Culture

The War On Drugs: ne passez pas à côté d'un des plus beaux albums de la rentrée

François Pottier, mis à jour le 30.08.2017 à 17 h 41

Trois ans et demi après le succès de «Lost in the Dream», les War On Drugs reviennent avec «A Deeper Understanding». Rencontre avec leur leader Adam Granduciel, artisan d’une americana à qui il offre un superbe nouveau souffle épique.

Adam Granduciel.

Adam Granduciel.

Dans The Promise, passionnant documentaire sur la genèse de l’album Darkness on the Edge of Town (1978), c’est un Bruce Springsteen en plein doute que l’on observe, ballotté entre le succès de Born to Run, sorti trois ans auparavant, et ses procès contre son ancien manager Mike Appel. Soucieux de faire un album plus sombre et austère mais aussi soigné que Born to Run, Springsteen passe des heures sur chaque détail, en particulier sur le son de la batterie de Max Weinberg, lui balançant des «stick!» des heures durant parce qu’il estime trop entendre le bruit de la baguette sur la caisse claire.

«Le problème était que j’avais ce fantasme de ces sons énormes, raconte Springsteen, donc on est partis à leur poursuite. Mais ils étaient toujours plus gros dans ma tête...»

«Ça peut paraître fou, non, de perdre tout ce temps sur un son de batterie?, rigole aujourd’hui Adam Granduciel. Et pourtant...» Et pourtant, lui qui est présenté comme le plus évident disciple du jeune Springsteen ne connaît que trop bien les difficultés que traversait le Boss à l’époque. Elles ont même failli lui coûter sa santé mentale pendant l’enregistrement du troisième album de ses War On Drugs, le grand et terriblement personnel Lost in the Dream (2014). Se jetant à corps perdu dans la conception de nouvelles chansons pour oublier la fin d’une longue relation, Granduciel se renferme sur sa musique et sur lui-même, développant, dans les nombreux mois qu’il prend à faire et refaire, des signes de dépression et de paranoïa, et souffrant de violentes crises d’angoisse.

«Mais je suis dans une bien meilleure période de ma vie aujourd’hui, sourit-il, je réussis à gérer ce genre de choses aujourd’hui, parce que je réussis à les détecter. Vous apprenez avec le temps à faire avec les choses qui vous arrivent dans la vie, à connaître ce qui vous aide. Moi, j’ai juste besoin de travailler.»

Signature chez une major

 

Le succès critique et public de Lost in the Dream (250.000 exemplaires vendus, dont presque la moitié en vinyle) et la gigantesque tournée qui a suivi n’ont en rien diminué la pression que le Philadelphien s’inflige. De plus en plus attendu et courtisé dans les villes où il s’arrête, il devient même la cible des paparazzis quand il rejoint, après l’enregistrement de Lost in the Dream, sa compagne, l’actrice Krysten Ritter (Jessica Jones), à Los Angeles. Alors, «parce que faire des pauses n’est pas très bon pour moi», il se remet à écrire, très vite, perd ses habitudes de fêtard, s’interdit l’alcool, le café, les drogues, et essaye de trouver une nouvelle inspiration dans ce lieu aux antipodes de ses habitudes.

«Ça m’arrivait de me demander, pendant la tournée, ce que la suite allait me réserver, si j’allais avoir des chansons, à quoi elles allaient ressembler… Parce que je me retrouvais dans un nouvel environnement, mais surtout dans un état d’esprit dans lequel je n’avais jamais créé, ou alors pas avec la même intensité. Mais à partir du moment où j’ai commencé à travailler dessus chaque jour, je ne pouvais plus contrôler quoi que ce soit, et cela m’aurait de toute façon desservi. La seule chose que je contrôlais, c’était à quel point je travaillais dessus, ce que j’étais prêt à traverser. Parce que je ne voulais plus être dans une situation où pour faire ce que j’avais en tête, il fallait forcément que je souffre.»

Il lui faudra un an et demi pour arriver à boucler l’enregistrement de son quatrième album, A Deeper Understanding, le premier pour la major Atlantic Records, qui est allé chiper le groupe au label indépendant Secretly Canadian en lui donnant l’assurance d’un contrôle total sur son oeuvre. Un disque dont les titres de certains morceaux –«Up All Night», «Knocked Down», «Clean Leaving» ou «Pain» et son «give me the deeper understanding of who I am»[1]– reflètent parfaitement l’état d’esprit d’Adam Granduciel à l’époque, toujours plus perdu dans ses pensées et ses sentiments que dans le monde qui l’entoure. Politiser son propos au vu de la situation de son pays l’an passé, avec l’élection de Donald Trump, aurait été une manoeuvre trop évidente pour lui.

«J’ai fait mon possible pour me couper de tout ça, même si parfois tu comprends bien que tout ça dépasse ce que tu fais. Mais je n’avais pas envie de le faire juste pour le geste. D’autres l’ont fait et le feront bien mieux que moi. Ce qui m’intéresse, c’est mon expérience avec le monde.»

«Faire les choses de manière plus directe»

 

Pour l’accompagner dans l’enregistrement de l’album et s’éviter de nouveaux accès de profonde solitude, Granduciel décide de faire appel à son groupe –David Hartley (basse et guitare), Robbie Bennett (clavier et guitare), Charlie Hall (batterie et orgue), Jon Natchez (saxophone et clavier), Anthony LaMarca (guitare et clavier)– bien plus tôt qu’à l’ordinaire.

«J'écoutais les derniers albums, après les avoir joués et rejoués en live, et je me disais qu’avec le temps, j'avais oublié ce à quoi l'enregistrement studio ressemblait, parce que le groupe se les était approprié et les avait amenés à un autre niveau, à une chose plus puissante. J'ai su que je voulais faire les choses de manière plus directe. J'avais passé pas mal de temps à écrire des démos, seul ou avec les gars. Quand est arrivé le moment d'enregistrer ces chansons, tout le monde les connaissait et avait déjà commencé à développer sa propre idée de ces morceaux. Tu sens cette interaction, ces gens qui jouent avec et contre chacun, ne sachant pas si c’est la dernière prise, n’y réfléchissant jamais trop. Tu traces la route.»

Cette nouvelle vie donnée à ses chansons s’entend particulièrement sur certains morceaux, comme «Holding On», parfait single au glockenspiel très Born to Run sur lequel la voix de Granduciel n’a jamais été aussi dylanienne, et pour lequel la batterie, la basse, la guitare sèche et le piano ont été enregistrés en live, ajoutant à l’ensemble une énergie et une spontanéité qu’on connaissait moins aux War On Drugs. Et pour tenter d’approcher au plus près de ses rêves soniques, Adam Granduciel a fait appel à Shawn Everett, un «mec vraiment spécial», ingénieur du son réputé à l’agenda bien rempli, collaborateur récemment de John Legend, Grizzly Bear, Broken Social Scene ou The Growlers, «le type de gars qu’en observant, tu peux dire qu’il a passé chaque jour des vingt dernières années dans un studio».

«Une lutte avec moi-même»

 

Il faut dire qu’il faut pas mal de patience pour satisfaire toutes les demandes de Granduciel, capable de «refaire autant de prises que nécessaire pour un coup de grosse caisse trop appuyé. Mais ce qui est bien avec Shawn, c’est qu’il n’est pas ésotérique, il sait que tout est une question de processus. Je pense qu’on a travaillé dessus plus qu’il ne l’avait envisagé au début, mais il est rentré dedans avec nous à tel point qu’il s’est un jour pointé en me disant “j’ai refait un mix pour Holding On !”. Oups, trop tard, j’avais déjà mastérisé l’album. (rires)»

S’il n’est en rien une révolution dans le songwriting d’Adam Granduciel, A Deeper Understanding brille dans ses détails, et par la manière dont l’Américain a su embarquer son talent à un tout autre niveau, offrant toujours un noyau simple à ses chansons mais en brouillant leurs contours plutôt que de simplement les déguiser. Sa capacité à superposer des couches de texture sans qu’aucune, à aucun moment, n’apparaisse incongrue ou superficielle n’a jamais été aussi frappante que dans ces dix nouveaux morceaux.

«C’est une histoire de lutte, mais surtout de lutte avec moi-même, pour savoir ce qui amènera une chanson à quelque chose qui semble naturel, qui semble avoir de la puissance, qui semble intéressante, mais qui n'est pas trop compressée.»

L’apport de Shawn Everett sur A Deeper Understanding, sur ce point, est conséquent. Si le psychédélisme et la nébulosité de Lost in the Dream sont toujours bien présents, le champ d’exploration de ce nouvel album est bien plus large, et ses ambitions plus grandes. C’est aussi en cela qu’on peut sentir l’impact de Los Angeles sur la musique des War On Drugs.

La science du détail

Car l’influence de la Cité des anges n’est pas toujours à considérer sur l’éventuelle chaleur d’un enregistrement, mais plutôt ici sur la manière de voir ses horizons s’élargir, de brasser en même temps des idées de solitude et de nostalgie et de rêver de grands espaces, à l’image de «Thinking of a Place», gigantesque single de onze minutes sorti il y a quelques mois. Les compositions d’Adam Granofsky –le pseudonyme Granduciel venant de la traduction littérale de son nom par son professeur de français au lycée– ont toujours fonctionné sur la longueur, mais elles ne se sont jamais autant déployées qu’ici, offrant sa place à chaque détail.

«Je pense que j’ai aussi beaucoup pris de la culture du studio à Los Angeles, ajoute Granduciel. Ces studios moyenne gamme, ni vraiment professionnel ni vraiment do-it-yourself, comme celui que j’ai loué pendant quinze mois, où Supertramp ou les Backstreet Boys venaient enregistrer des démos, n’existent pas à New York ou Philadelphie.»

A Deeper Understanding serait donc un album typiquement californien? «Franchement, je n’en sais rien, je ne suis même plus sûr de vraiment savoir ce que c’est. Fleetwood Mac? Le Neil Young de Tonight’s the Night Ou le formidable Warren Zevon, grande figure du rock américain disparue en 2003 et méconnue en France, et dont les War On Drugs ont repris un morceau allant comme un gant à Granduciel, «Accidentally Like a Martyr», lors de leur premier concert en presque deux ans, en juin dernier au Bowery Ballroom de New York.

«En vérité, jusqu’il y a peu, je ne connaissais que “Werewolves of London” ou deux ou trois autres chansons. Mais il y a quelque chose comme deux ans, des gens autour de moi étaient comme "Oh ce disque de Warren Zevon, Excitable Boy"... Alors je l'ai acheté, écouté chez moi en vinyle, je l'ai adoré, je l'ai mis sur mon téléphone, et je me suis à conduire à Los Angeles avec cet album tout le temps. Jusqu’à écouter “Accidentally Like a Martyr” trois ou quatre fois par jour, en conduisant et en chantant par-dessus. Parce que tout y est beau. Ce qui est drôle, c’est qu’on l’a jouée une fois avant ce concert, à un événement de charité privé à Los Angeles, MusiCares. Jackson Browne, producteur de l’album de Zevon, était là, et on n’était pas au courant. Et juste avant qu'on ne joue, quelqu’un m'a dit "Jackson Browne est là". Et je me suis bloqué, j'ai complètement oublié les paroles. Deux fois. Je me suis planté, devant Jackson Browne. Il a fini par dire à l’un des gars du groupe "boh, j'oublie mes propres paroles tout le temps". (rires)»

Explorer de nouveaux espaces

 

Mais en enfant de la côte est qu’il est, né dans la banlieue de Boston, Adam Granduciel ne pouvait boucler son album sans laisser sur ces morceaux «une marque, un peu de poussière de là-bas, salir un peu le tout». Alors le gros du travail effectué, il retourne pendant quelques mois début 2017 sur sa côte, navigue entre New York et Philadelphie pour y ajouter ses idées de dernière minute.

«Je me suis baladé à New York avec mon disque dur, de studio en studio, pour voir ce que je pouvais faire. Je ne me serais pas senti en paix si j’avais tout fait à Los Angeles.»

En cela, A Deeper Understanding dresse un certain portrait musical de l'Amérique, et probablement l’un des plus vibrants depuis longtemps, parvenant à développer son americana expansée pour offrir une expérience presque rétrofuturiste et d’une harmonie rare.

Car au-delà de la performance sonique, A Deeper Understanding brille par sa cohérence. Adam Granduciel n’a pas besoin de faire de concessions –il ne les aurait de toute manière probablement pas acceptées– et lance sur des compositions qui ne passent qu’à trois reprises sous la barre des six minutes un sentiment d’assurance qui ne vire jamais à la facilité, tant on sent le travail qu’il a fallu abattre pour arriver à un tel résultat. C’est un album fait pour prendre par la main plutôt que de prendre à la gorge, et qui nous balade dans une sorte de rêverie où le cauchemar n’est jamais loin.

«Tout est une question de cohésion personnelle, sourit Granduciel. Je ne réfléchis mes chansons que dans le contexte d’un album, et j'essaye de faire que chaque chanson ait sa propre identité, qu'elle soit d'une certaine manière intéressante pour moi, qu'elle soit nouvelle pour moi ou pour le groupe, quelque chose que je n'ai jamais fait. Cette fois, j'avais plus de morceaux que d'habitude, j'ai commencé avec peut-être dix-huit ou vingt morceaux, pour terminer avec les dix qui, selon moi, fonctionnaient le mieux ensemble.»

Fin 2015, lorsqu’il s’est remis au travail après la tournée Lost in the Dream, Adam Granduciel avait un album en tête: The River de Bruce Springsteen (1980), dont la réédition venait de sortir. Au même moment, Jimmy Iovine, patron des activités musicales d’Apple et ingénieur du son sur Born to Run et Darkness on the Edge of Town, déclarait que les «fantastiques» War On Drugs «mériteraient d’être gigantesques». S’ils ne le sont effectivement pas encore, Granduciel et ses partenaires en offrent une fois de plus, avec A Deeper Understanding, toutes les raisons.

1 — «Donne-moi une plus profonde compréhension de qui je suis.» Retourner à l'article

François Pottier
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