Culture

«Game of Thrones», une série de plus en plus incohérente

Jacob Brogan, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 24.08.2017 à 11 h 51

En s'appuyant sur des corbeaux et des dragons qui volent à la vitesse de la lumière, les créateurs de la série sont-ils encore capables de nous raconter une histoire qui tienne la route?

HBO

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Au début du tout premier épisode de Game of Thrones, un malheureux Frère de la Garde de nuit assiste, médusé, au cauchemar que sont les Marcheurs blancs. Ses compagnons massacrés, il s'enfuit vers le sud du Mur où il finira capturé puis décapité. Lorsque Ned Stark abaisse son épée sur le cou du déserteur, son message est clair: qu'il y ait des monstres derrière ou un trésor devant toi, tu ne dévies pas de ta route et tu n'abandonnes pas ceux qui marchent à tes côtés.

Cette leçon, les scénaristes de la série semblent l'avoir oubliée. Si cette première séquence fonctionnait aussi bien, c'est que l'horreur et le pathos étaient à échelle humaine. Une indicible abomination nous est montrée à travers les yeux d'un homme ordinaire et ses craintes lui sont propres. Lorsqu'il s’agenouille pour la dernière fois de sa vie, il supplie Ned: qu'on dise à sa famille qu'il n'est pas un lâche. L'homme a vu des choses terrifiantes, mais ce qu'il veut par-dessus tout, c'est ne pas déshonorer ceux qu'il aime.

Dans ses premières saisons, Game of Thrones obéissait à une logique similaire. Nous savions que d'étranges énergies se rassemblaient au Nord, mais la série restait dans des clous résolument humains. Dans la cinquième saison, par exemple, lorsque Jon voit le Roi de la Nuit réveiller les morts après la bataille de Durlieu, c'est lorsque le cadavre de son amie Karsi ouvre les yeux que nous saisissons combien ces monstres sont réellement monstrueux. En d'autres termes, la série avait réussi à dissoudre la magie de certaines de ses péripéties dans les relations qu'entretenaient ses personnages, densifiant d'une charge émotionnelle des forces autrement abstraites. Les amitiés et les haines, les dettes et les rancunes nimbaient les éléments les plus fabuleux du récit d'une aura de réalisme.

Un effet visiblement difficile à conserver, alors que le fond mystique de la série prend de plus en plus le dessus. Et ce faisant, les intrigues personnelles et politiques qui auront fait pendant longtemps le sel de la série semblent désormais évoluer dans un espace et une temporalité à part, distincts de l'histoire générale dont le dénouement s'approche à grands pas. De fait, bon nombre de personnages ont été tiraillés dans des directions contradictoires –parfois en proie à des dangers existentiels, parfois soumis à des obligations des plus prosaïques. L'attention du public aura oscillé à l'avenant, entre des batailles homériques et des intrigues de palais feutrées, sans vraiment savoir où et quand ces différents fils allaient finir par s'entrelacer.

Destins personnels VS histoire globale

Un schisme narratif qui n'aura sans doute jamais été aussi évident que dans l'avant-dernier épisode de la septième saison, «Au nord du mur», diffusé le 20 août. Lorsque l'épisode débute, la caméra glisse lentement sur la carte de Westeros, dans la salle de guerre de Daenerys, une image puissante accompagnée du seul crépitement d'un feu de cheminée. Puis on passe au drôle d'escadron que Jon a réuni pour s'aventurer sur des terres glacées et largement inexplorées. Les minutes passent et l'action se répartit entre différents petits groupes: Jon et Jorah marivaudent pour savoir à qui doit échoir la propriété de Grand-Griffe, visiblement sans se soucier du fait que si Jon rend son épée, il n'aura plus d'arme pour se défendre. Le Limier et Tormund ergotent sur leur appréciation respective de Brienne, le premier voulant la tuer et le second l'épouser. Gendry ronchonne auprès des membres de la Fraternité sans Bannière, qui l'avaient remis à une prêtresse sanguinaire.

Des moments anecdotiques, mais qui représentent le meilleur de la narration sérielle, tous les personnages continuant à se construire dans leur histoire personnelle. Même le combat contre un ours zombie nous rappelle ce qu'ils peuvent porter en eux. Lorsque le Limier, d'habitude le premier à s'empaler sur un ennemi, voit la bête qui a pris feu, il se fige. Comme il vient juste d'en être fait mention, il vit avec les cicatrices physiques et mentales de ses souffrances enfantines. Sa paralysie concrétise le poids du passé et nous prouve que chaque nouvelle erreur suit la trace d'anciennes offenses.

Mais dès que nos personnages butent contre l'armée des morts, la complexité de ces héritages est remisée au placard. L'un après l'autre, d'indiscernables figurants sont engloutis par la horde, tandis que tous nos personnages principaux –sauf Thoros, qui succombe à ses blessures– réussissent à s'en sortir, leur survie étant garantie par leurs histoires inachevées. Mais au lieu d'approfondir leurs liens réciproques, la bataille ne sert globalement qu'à dramatiser le danger occulte que représente le Roi de la Nuit. Même les armes emblématiques de nos héros semblent changer de main comme de rien: Tormund récupère le marteau de Gendry, qui représente pourtant sa relation à son père, Robert Baratheon, avant que le Limier ne semble lui aussi s'en servir. La bataille se termine peut-être par la mort de Viserion le dragon et le sacrifice de Benjen Stark, mais l'emphase de la scène tombe à plat. Les événements semblent accessoires, comme hermétiques à la trame qui se poursuit autre part et qu'il reste encore à dérouler.

Une impression qui se confirme lorsque l'action redescend à Winterfell, où Arya et Sansa continuent de se disputer. Agitées par des rancœurs mijotant depuis le pilote, leur frustration mutuelle a de réelles résonances, mais semble aussi bien ridicule par rapport à d'autres éléments de l'intrigue. Dans une scène qui arrive comme un cheveu sur la soupe, Littlefinger conseille à Sansa de se tourner vers Brienne pour qu'elle la protège de sa sœur. Dans une autre, Sansa envoie Brienne la représenter à Port-Réal. Peut-être se méfie-t-elle de l'amitié grandissante entre Arya et la chevalière, mais sa décision sonne quand même creux. Comme si David Benioff et D.B. Weiss se contentaient d'avancer leurs pions au petit bonheur la chance, et non pas en fonction de ce qu'exige l'histoire déjà écrite. Comme un joueur d'échecs fatigué saboterait sa partie.

Des sauts spatio-temporels nécessaires?

Beaucoup de commentaires ont été faits sur l'incohérence spatio-temporelle de plus en plus marquée dans Game of Thrones. Comme le laisse entendre Kathryn VanArendonk, ces sauts d'un lieu à l'autre peuvent être excusables; même sans théorie farfelue pour les expliquer, on peut concevoir qu'ils facilitent parfois la narration. Reste qu'ils peuvent aussi traduire un problème plus conséquent: l'incapacité de la série à trouver l'équilibre en la complexité des manigances politiques et la simplicité familière de l'heroic fantasy. Dans ses premières saisons, la série insistait sur le premier pôle pour couper l'herbe sous le pied du second et éviter une progression trop attendue –comme l'illustre la mort de l'honorable patriarche Ned Stark. Sauf qu'aujourd'hui, cette construction devenue trop bringuebalante menace d'emporter tout ce qui faisait l'attrait de la série.

Alors que Game of Thrones s'avance vers son épilogue, avec les six ultimes épisodes prévus pour 2019, on ne peut qu'espérer que ses showrunners remettent leur création sur de bons rails. Dans une bande-annonce de l'épisode final de la septième saison, diffusé ce dimanche et intitulé «Le dragon et le loup», Jon déclare d'une voix grave: «Il n'y a qu'une guerre qui compte. Elle est ici.» Une phrase comme une promesse: verrons-nous la fin de l'incohérence qui gangrène la série depuis trop longtemps? À supposer qu'il n'est pas déjà trop tard et que l'histoire ne s'est pas perdue pour de bon en route.

Jacob Brogan
Jacob Brogan (12 articles)
Journaliste
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