France

Derrière les hommages à Diana, une frustration française

Philippe Boggio, mis à jour le 25.08.2017 à 9 h 15

À l'occasion des vingt ans de la disparition de Lady Diana, les médias multiplient les hommages. Un engouement pour la famille royale anglaise de la part d'un pays, la France, en manque d'icône.

Lady Diana en visite au Népal, le 5 mars 1993 | Douglas CURRAN / AFP

Lady Diana en visite au Népal, le 5 mars 1993 | Douglas CURRAN / AFP

Ça doit être ça: nous restons coupables d’avoir raccourci le roi, et l’éternité ne suffira pas à nous le faire payer. Depuis la disparition de Louis XVI et de la première dame, Marie-Antoinette, l’histoire de France se réduit sûrement, sans que nous y ayons pris garde, à une longue suite de mises à l’amende. À chaque époque, sa punition particulière. À celle-ci, l’obligation de faire émotionnellement nôtre la très royale chronique de nos voisins d’outre-Manche, de ravaler notre orgueil républicain en nous pâmant d’aise au moindre de ses rebondissements d’alcôve, à la plus insigne de ses entorses à la règle aristocratique. 

Comment expliquer, sinon, que la presse, les magazines people et, surtout, les programmes télé de cette assez tranquille semaine d’août, ici, en France, puissent être si délibérément envahis, vingt ans pile après la mort accidentelle de la jeune femme, par les rappels biographiques au «destin unique» de Lady Diana? Sur les chaînes, il y en a partout, dix, vingt documentaires, pédagogiques ou racoleurs, parfois même deux à la suite, dans le même programme de soirée. La vérité sur la mort de «la princesse des cœurs»! Difficile, dès le 17 août, sur les écrans de la TNT, d’échapper au fantôme de la princesse de Galles disparue le 31 août 1997. «Lady Diana, 20 ans déjà! Qui est-elle vraiment?»

Des titres de films, ahurissants. «Diana, notre mère, sa vie, son héritage», celui-là «inédit», puisqu’il propose pour la première fois les témoignages «exclusifs» des deux fils de la princesse, William et Harry, qui avaient 15 et 12 ans, au moment du drame du tunnel de l’Alma, à Paris.

Tout le PAF s’y est mis, comme si ses responsables avaient répondu par l’affirmative à la même invite d’un ciel dont on ne discute apparemment pas les ordres. «L’aristocrate un rien rebelle, devenue une icône pop», écrit avec humour Ouest-France, qui, sous le nombre, et comme Paris-Match, a jugé plus simple de lister cette concentration de commémorations énamourées d’une disparition qui avait figé de stupeur, il y a vingt ans, le public français dans le même mouvement que le peuple britannique. France 3, qui, en bonus de son documentaire, achève sa soirée du 24 en offrant à ses téléspectateurs «L’Enfant royal de William et Kate» ; M6, et «Les 100 derniers jours de Diana» ; les autres à venir, jusqu’au 31 août, et sans doute plus tard encore. France 2 aussi, service public oblige, la chaîne annonçant qu’elle «mobilise son antenne», le 27, avec «une programmation spéciale». N’est donc pas au bout de ses peines celui qui voudrait échapper à la légende de la princesse qui s’était tant attiré, à en mourir, dit-on, le courroux du palais de Buckingham. 

Il est toujours possible d’éteindre la télé, et de se tenir hors d’atteinte des réseaux sociaux, cette semaine, mais, soit, avalons. Car c’est de notre faute, après tout. Les Français ont toujours été infoutus de contrecarrer l’influence people sur les esprits de la royauté britannique, et de lui opposer une saga tricolore, pourvue des mêmes dosages de bimbeloterie, d’apparat et de romance ébouriffée, propre à séduire ou à réconforter les âmes simples. Depuis les années 1950, nous sommes aux mains des Anglais. 

Depuis le premier voyage en France de la reine Elizabeth, même. Du 8 au 11 avril 1957. La jeune souveraine de 30 ans, couronnée quatre ans plus tôt, accueillie à Orly par le président René Coty, et promenée en grande pompe devant l’ex-peuple révolutionnaire prosterné. Déjeuner dans le Salon des Glaces, au château de Versailles. Remontée des Champs-Élysées. Pour l’occasion, aussi, début du règne définitif de la télévision dans l’ordonnancement des sentimentalités nationales.

Nos stars sont grises

La reddition avait été générale, et nous en sommes toujours là. La France contemporaine n’a jamais su produire un feuilleton équivalent sur une aussi longue période ne serait-ce que de ce siècle-ci des Windsor. De brefs scandales, oui. Des coups de foudre sans lendemain. Alain Delon et Romy Schneider. Alain Delon et Mireille Darc. Alain Delon, etc. Des ragots de presse qui ne parviennent même pas à avoir la vie dure. Nos stars sont grises, et les vedettes des décennies précédentes, Deneuve, Adjani, Huppert, Birkin… comptent finalement parmi les plus discrètes. Rien qui puisse susciter l’engouement complotiste, ni tirer des larmes à Margot. Rien qui vaille cent livres, et autant de films, comme la douloureuse légende d’une Marilyn Monroe. 

Il y a eu Brigitte Bardot, bien sûr, mais celle-ci a très vite renvoyé les paparazzi, et ce sont les Français qui n’ont pas toujours apprécié la suite, la défense des bébé phoques ou son inclinaison pour l’extrême-droite. Dommage, parce qu’entre insolence et beauté crâne, entre Madrague et robe Vichy, entre ses moues boudeuses, le mambo de Et Dieu créa la femme et le dialogue sur ses fesses dans Le Mépris de Jean-Luc Godard, cette icône, plus rebelle que Diana, et dans un genre plus roturier, ce qui nous sied mieux, a beaucoup fait pour l’avènement de la modernité et la conquête des libertés individuelles.

Brigitte Bardot, à Rio de Janeiro (Brésil), le 1er avril 1964 | STRINGER / AFP

Du côté des politiques, alors? Les méchantes rumeurs sur les Pompidou? Les amourettes de Giscard? La double vie de Mitterrand? Petite bière. Pas de quoi prétendre au label Amour, gloire et beauté, au contraire des Kennedy, parfaite famille de légende, avec ses femmes, Marilyn et Jackie, l’amante et l’épouse, en très bonne place. François Hollande, peut-être, ce collectionneur négligent du précédent quinquennat? Pourquoi pas, au fond. Sa balade en scooter valait bien l’accrochage matinal de Giscard avec le camion du laitier. 

Mais pour être aimé comme seul un personnage people peut l’être, il est nécessaire de s’entêter plus d’un quinquennat. C’est d’abord l’insistance qui fait la légende. Le sacre est d’abord constitutionnel. D’où la force inégalable de Buckingham: la famille royale a les siècles pour elle, en tous cas encore quelques décennies, largement le temps de se marier, de se tromper, de se quitter, devant un public aux anges. Dans un documentaire consacré à Lady Diana, il est opportunément rappelé que le mariage de celle-ci avec le prince Charles, en 1981, avait été ouvert à «3500 invités et plus de 700 millions de téléspectateurs». De quoi attraper le tournis. 

Donner une chance à la France

La République doit donc se dévouer. Et d’abord, évidemment, à travers elle, «le monarque républicain», le président, devenu demi-dieu par la volonté de la Ve République, puisque même l’immunité lui est conférée. Pour donner au pays une chance de prendre sa revanche sur l’Anglais, on ne voit guère que lui. Et justement, le dernier couple arrivé à l’Élysée pourrait bien présenter un certain intérêt romanesque. En tout cas, Brigitte et Emmanuel Macron sont déjà perçus comme des héros glamour, dans la presse. Beauté, intelligence, ambition. Leur différence d’âge, dans un sens qui vaudrait à quiconque d’être éliminé sur le champ, mais qui paraît leur profiter. La prof et l’élève d’un lycée d’Amiens. Le détournement sentimental de mineur. L’éloignement du jeune homme pour Paris, direction l’ENA. Les retrouvailles, et la conquête du pays, main dans la main.

Emmanuel et Brigitte Macron au alais de l'Élysée, le 6 juin 2017 | Thibault CAMUS / AFP

Loin de nous, bien sûr, l’idée de souhaiter aux Macron le malheur de Diana, ni même les mêmes déconvenues familiales, du vivant de la princesse. Mais, comme le diraient des entraineurs –ou des producteurs de TV–, il y a là comme un certain potentiel. Alors, attendons.

Philippe Boggio
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