le président en face à face une fois par semaine. Je participe à d'autres réunions avec lui et l'équipe de la sécurité nationale. C'est une conversation permanente.

Kissinger : Je suis tout à fait d'accord-les relations entre le président et le secrétaire d'État sont absolument capitales. Le département d'État a tendance à insister sur sa prérogative d'être le seul à avoir le droit de conduire les affaires étrangères. À mon avis, quand vous revendiquez vos prérogatives, c'est que vous avez déjà perdu la bataille administrative. Je voyais le président tous les jours quand nos déplacements le permettaient car j'estimais absolument essentiel que nous soyons du même avis. J'ai eu de la chance. J'ai eu des relations extraordinairement étroites avec les deux présidents pour qui j'ai travaillé. En fait, lorsqu'on regarde l'histoire des secrétaires d'État, c'est rare. S'ils n'ont pas de relations étroites, ils ne durent pas.

Clinton : Le plus difficile à gérer pour moi est le nombre de déplacements auxquels nous sommes tenus aujourd'hui. On pourrait croire qu'à une époque où la communication est devenue instantanée, on n'aurait plus besoin de prendre l'avion et d'assister à une réunion. Mais en fait, on dirait que les gens tiennent encore davantage à voir leur interlocuteur en personne.

Kissinger : C'est parce qu'il est nécessaire de leur expliquer le fond réel de notre pensée, et les câbles n'y suffisent pas.

Clinton : Ce n'est pas possible en effet. Et la presse, sauf votre respect, soulève souvent des peurs et des angoisses qui n'ont aucun fondement dans de réels processus de décision. Des gens de toutes les capitales du monde lisent dans le marc de café pour essayer de comprendre le pourquoi de nos décisions. Il faut y aller, les rencontrer, leur parler et les écouter, et c'est un véritable défi de gérer toutes les relations nécessaires quand on passe autant de temps en avion que je le fais ces jours-ci. C'est pourquoi avoir la confiance du président signifie que vous pouvez faire ces voyages, revenir et faire un rapport sans avoir peur de ne pas être sur la même longueur d'ondes, simplement parce que vous avez abordé le sujet à fond avant de partir.

Il est évident de mon point de vue que chaque pays prend ses décisions en fonction de sa propre évaluation des intérêts nationaux. Or si vous avez établi des liens avec un pays, vous pouvez tenter de soumettre d'autres manières d'envisager cet intérêt national, pour trouver un plus grand terrain d'entente. Et vous avez bien plus de chances de vous mettre d'accord si votre interlocuteur a l'impression de vous comprendre et d'avoir établi un lien personnel avec vous. J'ai passé, comme Henry d'ailleurs, énormément de temps simplement à nouer ces liens. Il s'agit d'établir une relation de confiance suffisante entre les dirigeants et les États pour éviter les malentendus, et en marge de cela, de mieux apprécier le point de vue de l'autre.

Kissinger : La difficulté ici réside dans la relation entre les pays. Très souvent, il existe une zone grise où l'intérêt national ne s'impose pas de lui-même ou bien où il est controversé, et où on a comme une marge d'incertitude de deux pour cent. Il importe vraiment d'établir une relation avant d'avoir besoin de quoi que ce soit, afin de s'assurer un certain respect lorsque les négociations deviennent nécessaires ou qu'une crise survient. En tant que secrétaire d'État, un des problèmes quand on voyage est que la presse vous accompagne et qu'elle veut un résultat immédiat qui justifiera qu'elle se soit déplacée. Et parfois, le meilleur résultat c'est simplement de ne pas essayer d'en obtenir mais d'établir des liens de compréhension mutuelle en prévision de votre prochain voyage. Je ne sais pas si votre expérience est la même.

Clinton : Elle est parfaitement identique.

Meacham : Quel est le rôle de la théorie et de la doctrine quand vous êtes à votre bureau ou dans un avion ?

Clinton : Eh bien, c'est Henry l'expert en théorie et en doctrine. Moi je pense qu'elles peuvent contribuer à établir un cadre et une ligne directrice, et à tirer des leçons de l'histoire. On peut discerner certaines tendances, mais les ingrédients pour chaque défi auquel vous êtes confronté changent d'une fois sur l'autre. Vous devez être capable d'être créatif, leste et réactif et d'avoir assez d'instinct pour reconnaître les opportunités quand elles se présentent, et je dirais qu'ensuite vous les faites cadrer avec la doctrine, rétrospectivement (elle rit).

Kissinger : Comme j'ai commencé ma carrière en tant que professeur, les doctrines et les théories revêtaient une grande importance à mes yeux. Mais les professeurs ont beaucoup de mal à adapter leurs concepts à une situation contemporaine. Ils ne comprennent pas toujours qu'en tant qu'enseignant, vous avez tout votre temps pour écrire votre livre. En tant qu'enseignant, vous pourriez proposer des solutions irréfutables. Mais en tant que secrétaire d'État, il n'existe quasiment aucune solution à laquelle on peut parvenir en une seule fois. On est obligé de passer par toute une série d'étapes pour y arriver.

Meacham : Vous êtes ou avez tous deux été secrétaires d'État en temps de guerre. Certes, vous n'avez pas d'élément de comparaison, mais à votre avis, quelles complications diplomatiques sont imputables à la guerre ?

Clinton : Eh bien je ne peux parler que de l'expérience de l'année écoulée, où le président Obama a hérité de deux guerres et s'est vu forcé à prendre des décisions rapides et précoces, dont les causes n'étaient pas de son fait. Je ne peux que le féliciter d'avoir pris le temps de mettre en place un processus qui nous permet d'étudier les différentes hypothèses et de nous poser les questions essentielles. Certes, la guerre en Irak tire à sa fin, mais à mesure qu'elle avance vers son terme et que nos soldats se retirent, on attend du département d'État et de l'USAID (Agence américaine pour le développement international) qu'ils endossent encore plus de responsabilités. Je vais vous donner un exemple : l'armée a formé la police irakienne. Elle dispose de nombreuses ressources pour ce travail. Pas seulement de dizaines de milliers de personnes mais de toutes sortes d'équipements et de souplesse en termes de financement, qui ne font pas partie en revanche de l'expérience du département d'État ou de l'USAID, or je dois en accepter la responsabilité, qui va changer de main. C'est une tâche pour le moins impressionnante.

Pour l'Afghanistan, nous avons tous participé à la longue analyse qui a servi à déterminer comment avancer. À la fois du point de vue civil et militaire, la conclusion a été que la seule force militaire ne suffirait pas. Peut-être est-ce une conclusion évidente, mais elle soulève une foule de questions auxquelles le département d'État et l'USAID doivent répondre. Il est tellement plus facile d'obtenir des ressources quand vous faites partie du département de la Défense que quand vous êtes au département d'État ou à l'USAID. Par conséquent, une grande partie de notre budget est consacrée à l'Irak, à l'Afghanistan et à l'aide civile apportée au Pakistan. À une époque de restrictions budgétaires comme celle que nous vivons actuellement, il nous est bien plus difficile d'obtenir les ressources que l'on attend de nous, pourtant les responsabilités restent les mêmes. La tension est la même que dans n'importe quelle situation de guerre, car quand nos jeunes soldats, hommes et femmes, sont mis en danger, nos civils le sont de plus en plus puisqu'on attend d'eux qu'ils suivent l'armée. En effet, si nous nous engageons à travailler dans le secteur agricole en Afghanistan, cela signifie que l'agronome arrivera dès le lendemain de la fin des combats. Cela ajoute à la complexité et au sens des responsabilités.

Kissinger : Je dirais que l'expérience particulière de la politique américaine en temps de guerre au cours des 40 dernières années, depuis le Vietnam, est que la guerre est devenue polémique dans le pays. Ce qui compte le plus dans la situation présente est que quels que soient les désaccords sur les tactiques, il ne faut pas que la légitimité de la guerre elle-même devienne un sujet de controverse. Évidemment, nous devons partir du principe que toute administration qui mène une guerre veut y mettre un terme.

Clinton : Tout à fait.

Kissinger : Personne n'a autant à perdre que le gouvernement. Mais si vous regardez de près les débats que nous avons eus sur le Vietnam, sur l'Irak et cætera, mettre un terme à la guerre se réduisait au retrait des soldats et devenait la principale, voire l'unique stratégie de sortie. Mais en fait, la meilleure stratégie de sortie, c'est la victoire. La diplomatie en est une autre. Une autre encore est que la guerre s'arrête d'elle-même. Mais en assimilant sortie de guerre et retrait des soldats américains, vous passez à côté de l'objectif politique. Dans de telles circonstances, vous vous enfermez dans une position où le gouvernement se fait violemment reprocher de ne pas s'être assez consacré à mettre un terme à la guerre, et doit faire des choses qui vont parfois à l'encontre de ses principes. Nous nous sommes souvent retrouvés dans ce cas de figure.

C'est ainsi que je me situe par rapport à l'administration au sujet de la guerre, que je sois d'accord ou non avec tout ce qu'elle fait. Le deuxième argument avancé par Hillary concerne le côté civil, et il y a un troisième élément: il faudra, à un moment ou à un autre, trouver une issue diplomatique à la guerre. Il doit y avoir un résultat envisageable, au nom duquel elle peut être justifiée. La catastrophe après le Vietnam a été que nous n'avons pas voulu apporter notre soutien à ce qui avait été négocié. Ce qui émergera de la situation en Afghanistan devra être soutenu et aura besoin d'un cadre juridique international, ce qui n'est pas encore possible. Je pense que c'est un immense défi pour le secrétaire d'État. Mais le débat doit s'inscrire dans ce cadre et non se réduire à poser les questions «Voulons-nous mettre un terme à la guerre? Comment le faire au plus vite?» J'estime qu'il est évident que l'administration veut y mettre fin aussi rapidement que possible. Pourquoi en serait-il autrement?

Meacham: Dans l'esprit du public, il me semble qu'il existe parfois le sentiment que d'un côté, il y a la diplomatie, et de l'autre les forces armées. Une simplicité manichéenne. Quel message voudriez-vous que les électeurs et les Américains aient bien en tête quand ils jugent ce qui se passe en Afghanistan, en Irak et les avancées des négociations avec l'Iran ?

Clinton : Je veux que les gens sachent que si nous envoyons davantage de soldats en Afghanistan, dans le même temps nous intensifions nos démarches diplomatiques et politiques et nous faisons de notre mieux aux côtés du peuple afghan pour aboutir à des résultats en termes de meilleurs services pour eux, et que tout cela s'inscrit dans notre vision stratégique de renversement de la dynamique des talibans. Donc tout est lié. Ce n'est pas une question de choix de l'un ou de l'autre.

Kissinger : Lorsque l'on crée un forum diplomatique, il faut comprendre qu'il doit y avoir un jeu de récompenses et de sanctions, et que l'autre camp tirera ses conclusions en mesurant les risques et les bénéfices. Il faut être capable de construire cela, et on ne devrait jamais envoyer un mauvais négociateur et lui dire maintenant vous allez commencer à faire des compromis. Donnez l'impression d'être continuellement prêt à transiger, et vous êtes quasiment certains de devoir affronter des échéances. C'est ce à quoi nous sommes confrontés en Corée du Nord, aujourd'hui et depuis dix ans. Dans ce sens, la diplomatie, la politique étrangère et d'autres éléments de l'activité politique doivent être étroitement liés et il est essentiel qu'ils soient bien compris par les négociateurs. Voilà pourquoi Hillary occupe le poste le plus passionnant du gouvernement.

Clinton: Mais qui s'apparente davantage à l'œuvre d'un chef d'orchestre qu'à celle d'un soliste.

Jon Meacham

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

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Image de une: Hilary Clinton et Henry Kissinger  Kai Pfaffenbach / Reuters

Jon Meacham
Jon Meacham (2 articles)
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