Monde

Espagne: vers la fin d’un modèle d’intégration?

Laura Guien, mis à jour le 24.08.2017 à 7 h 02

Les attentats de Barcelone et de Cambrils risquent-ils d'exacerber une islamophobie plus basse en Espagne que dans le reste de l'Europe?

Des musulmans manifestent contre le terrorisme à Barcelone, le 19 août 2017 | Javier SORIANO / AFP

Des musulmans manifestent contre le terrorisme à Barcelone, le 19 août 2017 | Javier SORIANO / AFP

À Barcelone, après les attaques terroristes de jeudi dernier, la stupeur a laissé place à son lot de commémorations dans un enchaînement désormais tragiquement bien huilé. Aux rassemblements où les habitants ont clamé d’une même voix ne pas avoir peur ont succédé ceux des musulmans venus condamner la violence djihadiste. Lundi, sur la Plaça de Catalunya, la communauté musulmane de Barcelone a ainsi brandi le tristement célèbre «Not in my name», ce même slogan qui s’est joint au deuil de nombreuses villes après les attentats de Paris, Bruxelles, Londres...

Une fois ces réconfortantes manifestations dispersées, que va-t-il rester du vivre ensemble en Espagne ?

Une islamophobie plus faible 

Comment est perçue la communauté musulmane à Barcelone et en Espagne? (Un peu) mieux que dans le reste de l'Europe, comme le montre une étude menée entre décembre 2016 et janvier 2017 par l’Institut londonien de politique internationale Chatham House, intitulée «Que pensent les Européens de l’immigration des musulmans?». Conçue pour donner un instantané de l’islamophobie en Europe, l’étude a confronté 10.000 individus de dix pays européens à l’assertion suivante: «Toute immigration des pays majoritairement musulmans devrait être arrêtée»Si, en France, plus de 60% des sondés adhèrent à ce constat, et jusqu’à 71% en Pologne, ils sont «seulement» 41% en Espagne. Le taux de désaccord des Espagnols avec cette affirmation est aussi le plus «élevé» de l’étude: 32%.

Si d'autres études équilibrent différemment le niveau d’islamophobie entre les pays européens, une constante se dégage: l’Espagne resterait l’un des pays les moins islamophobes d’Europe. 

Une particularité sociologique que souligne le journaliste spécialiste de l’immigration et de l’islam en Espagne, Ignacio Cembrero. Dans son ouvrage paru en 2015, L’Espagne d’Allah, cet ancien correspondant d'El Pais et El Mundo souligne: 

«Bien qu’il soit en augmentation, le niveau d’islamophobie reste faible dans la société espagnole, et les partis politiques ultramontains, obstinés à essayer de mettre des bâtons dans les roues des immigrés musulmans, voire à les déporter, sont très marginaux.»

Un constat également formulé par Carmen Aguilera-Carnerero, chercheuse en linguistique et spécialiste de la cyber-islamophobie à l’université de Grenade. Mais pour cette dernière, qui a co-écrit avec le chercheur sri-lankais Abul Halik Azeez le volet espagnol de l’European Islamophobia Report en 2015, l’islamophobie reste toutefois présente dans la société espagnole, bien que ses contours diffèrent de ceux des pays voisins. 

«Par rapport à la France, des cas concrets, comme le port du voile par exemple, génèrent beaucoup moins de polémiques. De même, en Espagne, nous n’avons pas d’organisation fortement islamophobe très organisée comme il en existe par exemple en Angleterre avec des mouvements d’extrême droite tels que Britain First ou l'English Defence League.» 

Cohabitation pacifique plus que réelle intégration

Cette absence d’islamophobie exacerbée est-elle le reflet d’un modèle d’intégration réussi, comme elle pourrait le laisser croire? Ignacio Cembrero se refuse à parler de «modèle d’intégration espagnol»: «On assiste plus à une cohabitation pacifique, y compris dans les endroits les plus explosifs comme Ceuta et Melilla.» Le journaliste rappelle ainsi que la majeure partie de l’immigration en Espagne, issue en grande partie du Maroc, a commencé dans les années 1990 pour s’intensifier au début des années 2000. Une arrivée tardive qui explique, selon le spécialiste, l’absence de réel modèle d’intégration: 

«Les immigrés marocains ne sont pas là depuis longtemps. La seconde génération est peu représentée, la troisième inexistante. C’est sans doute la raison pour laquelle il y a jusqu’à présent peu d’intégration.» 

Une cohabitation plutôt qu’un véritable phénomène d’intégration, c’est aussi l’avis de Joseba Achotegui, fondateur du SAPPIR, Service de soins psychopathologique aux immigrés et réfugiés de l’hôpital Sant Pere Claver de Barcelone. Ce spécialiste est à l’origine de la formalisation du syndrome d’Ulysse, un trouble d’anxiété chronique, souvent défini comme un «deuil migratoire intense», qui  touche des personnes ayant eu à affronter des épreuves particulièrement traumatisantes pour gagner une nouvelle terre d’accueil. Dans son cabinet, situé près des Ramblas, Joseba Achotegui traite une patientèle récemment installée à Barcelone, venant d’Amérique latine aux pays de l’Est en passant par l’Afrique subsaharienne et le Maroc. Ce dernier revient sur le concept de cohabitation pacifique à l’œuvre, selon lui, à Barcelone:

«Il n’y a pas à proprement parler de conflit, parce qu’il existe une certaine distance et pas vraiment de relation entre les communautés. Les gens d’ici ne se disputent pas avec un Marocain, car ils ne parlent pas avec lui. Ils ne le connaissent pas.» 

Une indifférence plutôt qu’une véritable tolérance éprouvée. Les attentats de jeudi dernier pourraient-ils mettre à mal cette configuration, bien qu’imparfaite, de cohabitation sans heurts majeurs? 

Islamophobie structurelle

Les réactions exemplaires des Barcelonais dans les jours suivant les attentats peuvent donner espoir que la Catalogne, en premier lieu, ne bascule pas dans une profonde islamophobie. Parmi les épisodes marquants, cette contre-manifestation, organisée par une centaine de personnes, pour contrer une concentration d’extrême droite islamophobe, bien minoritaire en nombre, le lendemain des attentats, qui a contribué à donner un signal positif. 

Un optimisme qui reste à nuancer: Ignacio Cembrero s’inquiétait dans un article publié deux jours après les attentats de voir se terminer la fin «de l’exception espagnole».

«Il y a bien entendu un risque d'augmentation de l’islamophobie. Je le constate personnellement sur les réseaux, des personnes de tradition politique modérée, s'expriment dans des termes qui, personnellement, me surprennent.»

À une autre échelle, les évènements haineux des jours suivant les attentats de Barcelone, tels que l’attaque par un groupe néo-nazi de la grande mosquée de Grenade, dernière capitale du royaume musulman d’Espagne, et de ce fait, ville à fort potentiel symbolique, prêche dans le sens d’une islamophobie décomplexée à l’œuvre sur le territoire. «Des flambées de ce genre, immédiates et primaires, il y a en eu et il y en aura toujours après n’importe quelle attaque terroriste dans le monde. C’est le fait de peu de personnes, des petits groupes, beaucoup moins organisés que dans d’autres pays», analyse Carmen Aguilera-Carnerero. La chercheuse est en revanche beaucoup plus critique sur le rôle des institutions: «Si la société n’est pas islamophobe dans son ensemble, l’islamophobie en Espagne est plus souvent structurelle et institutionnelle.»

Une référence sévère au manque de travail réalisé par les institutions, tant nationales que régionales, pour permettre à la communauté musulmane de pratiquer sa religion de façon apaisée. En 2016, Aguilera-Carnerero et Azeed avaient conclu leur rapport espagnol sur l’islamophobie en incitant l’État à «s’engager sérieusement à mettre en œuvre les demandes de la communauté musulmane, dont les besoins sont garantis par la loi mais sont souvent ignorés». Allusion au droit de ces derniers d’obtenir la création de cimetières permettant d’enterrer les défunts dans le respect de leur culte. Ou encore de la possibilité d’offrir des menus hallal dans les établissements scolaires.

Pas de grande mosquée

Un manque d’action qu’a également remarqué Ignacio Cembrero, notamment à Barcelone. «Le discours officiel est absolument impeccable dans son ensemble. Mais la réalité laisse beaucoup à désirer.» Le journaliste relève ainsi plusieurs incohérences parmi lesquelles l’absence de grande mosquée à Barcelone, dans une région qui comporte la plus forte concentration de musulmans en Espagne, soit plus d’un demi-million de personnes. «Cela marque une distance par rapport à d’autres grandes capitales européennes, et même d’Espagne, qui disposent d’une voire plusieurs mosquées importantes.» 

Des manquements également soulignés dans un rapport commandé par la nouvelle administration d’Ada Colau, la maire affiliée à Podemos arrivée au pouvoir en 2015. Ce document préliminaire au plan municipal de lutte contre l’islamophobie, voulu par la mairie, recommandait ainsi l’ouverture d’une grande mosquée à Barcelone. Des recommandations qui n’auront au final pas engendré d’actions officielles dans le plan «anti-islamophobie» de la municipalité catalane, présenté à l’hiver 2016. Et ce, malgré des engagements louables tels que diverses opérations de sensibilisation autour des comportements islamophobes, la promotion, dans les écoles, d’ateliers sur la diversité et la vision stéréotypée de l’islam, ou encore le suivi de l’obligation de diversité alimentaire dans les cantines scolaires…

Ainsi, derrière l’image d’Épinal d’une Barcelone multiculturelle et d’une Espagne moins islamophobe que la moyenne, semblent malgré tout poindre encore des questions de fond qui devront trouver une réponse. Car aux terribles attentats des Ramblas s’ajoute une autre actualité complexe: l’Espagne est en train de se muer à nouveau en la principale porte d’entrée des réfugiés en Europe. Un véritable défi pour les institutions locales comme nationales qui, si elles veulent que le pays reste le bon élève de l’Europe en termes de tolérance, devront réussir à transformer une cohabitation plus ou moins indifférente en véritable dialogue. 

Laura Guien
Laura Guien (29 articles)
Journaliste
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