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Personne ne sait qui est vraiment Zinedine Zidane

Yannick Cochennec, mis à jour le 04.01.2010 à 18 h 55

Le plus grand sportif de l'histoire du sport français ne prend jamais parti. Entre le joueur parfois violent et le gentil zizou survendu, qui est-il?

Pour la première fois, La Poste française édite un timbre collector à l'effigie de Zinedine Zidane, qui sera disponible à partir du 11 janvier. Un euro sur chaque planche de timbres vendue sera reversé à l'Association Européenne contre les Leucodystrophies (ELA) que parraine l'ex-star du football français. Zinedine Zidane n'apparaît pas sur ce timbre comme sportif emblématique, mais comme le parrain de l'Association ELA, Le logo de celle-ci est d'ailleurs inscrit de manière visible sur le timbre.

La planche comprend 10 timbres, vendue au prix de 9,90 euros. Les philatélistes peuvent se la procurer en avant-première sur le site Internet de La Poste.

Yannick Cochennec s'interroge dans l'article ci-dessous sur la personnalité toujours enigmatique du plus grand footballeur français de l'histoire.

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Zinedine Zidane est le plus grand sportif de l'histoire du sport français. C'est ainsi et c'est mérité. Sans lui, la France n'aurait jamais gagné la Coupe du Monde en 1998, l'Euro en 2000 ni même atteint cette finale de Coupe du Monde en 2006. Finale contre l'Italie que «nous» aurions peut-être remportée si le même Zidane n'avait pas été exclu à 13 minutes de la fin des prolongations en raison de son désormais célèbre coup de boule à Marco Materazzi qui reste l'ultime geste de sa vie de footballeur puisqu'il ne rejoua plus après.

Pour toute son œuvre, immense, et parce qu'il était capable de fulgurance technique et artistique comme le but qu'il marqua lors de la finale de la ligue des champions entre le Real de Madrid et le Bayer Leverkusen en 2002 (le but de la décennie écoulée selon beaucoup), la France, du football en particulier, a décrété qu'il était intouchable et donc incritiquable.

Alors que Thierry Henry a été attaqué de toutes parts pour sa «main de Dieu» qu'il risque de traîner comme un boulet, pendant que de l'autre côté de l'Atlantique Tiger Woods est abandonné par quelques gros sponsors et vilipendé dans les médias de son pays pour quelques moments d'égarement personnels, Zinedine Zidane, lui, n'a jamais payé le prix de son moment de folie, pourtant tellement plus grave que la main baladeuse de Thierry Henry et les aventures extraconjugales de Tiger Woods.

Au contraire, même. Quelques semaines plus tard après cet «attentat» de Berlin, Frank Riboud, le patron de Danone, l'a fait entrer au conseil d'administration de Danone Communities. Adidas l'a gardé comme porte-étendard. Avec d'autres, Generali et Orange ont continué à exploiter son image. A travers divers sondages, une majorité de Français a même décrété qu'il avait eu raison de réagir de la sorte. Ce coup de boule ne lui a rien coûté.

Il lui a même rapporté, selon Besma Lahouri, auteur d'une biographie non autorisée du champion Zidane, une vie secrète, qui a décrit dans son ouvrage comment Danone, avec qui il s'est engagé jusqu'en 2015, avait notamment rebondi sur cet incident pour faire de Zidane une figure victimaire envoyée aussitôt en mission commerciale dans des pays musulmans comme l'immense Indonésie.

Zinedine Zidane fait des affaires, et c'est bien son droit. Il consacre une partie de son temps à Ela, sa fondation qui vient en aide aux enfants victimes de maladies leucodystrophiques, et c'est noble. Mais pourquoi Zidane, personnage pourtant intelligent, ne dit-il jamais rien? Enfin, rien qui ne dépasse. Rien qui ne surprenne. Rien qui ne suscite la controverse ou le débat. Rien qui ne déplaise. Rien qui ne le mette hors-jeu (même de quelques petits centimètres). Rien qui, au final, ne retienne vraiment notre attention.

C'est le sentiment que j'ai encore eu à la lecture de ses confessions récentes, faites sur cinq pages, dans l'hebdomadaire France-Football où il était gentiment interrogé non pas par des journalistes (trop risqué?) mais par des lecteurs du journal. «Auriez-vous aimé que la France et l'Algérie se retrouvent dans le même groupe (NDLR: lors de la prochaine Coupe du Monde)», lui demande-t-on dans France-Football. «Pas du tout! Le plus tard sera le mieux. J'ai envie que ces deux pays aillent le plus loin possible.» «Quel regard portez-vous sur les Bleus?», l'interroge-t-on. «Il y a du bon et du moins bon. Cette équipe est critiquable, mais je préfère en ressortir le positif, même si c'est difficile de la voir jouer ainsi alors qu'il y a des bons joueurs. Je défends cette équipe et je la vois faire de grandes choses en Afrique du Sud.» Arrive la question, inévitable, sur Raymond Domenech. «Moi, je n'ai pas envie de critiquer le sélectionneur qui a accompli un parcours moyen mais auquel on a demandé de qualifier l'équipe pour le Mondial.» Son avis sur le débat lié à l'identité nationale? «Je ne me suis jamais posé la question de mon identité. J'ai fait partie de l'équipe de France, j'ai été embarqué dans le même bateau que mes copains, point final.»

Zidane éternellement mi-chèvre mi-chou, lisse comme un ballon de football et beau comme une pub vantant les mérites du tourisme en Algérie réalisée sous l'égide de l'opérateur de téléphonie, Wataniya Telecom Algérie, dépositaire de la marque Nedjma dont Zizou est (aussi) l'ambassadeur.

Quelques semaines plus tôt, dans L'Equipe, Yohann Hautbois, journaliste, avait laissé transparaître son agacement, avec un certain courage, après une brève rencontre avec l'ancien joueur dans le cadre d'autres activités d'ambassadeur, cette fois des «actions citoyennes» d'Orange. Et avait stigmatisé sa parole que l'on devinait encadrée. «Aujourd'hui, la communication de Zidane s'apparente à celle d'une star de cinéma américaine. Chaque interview est minutée par le service de presse d'Orange: sept minutes pas plus, douze en jouant les fayots. On sentait pourtant, chez Zidane, l'envie d'en dire plus, de parler de foot, encore et toujours. Jusqu'à ce que retentisse la phrase, mécanique et froide: «Encore deux questions!»»

On se souvient, en 2008, de la charge, violente, d'Emmanuel Petit, son ancien coéquipier des Bleus, le seul à s'être attaqué au mythe dans son livre A fleur de peau. «Pour Zidane, on est différents, on n'a rien à se dire, s'était-il alors justifié dans une interview au Parisien. On ne peut pas prétendre aider ceux qui en ont besoin tout en servant la cause des grands patrons qui réalisent des bénéfices records sans les redistribuer.» Et Petit d'enfoncer le clou en évoquant les émeutes en banlieue en 2005 où contrairement à Lilian Thuram, Zinedine Zidane, né dans les quartiers Nord de Marseille, n'avait rien eu à déclarer comme sur l'identité nationale.

Pour Zidane et ses sponsors, le silence (ou le murmure) est la règle car il est d'or. Mais cette restriction de la pensée et de la parole n'est-elle pas devenue, après tout, la norme chez les plus grands champions? Ces champions à la fois contrôlés par des agents, omniprésents et en charge de faire fructifier leurs revenus, et des attachés de presse personnels qui ont fini par envahir les salles de conférence de presse alors qu'ils n'existaient pas voilà une dizaine d'années.

Négocier une interview en tête-à-tête avec une vedette relève désormais du parcours du combattant et implique souvent l'intervention obligée d'un sponsor. Cette mauvaise manie s'est répandue comme de l'huile jusqu'à des disciplines jusqu'ici épargnées, comme le rugby. C'est ce que relevait récemment, avec déception, Jean-Christophe Collin, grand reporter à l'Equipe Magazine, lorsqu'il interpella ainsi Thierry Dusautoir, capitaine du XV de France, lors d'une interview: «Le rugby se prévaut de valeurs comme l'authenticité, la proximité avec le public, les médias. Or, nous réalisons cette interview dans le cadre d'une journée organisée par votre agent image, par laquelle il a fallu passer pour vous interviewer.» Dans sa réponse, Dusautoir botta largement en touche.

Cette communication au millimètre est pourtant une erreur. Les déboires de Tiger Woods l'attestent. Woods s'est toujours comporté en monstre froid avec les journalistes auxquels il délivrait des réponses ennuyeuses et politiquement correctes en conférences de presse et à qui il n'accordait presque jamais la moindre interview en tête-à-tête. Il s'est protégé comme personne avant lui ne s'était barricadé médiatiquement dans l'histoire du sport. Pour quel résultat, pour lui et pour ses sponsors qui, courageusement, le lâchent au premier coup de grisou.

A ce jour, personne ne sait vraiment qui est Tiger Woods qu'à tort, on croyait sage comme une icône. Mais personne ne sait non plus qui est vraiment Zidane Zidane après toutes ces années. Entre le joueur parfois violent qui reçut 14 cartons rouges sur l'ensemble de sa carrière et le gentil Zizou survendu, il serait peut-être temps qu'il se livre sans entraves plutôt que nous anesthésier avec des réponses convenues, notamment quand les questions sont posées, sur Canal Plus, par son copain Christophe Dugarry. A nous aussi, journalistes, de mieux faire notre métier s'il est encore possible de le faire (et je crains que non) quand on s'approche de l'idole.

Yannick Cochennec

Lire également: La France bien-pensante étale son ignorance du foot, Jacques Attali: Nous sommes tous des Irlandais et Henry, Woods: un grand champion n'a pas à être un modèle.

Image de Une: Zinedine Zidane  Reuters

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