Monde

L'Espagne en proie à la Reconquista islamiste

James Badcock et Foreign Policy, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 23.08.2017 à 14 h 36

Le pays, épargné par les récentes vagues d'attentats, a toujours intéressé les extrémistes, qui gardent en mémoire le souvenir de l'Espagne musulmane.

Des Espagnols rendent hommage aux victimes des attentats sur le boulevard des Ramblas, à Barcelone, le 20 août 2017 |
Javier SORIANO / AFP

Des Espagnols rendent hommage aux victimes des attentats sur le boulevard des Ramblas, à Barcelone, le 20 août 2017 | Javier SORIANO / AFP

Jusqu'à la semaine dernière, avant qu'une camionnette blanche ne fonce sur les piétons des Ramblas peu avant 17 h, l'Espagne avait été épargnée par la vague d'attentats terroristes islamistes que connaît l'Europe occidentale depuis quelques années. Si la Grande-Bretagne, la France ou encore l'Allemagne ont été victimes de plusieurs attaques revendiquées par l’État islamique, l'Espagne semblait dans le point mort de l'organisation djihadiste. Mais ce n'était qu'une apparence.

Car les attentats survenus jeudi 17 août à Barcelone et dans la commune côtière de Cambrils n'ont pas marqué un regain soudain d'intérêt de la part des terroristes islamistes. Depuis plus d'une décennie, l'Espagne tient une place particulière dans l'imagination de ces extrémistes.

L'Espagne, base arrière d'Al Qaida en Europe

Depuis longtemps, l'Espagne est familière du terrorisme. Mais au cours du XXe siècle, la violence a principalement été l’œuvre de l'ETA, une organisation luttant pour l'indépendance du Pays basque et responsable de plus de 800 morts, dans des attentats à la bombe et des assassinats ciblés. Sauf qu'à la fin des années 1990 –à cause de la focalisation du contre-terrorisme espagnol sur les séparatistes basques, mais aussi du fait de la position géographique de l'Espagne, plaque tournante entre l'Afrique du Nord, l'Europe et les États-Unis– le pays est devenu l'une des bases arrières les plus importantes d'Al Qaida en Europe occidentale.

Au départ, le groupe allait voir dans l'Espagne une base logistique: un endroit où il était relativement facile de cacher des djihadistes et de fomenter des plans. Abou Dahdah, l'un des fondateurs d'Al Qaida en Espagne, est célèbre pour avoir fait le tour des aéroports espagnols d'où il envoyait ses combattants vers la Bosnie ou la Tchétchénie et récupérait des blessés, pour qu'ils se refassent une santé dans les hôpitaux ibériques. Des manœuvres effectuées en «totale impunité», selon un article du quotidien espagnol El País paru en juin. Et c'est à quelques kilomètres seulement de Cambrils que Mohammed Atta, l'un des kamikazes du 11 septembre 2001, a pu rencontrer Ramzi Bin al-Shibh, coordinateur d'Al Qaida basé à Hambourg, pour finaliser leur projet huit semaines avant les attentats du World Trade Center et du Pentagone. Au total, dix-huit membres d'une cellule espagnole d'Al Qaida seront condamnés pour leur participation et leur soutien logistique au 11 septembre.

La Catalogne, centre névralgique de l'islam radical espagnol

Puis, de base opérationnelle, l'Espagne s'est peu à peu transformée en cible. L'histoire de l'Espagne –sous domination arabe pendant quasiment huit siècles, jusqu'en 1492– est chérie par bon nombre d'islamistes. Sans oublier qu'en 2003, le gouvernement espagnol allait décider de s'impliquer en Irak, contre l'avis de la majorité de la population.

Si les connexions entre des ressortissants espagnols et le 11 septembre n'ont pas été suffisantes pour alerter les autorités du danger djihadiste, les attentats de Madrid du 11 mars 2004 –ayant ciblé des trains de banlieue et tué 192 personnes– leur ouvriront enfin les yeux sur la liberté alarmante dont jouissaient les membres d'Al Qaida pour sillonner le pays et constituer des cellules terroristes. Les attentats furent perpétrés par un groupe de djihadistes originaires de Tunisie, d'Algérie et du Maroc, avec l'aide de musulmans espagnols et de petits délinquants qui leur avaient trouvé de la dynamite volée dans une mine des Asturies, une région du nord de l'Espagne.

Depuis, les forces de l'ordre espagnoles auront tout fait pour éviter de nouveaux attentats. Avant le 11 mars 2004, le nombre d'agents assignés à la surveillance des réseaux islamistes ne dépassait pas celui des victimes d'Atocha. Aujourd'hui, ils sont plus de 3.000 et les effectifs ne cessent d'augmenter. Plus de 700 individus suspectés de djihadisme ont été arrêtés depuis 2004 –dont 200 ont été emprisonnés depuis que l'Espagne a remonté son niveau d'alerte terroriste à 4 (sur 5) en juin 2015. La Catalogne, en particulier, a été identifiée comme un centre névralgique de l'islam radical espagnol, avec un quart de ces arrestations effectuées dans la seule province de Barcelone.

L'approche choisie par les autorités espagnoles est rare en Europe: elles interviennent le plus tôt possible, dès qu'elles ont vent du moindre projet terroriste et démantèlent les cellules quasiment avant qu'elles ne se forment. Ce qui a pu engendrer quelques déboires judiciaires et de graves condamnations décidées sur la base de preuves assez maigres. En 2008, les autorités françaises auraient même été fort marries de voir la police espagnole utiliser le témoignage d'un de leurs agents infiltrés pour démanteler une cellule constituée principalement de Pakistanais vivant à Barcelone, sans avoir mis la main sur le moindre explosif. En fin de compte, onze hommes seront condamnés pour avoir fomenté un attentat dans le métro de la ville et la couverture de l'agent français sera définitivement grillée. Mais l'un dans l'autre, la méthode espagnole a porté ses fruits: pendant treize ans, aucune victime du terrorisme islamiste n'a été déplorée sur le territoire ibérique.

Le souvenir vivace de l'Espagne musulmane

Reste qu'aux yeux de l’État islamique, Al-Andalus est un théâtre des opérations de la plus haute importance. Le nom est celui que la région du sud de l'Espagne portait lorsqu'elle était sous domination maure, jusqu'en 1492. Selon un rapport du ministère de l'Intérieur espagnol publié en 2016, le nombre de messages postés sur des réseaux de propagande djihadiste et exhortant des terroristes à s'en prendre à l'Espagne pour «libérer» Tolède, Cordoue ou encore Séville, a doublé ces dernières années. Le rapport souligne aussi que l’État islamique s'est mis à traduire en espagnol ses contenus médiatiques. L'organisation islamiste a pu recruter des soldats notamment grâce à la perméabilité de la frontière entre le Maroc –où on estime que plus d'un millier d'hommes sont partis pour la Syrie et l'Irak– et l'Espagne, via les deux enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, vestiges coloniaux situés au sud du détroit de Gibraltar et au bord de la mer d'Alboran. Selon le ministère de l'Intérieur espagnol, plus de 200 djihadistes sont partis d'Espagne pour rejoindre la Syrie et l'Irak. On estime qu'une vingtaine en seraient revenus. Mais aucun des auteurs des attentats de Barcelone et de Cambrils n'étaient dans le radar des autorités. Certains avaient la nationalité marocaine, d'autres étaient les enfants d'immigrés marocains nés en Espagne. La plupart avaient moins de 25 ans, deux étaient mineurs. Aucun n'avait de casier judiciaire.

À l'exception d'Abdelbaki Es Satty, un imam originaire du nord du Maroc, condamné en Espagne à une peine de prison pour trafic de haschich et qui aurait été en lien avec des recruteurs djihadistes arrêtés en Catalogne en 2006. Selon ce que l'on sait aujourd'hui de lui, après avoir passé les premiers mois de 2016 à Vilvoorde, dans les faubourgs de Bruxelles, cet imam aurait réussi à radicaliser en quelques mois une douzaine d'hommes et d'adolescents, pour beaucoup originaires de M'rirt, une ville du centre du Maroc. Après plusieurs jours d'enquête, la police espagnole a finalement pu identifier les restes d'Es Satty dans les ruines d'une villa d'Alcanar, dans la province de Tarragone, qui avait explosé la veille des attentats de Barcelone et de Cambrils. Plus d'une centaine de bonbonnes de gaz y ont été retrouvées, stockées près de détonateurs au TATP –le peroxyde d'acétone ou «mère de Satan», l'arme de choix des terroristes de l’État islamique en Europe, de Manchester à Bruxelles. L’exposition accidentelle de leur planque aurait poussé les djihadistes à changer de plan dans l'urgence et à remplacer les bombes par une voiture-bélier à Barcelone, méthode couplée à une attaque au couteau à Cambrils.

Pour une meilleure intégration, allier politique
de sécurité et égalité de traitement

Les drames de Barcelone et de Cambrils signent peut-être, paradoxalement, un nouveau succès des autorités espagnoles dans leur propension à détecter au plus tôt des projets terroristes. Car les djihadistes d'Alcanar prévoyaient visiblement encore pire pour Barcelone. Forcés d'agir dans la hâte, ils n'ont pas pu réaliser leur objectif ultime: une série d'attentats à la bombe sur différents centres touristiques de la capitale catalane.

Mais ces attentats prouvent aussi qu'en matière de lutte contre le terrorisme, le succès absolu n'est jamais garanti. En Espagne, la communauté marocaine est globalement constituée d'une première génération d'immigrés adultes. Leurs enfants commencent à émerger dans une société qui, si elle est globalement tolérante, ne leur offre que peu de représentants et de modèles à suivre dans la vie publique. Le corps législatif espagnol, constitué de dix-neufs assemblées et conseils régionaux et nationaux, ne compte pas le moindre membre issu de cette communauté. Beaucoup de choses, évidemment, dépendent d'évolutions géopolitiques extérieures à l'Espagne. Mais au sein du pays, la meilleure politique de sécurité ne peut se faire sans le respect et l'égalité de traitement accordés à tous les Espagnols.

Cet article a d'abord été publié sur Foreign Policy.

James Badcock
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