Monde

«Ce que Sputnik publie doit se ranger du côté de la Russie, que ça concorde avec la réalité ou non»

Repéré par Diane Frances, mis à jour le 23.08.2017 à 18 h 16

Repéré sur Politico

Un journaliste embauché comme correspondant de la Maison-Blanche pour l'agence de presse russe Sputnik raconte ses cinq mois comme propagandiste.

Le tweet d'Andrew Feinberg lorsqu'il quitte son poste à l'agence de presse Sputnik. | @agfhome via Twitter

Le tweet d'Andrew Feinberg lorsqu'il quitte son poste à l'agence de presse Sputnik. | @agfhome via Twitter

«Que feriez-vous si nous vous demandions d'écrire quelque chose qui n'était pas vrai?» Quand on lui pose cette question lors d'un entretien d'embauche pour un poste de correspondant de la Maison-Blanche, Andrew Feinberg n'est pas sûr de l'avoir bien comprise. «Mon interlocuteur voulait-il tester ma propension à mentir ou savoir si j'étais doté d'une éthique de l'honnêteté, si convoitée par la plupart des agences de presse?», se souvient s'être demandé le journaliste américain dans un article témoignage paru sur Politico

«Je démissionnerais», répond-il au rédacteur en chef du bureau de Washington de l'agence de presse Sputnik, Peter Martinichev. À cette époque, Andrew Feinberg cherche à fuir, par tous les moyens possibles, ce qu'il qualifie d'«enfer du pigiste», cette période précaire pendant laquelle il ne sait jamais de quel média viendra son prochain chèque de paie ni quel sera son montant. Sa réponse semble satisfaire l'homme à l'accent russe prononcé, qui l'embauche.

Le nouveau correspondant de la Maison-Blanche entre en fonction en janvier 2017. Il n'a (encore) aucun problème avec l'idée de travailler pour un organisme de presse financé par un État: «La BBC, Voice of Amercia, l'Agence France-Presse et Al Jazeera en sont et font tous un excellent travail.» D'autant plus que son recruteur lui a assuré que Sputnik n'était pas différent de tous ces médias.

Choix partiaux

Mais dès son premier jour, la nouvelle recrue s'interroge: pour une boîte qui se targue d'être un service en ligne majeur sur la scène internationale, elle ne semble pas à la hauteur. Les deux chefs russes Peter Martinichev et Anastasia Sheveleva «ont leurs propres priorités, pas toujours fidèles à la réalité», et n'ont pas l'air au courant des pratiques usuelles du jounalisme aux États-Unis. Par exemple, «garder confidentiels les noms de mes sources et ne pas les leur communiquer leur paraît scandaleux».

Un vendredi de mars, invité à une conférence de presse par le porte-parole de la Maison-Blanche d'alors, Sean Spicer, Andrew Feinberg demande pourquoi Donald Trump refuse d'envoyer des armes en Ukraine pour soutenir ce pays face à l'agression russe. «Je n'en avais pas conscience à ce moment-là, mais je venais de transgresser l'une des règles officieuses du fonctionnement de Sputnik», raconte-t-il avant de décrire ce dernier:

«En pratique, la devise de Sputnik “Telling the Untold” [“Dire ce qu'on ne dit pas”, ndlr] signifie que ce que Sputnik publie doit se ranger du côté de la Russie, que ça concorde avec la réalité ou non.»

Lorsque les journalistes de l'agence parlent de la Crimée, ils sont obligés de mentionner les 90% d'habitants qui ont voté pour rejoindre la Russie lors du référendum. S'ils incluent des détails comme les tanks et les hommes armés qui bordaient les rues pendant que les gens allaient aux urnes, ces détails sont supprimés de l'article avant publication.

«J'avais préparé ma question sur l'Ukraine à partir de la réalité de la situation. Le retour ne s'est pas fait attendre. Le lundi, j'ai reçu un mail de Martinichev m'ordonnant de mettre au clair avec mes chefs toute future question que je comptais poser à la Maison-Blanche, “afin que tout le monde soit sur la même longueur d'onde”.»

Aucune base factuelle

Ses questions «ne devant jamais être une surprise», il les envoie alors chaque matin par mail, et récupère presque toujours des demandes différentes à adresser en conférence de presse. Une semaine après les frappes aériennes de Trump sur une base militaire du régime syrien en réaction à l'utilisation du gaz sarin par Bachar el-Assad, Andrew Feinberg rédige deux questions, une sur les pourparlers autour de la paix en Syrie, l'autre sur la politique américaine à propos du Forum économique de Saint-Pétersbourg.

«En guise de réponse, Martinichev m'a renvoyé vers un article sur le site de Russia Today, la chaîne d'information contrôlée par le gouvernement russe. L'article parlait d'un professeur émérite de l'Institut de technologie du Massachusetts [MIT, ndlr] qui, se basant sur une photo qu'il avait vue, en était venu à dire que l'attaque avait été commise par les rebelles syriens, et non par le gouvernement du dictateur El-Assad. À ce moment-là, le gouvernement américain avait conclu que non seulement le régime d'Assad était reponsable de cette attaque, mais qu'en plus celui-ci et la Russie avaient tenté de le dissimuler.»

Encore une fois, ses questions sont jetées aux oubliettes et remplacées par d'autres, si aberrantes que le journaliste en vient à se faire tout petit lors des conférences de presse de la Maison-Blanche pour ne pas être filmé. Mais il finit par se faire remarquer, son nom apparaît dans les colonnes du Washington Post et se fait traîner dans la boue sur les réseaux sociaux. Il réalise que tant qu'il travaillera pour Sputnik, il contribuera à diffuser de la désinformation et envisage dès lors de démissionner. 

Martinichev ne lui en laissera pas l'occasion. Lors d'une énième requête de question à poser à la prochaine conférence de presse, il lui demande de parler de Seth Rich, un employé du Comité national démocrate (DNC) abattu dans des circonstances troubles et qui, selon certaines théories complotistes, aurait été la source de Wikileaks à l'origine de la diffusion des fameux emails d'Hillary Clinton. «Si les lecteurs de Sputnik pensaient que Rich était la taupe du DNC, avance Andrew Feinberg, les hackeurs russes tenus pour responsables de la fuite par les services secrets américains étaient blanchis.»

Le journaliste répond qu'il se sent «mal à l'aise de poser des questions ou d'écrire à propos d'un tel sujet alors qu'il n'y a absolument aucune base factuelle qui le justifie». Martinichev le licencie, Feinberg quitte les locaux et tweete:

«Je ne travaille plus pour Sputnik. J'adorerais vous expliquer pourquoi. N'hésitez pas à me contacter.»

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