Culture

Comment «Massacre à la tronçonneuse» a fait de nous des cinéphiles

Thomas Messias, mis à jour le 27.08.2017 à 13 h 15

Il n'est pas l'homme d'un seul film. Mais c'est grâce à «The Texas Chainsaw Massacre» («Massacre à la tronçonneuse») que Tobe Hooper a marqué les esprits. Disparu le 26 août, il aura sans nul doute forgé le rapport des ados que nous étions au cinéma d'horreur et au cinéma tout court.

«Massacre à la tronçonneuse» de Tobe Hooper (1974)

«Massacre à la tronçonneuse» de Tobe Hooper (1974)

La plupart des trentenaires de 2017 ont vécu pendant leurs années lycée des anecdotes à base de cassettes vidéo échangées sous le manteau, leur permettant notamment de pouvoir découvrir leur premier film pornographique sur le magnétoscope parental, un après-midi de solitude. Désolé de parler comme un vieux con de 33 ans, mais à l'époque, il n'y avait pas d'Internet qui tienne. Il fallait employer le système D. Mais c'est finalement ce qui a contribué à faire de certains et certaines d'entre nous les cinéphiles que nous sommes aujourd'hui. Les films étaient précieux parce qu'ils étaient rares. Rater l'enregistrement à cause d'un mauvais code ShowView ou d'une VHS trop usée nous condamnait à attendre plusieurs années avant d'avoir de nouveau une chance de découvrir tel ou tel film (comprenons-nous bien : je ne parle plus de porno).

L'objet du scandale

Dans mon lycée, on avait tous un pote dont le grand frère cinéphile ou cinéphage entreposait précieusement des tas de cassettes vidéo qu'il avait achetées ou sur lesquelles il avait enregistré des films diffusés à la télé. Je me souviens parfaitement de la jaquette ci-dessous, tellement synonyme d'interdit.

 

L'ami qui m'avait prêté cette merveille m'avait prévenu: «Tu regardes ça tout seul, pas quand ton petit frère est là. Tu en prends soin, si tu l’abimes mon frangin me tue. Tu la planques bien, c’est un film que tes parents ne veulent pas que tu voies». L'impression de passer un rituel d'initiation. Quelques années plus tôt, il s'était passé la même chose avec la cassette d'Orange mécanique, sauf que l'affiche du film de Kubrick, moins explicite, sentait moins l'interdit à plein nez.

Alors on rentre chez soi et on planque la fameuse cassette, comme si c'était un snuff movie ou un film porno. De temps à autres, on la sort de sa cachette pour lire ou relire le résumé, et faire battre son coeur un peu plus fort rien qu'en revoyant ces quelques mots: "Strictement interdit aux moins de 18 ans". Pour moi, paisible ado âgé de 14 ans à peine, posséder cette VHS avec l'intention de la regarder, c'était comme le pire des crimes.

J'ai fini par trouver les conditions nécessaires pour pouvoir visionner ce fameux film dont le simple titre suffisait à me faire trembler (je pense d'ailleurs avoir fait des cauchemars à base de tronçonneuse avant même de l'avoir visionné). J'ai fermé les volets du salon, j'ai inséré la cassette dans le magnétoscope, et c'était parti pour quatre-vingt-trois minutes.

Cataclysme

Ce jour-là, il s'est réellement produit quelque chose. Autant Orange mécanique m'avait autant amusé qu'horrifié, autant Massacre à la tronçonneuse m'avait laminé le cerveau à grands coups de frontalité. Pour la première fois, c'est comme si je n'arrivais plus à faire la différence entre la fiction et la réalité. La crédibilité de l'avertissement d'ouverture (expliquant que le film relate des faits réels et annonçant la mort des cinq personnages principaux), les images de cadavres qui suivent, la musique cosignée par Hooper lui-même: tout semblait fait pour créer un malaise qui ne se dissiperait pas.

L'histoire filmée est en fait totalement fictive, comme l'explique Axel Cadieux dans son ouvrage Une série de tueurs (éditions Capricci).

«Premier mensonge dès la scène de prégénérique : Sally Hardesty, son frère et leurs amis sont purement fictifs; même la ville de Newt, où le film est censé avoir eu lieu, n'existe pas. Et un second, par omission: le film culte de Tobe Hooper, sorti le 1er octobre 1974 aux Etats-Unis, s'inspire en réalité de crimes survenus entre 1954 et 1957 au fin fond du Wisconsin et qui marquèrent durablement les consciences de par leur atrocité. Cette histoire-là, c'est celle d'Ed Gein, "le boucher de Plainfield".»

Je crois que ce qui a beaucoup traumatisé l'ado que j'étais, c'est l'absence totale de pitié du tueur surnommé Leatherface, ainsi que son absence de visage. En un seul film, j'avais soudain réalisé que le cinéma n'était pas forcément moral (et qu'il n'avait pas à l'être) et que les monstres existaient bel et bien. Pire: il m'était difficile de haïr ce monstre-là, parce qu'il ne semblait même pas tuer par plaisir. C'est ce qu'écrit Dominique Legrand dans Les Territoires interdits de Tobe Hooper (éditions Playlist Society):

«On découvre, derrière le masque de peau, ses yeux affolés et sa langue qui passe sur ses lèvres. On devine un enfant perdu, qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Qui sont ces gens ? Que lui veulent-ils ? (...) Aux yeux de Hooper, Leatherface n'a donc rien d'un pervers : il ne prend aucun plaisir à faire souffrir ses victimes.»

Je ne sais pas combien de fois j'ai eu envie de stopper le visionnage, mais j'ai pourtant regardé le film en une fois, comme pour aller au bout d'un défi avec moi-même... et par crainte que le lendemain, l'ami qui m'avait prêté la VHS ne me soumette à un interrogatoire destiné à savoir si je n'en avais pas perdu une miette.

Différentes façons de survivre

Rétrospectivement, Massacre à la tronçonneuse a eu un effet radical sur le cinéphile en herbe que j'étais. J'ai continué à regarder des films, j'en ai même vu de plus en plus, mais en délaissant le cinéma d'horreur pendant de nombreuses années, pensant sincèrement que ça n'était pas un genre intéressant. J'avais juste l'impression qu'avoir vu un film d'horreur, c'était les avoir tous vus. Grossière erreur: c'est juste qu'après avoir vu Massacre à la tronçonneuse, tous les autres films risquaient de ressembler à de l'eau tiède. Et puis je crois que je n'étais pas prêt à affronter de nouveau la totale dégueulasserie de la vie. En tout cas pas tout de suite. J'ai préféré explorer en profondeur le cinéma français et ses épaules rassurantes.

Des années plus tard, en discutant avec mes camarades de l'époque ou avec d'autres gens de mon âge, j'ai réalisé que nous avions été beaucoup à voir les mêmes VHS au même âge. Orange mécanique, La Classe Américaine, Massacre à la tronçonneuse (cherchez l'intrus). Il est amusant de constater à quel point le visionnage du film de Tobe Hooper, tout en créant chez nous des réactions similaires, a modifié notre rapport au cinéma et à l'horreur de façon raidcalement différente. Une amie est devenue accro, faisant du film son oeuvre culte. Il y a quelques années, elle disait revoir le film deux fois par an, parce que c'était l'équivalent pour elle d'un shoot d'adrénaline qui la rendait plus forte. À l'opposé, l'un de mes meilleurs copains de lycée m'avait confié ne pas avoir trop compris à quoi servait ce genre de cinéma et avoir fini par se demander s'il servait à quelque chose de voir des films. Je crois qu'aujourd'hui encore, il se tient à distance des salles de cinéma. Ce n'est peut-être pas totalement la faute de Tobe Hooper ou pas uniquement. Mais je suis certain que pour chacun et chacune d'entre nous, il y a eu un avant Texas Chainsaw Massacre et un après. Comme si nous avions vécu nous-mêmes ce mssacre et que nous en avions miraculeusement réchappé. Tobe Hooper n'est plus là, mais nul doute que son chef d'oeuvre va continuer encore et encore à marquer des générations d'ados. Même si ses films ne s'échangent plus en VHS.

Thomas Messias
Thomas Messias (138 articles)
Prof de maths et journaliste
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