Culture

«Le Cénotaphe de Newton», la vie des autres sous la Stasi

Jean-Marc Proust, mis à jour le 01.09.2017 à 15 h 36

Architectures utopistes, Komintern ou le tube «99 Luftballons»: «Le Cénotaphe de Newton» est un roman protéiforme où Dominique Pagnier évoque la RDA, cette Allemagne que l'on connaît si peu. Et suggère que les romanciers, après les historiens, s'emparent des gigantesques archives de la Stasi.

Cénotaphe de Newton, Wikipedia commons

Cénotaphe de Newton, Wikipedia commons

Dans une rentrée littéraire, il y a les têtes d'affiches, les probables livres éligibles aux prix littéraires et puis, parfois, un roman dont on se dit qu'il est important et pourrait, pourquoi pas?, être de la littérature. Il en est ainsi du Cénotaphe de Newton de Dominique Pagnier, texte exigeant, érudit, qui prend son temps, tisse patiemment les fils de destins singuliers avant de les nouer dans la mécanique de l'Histoire.

Dominique est poète et romancier. De nos jours, poésie et best-sellers ne font pas bon ménage. Christian Bobin voit en lui «un des derniers grands artisans de la langue française». Avec un titre aussi énigmatique, une écriture ciselée, où les dialogues tiennent si peu de place, et plus de 600 pages, il peut légitimement faire peur au journaliste qui doit pondre sa critique avec quelques rapides citations. Sans doute s'adresse-t-il au lecteur, celui qui a le temps.

Et puis, la RDA, vraiment? Malgré François Mauriac («J'aime tellement l'Allemagne que je suis heureux qu'il y en ait deux»), la France a de l'Allemagne une vision borgne. De La Grande Vadrouille aux Bienveillantes, on n'y voit que du nazisme. Le fait est assez rare: Dominique Pagnier s'intéresse à «ce monde révolu et mystérieux qu'était la RDA». Et non pas avec la nostalgie de Goodbye, Lenin!, mais bien avec la noirceur de La Vie des autres.

De l'utopie à la prison

Il est ici question de Manfred Arius, décorateur de théâtre, fasciné par les utopies d'Etienne-Louis Boullée. Dans la famille Arius, on ne rêve que de sphères: Cénotaphe de Newton donc, mais aussi montgolfières, projet de planétarium pour l'Institut Lénine, et jusqu'aux décors de Schinkel pour La Flûte enchantée.

Ces sphères d'utopie –ne s'évade-t-on pas de Berlin Est avec un ballon?– s'opposent à d'autres bâtiments, rigides, qui enferment. Les rapprochements architecturaux et picturaux sont nombreux. Dans sa rationalité froide, le «cauchemar» de la prison pour femmes de Hoheneck est une transposition des fantaisies carcérales de Piranèse. Les camps de concentration ne seraient que «des succédanés des réductions jésuites». Faut-il parler d'opposition ou de prolongement? Boullée influence les architectes néo-classiques allemands comme Schinkel et jusqu'à «Albert Speer, l'architecte du IIIe Reich, dont l'aïeul avait travaillé avec Theodor Arius au service du même Schinkel».

L'évasion et l'utopie d'abord, puis l'écrasement froid. Et c'est l'autre sujet du livre: le nazisme, brièvement évoqué, et le communisme, froidement décrit dans sa réalité policière.

Le roman d'une illusion

 

La RDA, cette prison. Arius est né avec le siècle: 1900. Communiste résolu, il sera fidèle à son engagement précoce, depuis les premières trahisons (témoigner contre ses amis lors de procès truqués) jusqu'aux dernières lorsque il devra livrer à la Stasi de minables rapports de dénonciation. Décorateur de théâtre, théoricien, agent du Komintern, etc.: il a eu plusieurs vies. Sa position en RDA est enviable. N'est-il pas un protégé d'Erick Mielke, son «voisin de chambre» durant la Guerre d'Espagne dont le rôle était alors «de repérer les trotskistes dans les rangs des brigades afin qu'ils soient éliminés»? Mielke, futur chef de la Stasi, «personnage qui durant trente ans fut sans doute le plus important de la RDA. Je dis bien le plus important, même s'il fut plutôt dans l'ombre du premier secrétaire Honecker».

La RDA est réduite à sa police politique. Est-ce si faux? Le communisme a survécu par la surveillance, la répression, la peur et une forme de fatalisme. Celui qui saisit Arius le jour où il devient à son tour proscrit. Le voici sommé de produire des rapports tous les quinze jours, d'observer et de dénoncer ses proches. 

«Il se dit qu'enfin c'était son tour. Il se demanda comment il s'était fait que lui qui, depuis les années vingt, avait vu bien de ses proches camarades communistes d'un coup tomber en disgrâce –parfois parce qu'il avait été un des artisans de leur chute–, oui, il se demandait comment il se faisait qu'il n'ait pas été plus tôt inquiété, du moins soumis à quelque chantage. Il s'en tirait à bon compte.»

Comme le soulignait François Furet dans Le Passé d'une illusion (que Dominique Pagnier n'a cependant pas lu), Manfred Arius subit «l'amertume des sacrifices inutiles ou trahis».

«Autrefois, il y avait quelque chose d'épique dans les procès, dans les enlèvements – dont il pensait avec sincérité qu'ils servaient l'humanité. Mais c'était fini. Ulbricht, qui certainement avait risqué sa vie dans la résistance au nazisme, Mielke, qui avait couru des risques indubitables en Espagne au service du Parti, et bien d'autres de cette trempe étaient devenus ce qu'il y avait de pire; des petits-bourgeois. Et lui-même, Arius, ex-capitaine de l'Armée rouge, n'était plus qu'un minable petit cafard de la Stasi.»

Cette déchéance morale était pourtant écrite dès l'origine. En officialisant la dénonciation et en créant des IM (indicateurs officiels, abréviation d'Inoffizieller Mitarbeiter), «Mielke se réclamait de Lénine et déclarait une fois de plus: "Tout bon communiste est un bon tchékiste"». L'utopie aérienne de Boullée est broyée par la forteresse d'Hoheneck. 

Du vrai autant que du semblable

 

Mais il s'agit d'un roman, non d'un livre d'histoire, malgré la véracité qui s'en dégage. Le talent d'un écrivain se mesure aussi à la crédulité de son lecteur. Après quelques pages, j'ai cherché «Manfred Arius» dans Google, car je commençais à croire à son existence, tant le récit était détaillé, précis, référencé. Plaisir d'être naïf. J'ai un instant souri en songeant que la RDA avait envisagé une riposte militaire lors de la sortie du tube «99 Luftballons», comme si ces ballons avaient violé son espace aérien.​​


Nena, 99 Luftballons, 1983 («Hielt man für UFOs aus dem All/ Darum schickte ein General/ Eine Fliegerstaffel hinterher» [On les prenait pour des ovnis venant de l'espace / C'est pour cela qu'un général a envoyé / Une escadrille d'avions à leur trousse​​])

«C'est inventé, me précise l'auteur, mais je n'en suis plus tout à fait sûr après avoir tant brassé de documentation et de choses imaginées.»

Malice de la réponse. Le vraisemblable au sens littéral du terme: semblable au vrai.

De fait, la biographie imaginaire d'Arius, artiste servant fidèlement le communisme, est d'autant plus crédible qu'elle est issue d'un dossier de la Stasi, patiemment élaboré par un de ses agents: Helmar Götz. Celui-ci est à la fois zélé, pervers et romantique. Il s'entiche du dossier Arius, au point qu'il rêve d'épouser sa fille, Jeannette, punkette rimbaldienne, déviante, forcément déviante. Le dossier contient plus de mille deux-cents pages. Dominique Pagnier écrit les chiffres en toutes lettres. Mécanique implacable, folle dans sa méticulosité. Sont ainsi accumulés en «un mois et demi d'espionnage, quatre cent trois photographies et cent quatre-vingt-cinq heures d'enregistrement».

Procédé littéraire classique: le narrateur a retrouvé les pièces du dossier et reconstitue une vie, dans une chronologie tortueuse. Mais procédé qui s'appuie ici sur un matériau existant et quasi-inépuisable.

La Stasi, police de caractères

Dominique Pagnier avance ici cette idée atroce et grotesque d'un immense chantier littéraire, résultant de l'espionnage généralisé.

«Il y a maintenant des gens qui paient des écrivains publics pour les aider à rédiger leurs mémoires à destination de leurs descendants. Eh bien, le MfS est l'artisan de la plus vaste entreprise littéraire de tous les temps; les deux tiers de la population allemande y ont collaboré pour écrire avec une minutie jamais égalée les vies de dix-huit millions d'individus.»

Balzac lui-même n'aurait pu rêver pareille Tragédie humaine. Les dossiers de la Stasi regorgent de biographies qui sont autant de romans à tiroirs: chaque personnage en appelle d'autres. «Des machines avaient même été inventées pour (..) la perlustration du courrier». Un puzzle. A l'infini.

Interrogé, Dominique Pagnier évoque un «intérêt personnel» pour ces archives.

«Mon père y allait souvent car il était employé d'une entreprise d'Allemagne de l'Ouest qui travaillait en RDA. Il y a forcément un dossier qui le concerne. Pour l'instant, je n'y ai pas eu accès. Beaucoup de ces dossiers ont été détruits par la Stasi après la chute du Mur. Il reste néanmoins des lanières de papier, qui sont en cours de reconstitution avec un logiciel spécialisé

L'adoration du chiffon

 

Il a donc lu des dossiers en ligne, s'est documenté, a dialogué avec Corinna von List, laquelle a fait un stage aux archives de la Stasi (BStU). Au lecteur dubitatif, il oppose l'analyse littéraire. À ses yeux, ces rapports valent aussi par leur perfection formelle.

«Sans doute une forme littéraire est-elle née dans les bureaux des services du Komintern et s'est-elle perfectionnée dans les bureaux de la Tcheka, du NKVD, du KGB, forme à laquelle les prussiens ont donné ses lettres de noblesse pour en faire quelque chose de proche de l'écriture blanche par sa sobriété, et du Nouveau Roman par sa précision.»

Alors, Dominique Pagnier détaille le sordide. Comme ce chiffon que l'on passe dans l'entrecuisse des femmes, lorsqu'elles sont arrêtées, afin de capter leur odeur intime. Chiffon précieusement conservé dans un sac plastique, inséré dans le dossier, que des chiens pourront renifler un jour si nécessaire.

Humiliant rituel policier que Götz transforme en fétichisme pervers. Dans le dossier Arius, il y a le chiffon de Jeannette, qu'il hume comme une relique. Peu après la chute du Mur, Götz s'empresse de sauver le dossier, continuant ainsi de s'adonner à son «adoration du chiffon». Voici comment un rapport de police devient objet littéraire.

Avis aux écrivains en mal d'inspiration: il y a sans doute au BsTU quelques lanières de papiers qui recèlent des romans prodigieux. Le Cénotaphe de Newton ouvre une boîte de Pandore. Un puzzle de dix-huit millions de pièces.



Le Cénotaphe de Newton
,

de Dominique Pagnier

Gallimard,

608 p.,

24 €

 

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (170 articles)
Journaliste
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