France

Que faire des statues des négriers français?

Vincent Manilève, mis à jour le 29.08.2017 à 10 h 02

Depuis Charlottesville, les Etats-Unis accélèrent le déboulonnage des statues des généraux confédérés. Une prise de conscience tardive ? En France, de nombreuses villes ont mis plus de 200 ans à affronter leur passé.

Photo de la statue du général Leclerc à Pontoise dans le Val d'Oise. / V.M.

Photo de la statue du général Leclerc à Pontoise dans le Val d'Oise. / V.M.

Quiconque s'est rendu un jour à Pontoise dans le Val-d'Oise (95), ville connue pour son tribunal ou son maire et ex-député filloniste Philippe Houillon, n'a pas pu passer à côté de cette statue bien particulière. Épée au fourreau et uniforme militaire, le général Charles Victoire Emmanuel Leclerc règne sans partage sur la rue reliant la gare SNCF à la Cathédrale Saint-Maclou. Comme lui, je suis né et j'ai vécu dans cette commune riche en histoires et en arts, mis en avant chaque année dans un festival médiéval réputé. Et je suis certainement passé à côté de lui des dizaines de fois pour rejoindre la mairie, la bibliothèque ou le cinéma Utopia. Mais ayant déménagé relativement jeune quelques kilomètres plus à l'ouest, je n'ai jamais eu le temps (ou plutôt l'envie) de m'intéresser à l'histoire de cet homme que je croisais pourtant souvent et que la mairie présente comme un «illustre Pontoisien». Il aura fallu que l'Amérique se déchire pour que je repense au général Leclerc.

La statue du général Leclerc à Pontoise / V.M.

A la mi-août, le monde entier contemplait avec effroi des néo-nazis défiler dans les rues de Charlottesville. Torches en main, ils manifestaient contre le retrait de la statue de Robert E. Lee, un général confédéré, dont la mairie considérait qu'elle glorifiait l'esclavagisme. En observant les affrontements entre entre suprémacistes blancs et antifascistes, j'ai repensé à l'imposante statue de la rue Thiers et plus précisément à une conversation avec un ancien collègue travaillant pour l'Echo le régional et la Gazette du Val-d'Oise, les deux hebdomadaires locaux où j'étais alors en stage. Il m'avait expliqué que le général Leclerc était célébré par la ville alors que lui-même n'avait pas une histoire des plus reluisante. Après quelques recherches, j'ai réalisé que Leclerc, né en 1772 et mort en 1802, était le beau-frère de Napoléon Ier et qu'il avait servi sous le Premier Empire. Plus important encore: ce dernier l'a envoyé lui et 35.000 autres à Saint Domingue en 1801 pour vaincre Toussaint Louverture, homme politique noir et leader de la révolution en Haïti. Je suis aussi tombé sur cette lettre envoyée à Bonaparte le 7 octobre 1802, où Leclerc écrivait:

«Voici mon opinion sur ce pays. Il faut détruire tous les Nègres des montagnes, hommes et femmes, ne garder que les enfants au-dessous de douze ans, détruire moitié de ceux de la plaine et ne laisser dans la colonie un seul homme de couleur qui ait porté l’épaulette, sans cela jamais la colonie ne sera tranquille.»

Les fantômes de pierre de l'esclavage

 

En lisant ces mots, j'ai d'abord commencé par me demander comment une ville pouvait célébrer un tel personnage. Puis je me suis souvenu que d'autres communes, autrement plus grandes et connues que Pontoise, portaient encore dans leurs rues et sur leurs murs les marques d'un passé esclavagiste qui a entraîné la déportation de 500.000 esclaves noirs entre la toute fin du XVIIe siècle et le début du XIXe. Ne serait-ce que Paris, par exemple, qui a pourtant lancé un long travail pour renommer des rues et des monuments. Dugommier, avant d'être une station de métro ou une rue du douzième arrondissement, était un général et fervent soutien de l'esclavage jusqu'à sa mort en 1794

Le constat est encore plus frappant dans les villes portuaires impliquées directement dans la traite des Noirs. Le réseau Outre-Mer 1ère (qui a fait un travail remarquable sur la question en 2015) est par exemple parti explorer Nantes, ancien premier port négrier de France. Sur les façades d'anciennes maisons d'armateurs de l'île Feydeau et de l'allée Brancas, on trouve des sculptures représentants des caricatures de visages africains. Mentionnons aussi les rues Montauduine, Kervégan et Guillaume Grou, respectivement hommages à une famille d'armateurs négriers, un ancien maire et un négociant ayant participé à la traite. «Aucune de ces plaques ne fait référence au passé négrier de cette bourgeoisie aisée», note Outre-Mer 1ère. Sur la plaque Guillaume Grou, qui a légué une grande partie de son argent à la ville, on lit même «Fondateur de l'hospice des orphelins». Et que dire de cette plaque commémorative posée au cimetière de la Bouteillerie ou sur laquelle on peut lire: «A d'Haveloose, le bienfaiteur des pauvres.» D'Haveloose étant, lui aussi, un armateur négrier et généreux donateur de la cité nantaise.

Un mascaron nantais. Image via Wikimédia (licence Creative Commons)

Autre ville concernée par cette histoire, La Rochelle, au sud de Nantes. Il y a quelques jours, j'ai parcouru la ville mais n'ayant pas de guide ni de livre avec moi, je n'ai pas pris le temps de me pencher sur les vestiges de ce lourd passé. J'aurais pourtant pu faire plus attention au square Rasteau (nom d'une famille d'«armateurs», comme le signale discrètement la plaque), aux hôtels particuliers de la rue Réaumur, et bien sûr aux chantiers de construction navale.  

Image datée de septembre 2014, via Google Street View

Presque 200 kilomètres plus bas encore, Bordeaux «la belle endormie» semble avoir hérité du plus grand nombre de fantômes de l'esclavage. Rue de la Béchade, rue Bethman, rue Thérésia Cabarrus, rue Desse, Passage Sarget, Passage Féger, Place Ravezies... La seule liste des rues polémiques, que m'a transmise le sociologue Yoann Lopez, membre d'une commission sur la politique mémorielle de la ville, contient une vingtaine de noms. Dans le reportage ci-dessous, diffusé par Thalassa il y a près de onze ans, l'historien Eric Saugera évoque également l'hôtel Nairac (Pierre-Paul Neirac était un armateur négrier de renom) ou des mascarons semblables à ceux de Nantes. 


Les stigmates sont donc bien là, comme au Havre, à Saint-Malo, Lorient, et même Marseille. Cette histoire a existé. Et pourtant, peu de personnes, locaux comme visiteurs, sont capables des les pointer du doigt ou de leur donner du sens. Y compris les municipalités dont le passé est intimement lié à la traite. Dans son ouvrage de référence Bordeaux, port négrier (1995), Eric Saugera débute avec ces mots:

«Ce n'est pas une lapalissade d'affirmer qu'à Bordeaux, la traite des Noirs a surtout intéressé les hommes qui s'y adonnèrent. Depuis leur disparition, aucune étude n'en a vraiment rendu compte, si bien que le sujet se traduit par un blanc dans l'historiographie de la ville.»

C'est un fait: les premières villes concernées ont mis plus de 150 ans à affronter leur passé. 

La mémoire longtemps «cachée sous un voile»

Sollicitée, la mairie de Nantes nous a fait parvenir une liste des initiatives mises en place pour assumer ce passé et sa volonté d'informer le public: le fameux Mémorial de l'abolition de l'esclavage, les Anneaux de Buren, les salles d'exposition dédiées au sein du Musée d'Histoire local, le parcours signalétique allant du Mémorial au château des ducs de Bretagne ou encore le travail d'associations comme les Anneaux de la Mémoire. Les initiatives sont impressionnantes mais il faut noter qu'elles ont toutes été mise en place après les années 1980. Avant un colloque de 1985 à l’université de Nantes et l'exposition des Anneaux de la Mémoire en 1991, la ville portuaire a eu du mal à ouvrir les yeux. 

Les Anneaux (Estuaire, Nantes)


Jean Breteau, historien et membre de l'association des Anneaux de la Mémoire, m'a expliqué au téléphone que, pendant longtemps, «les élites locales tenaient à cacher cette histoire». Il m'a ainsi rappelé que Serge Daget, spécialiste reconnu de la traite des Noirs au XIXe, n'a pas pu travailler sur le sujet à Nantes: il a été obligé d'accepter une nomination à l'université de Lille III-Charles de Gaulle pour étudier la question. Aujourd'hui heureusement, les cursus universitaires nantais ont rattrapé leur retard. «L'épisode le plus marquant, c'était en 1985 lors du tricentenaire du Code noir, ajoute-t-il, lorsque je l'ai interrogé sur l'approche des politiques. Un colloque universitaire a pu se tenir à Nantes, mais d'autres manifestations ont été rejetées par la mairie RPR de l'époque.» La mairie avait en effet refusé de subventionner le projet associatif «Nantes 1985», dont l'objectif était de retracer l'histoire de la ville, du Code noir à l'abolition de l'esclavage. «Avant les années 1980, c'était quelque chose d'assez occulté, me confirme au téléphone Olivier Château, adjoint de la maire de Nantes en charge du patrimoine. C'était presque un sujet tabou, on n'en parlait pas. C'était un sujet douloureux et ne pas en parler contribuait selon eux à résoudre le problème, alors que c'est tout l'inverse. Et en terme d'image, pour une ville, assumer ce passé, cela a été cosidéré comme dangereux pour beaucoup.»

C'est derrière Nantes et cette image de «premier port négrier de France» que s'est longtemps caché Bordeaux. «Nantes étant loin devant elle en nombre de départs de bateaux, Bordeaux a laissé leur a laissé ce pan d’histoire en disant “Nantes a eu un rôle plus important que nous dans la traite”, m'a expliqué le sociologue bordelais Yoann Lopez. C’était une façon de dire que c’était à Nantes plutôt qu’à Bordeaux de se débrouiller avec son passé.» Et tous les groupes sociaux, politiques, culturels et intellectuels étaient concernés.

Karfa Diallo, figure locale du combat pour la mémoire de l'esclavage à Bordeaux et président de l'association Mémoires et Partages m'a expliqué au téléphone que les personnes d'origines antillaises et africaines vivants à Bordeaux n'ont, pendant longtemps, pas «fait le lien entre la problématique de la mémoire et celle des discriminations contemporaines». «L'université bordelaise n'a pas brillé par son intérêt sur la question, ajoute-t-il. Il y a un silence sur la question. Dans le livre Les Tabous de Bordeaux, Hubert Bonin écrivait que l'un des premiers tabous, c'est l'esclavage, notamment au niveau de l'université.» Pour l'anecdote, Eric Sogera, l'auteur de l'ouvrage de référence Bordeaux, port négrier, est... nantais.  

Il était difficile également pour la ville de remettre sur le devant de la scène des familles d'armateurs. Il s'agit de familles très riches, qui ont permis à la ville de se développer et de rayonner aujourd'hui. «Pendant longtemps, on disait que les descendants d’armateurs et de négriers ne voulaient pas qu’on salisse la mémoire de leurs aïeux, note Yoann Lopez. C’est mon avis, mais je pense qu’ils avaient un certain poids auprès des différentes municipalités en leur disant de ne pas s’intéresser à l’esclavage car cela pourrait retomber sur leur famille. Elles pouvaient peut-être avoir un droit de regard.»

C'est en partie pour cela que les politiques ont l'un après l'autre évité le sujet. En 2009, Alain Juppé le reconnaissait lui-même lors de l'inauguration de salles dédiées à l'esclavage au Musée d'Aquitaine: «Pourquoi le cacher: évoquer, à Bordeaux, il y a 15 ans, la traite négrière et l’esclavage n’allait pas de soi.» «Pour beaucoup de politiques, s’intéresser aux crimes passés de la France et à leur mémoire, c’est forcément mettre en place un processus de repentance, continue le chercheur. Sauf que faire acte de mémoire, ce n’est pas forcément faire acte de repentance. C’est aussi faire preuve de pédagogie.» Ils ont même perpétué un «oubli de confort». «Sans qu’il soit définitif, la ville a longtemps mis cette mémoire sous un voile. Elle a, de tout temps, préféré mettre en avant une richesse construite sur le vin et les négociants plutôt que sur l’esclavage.» Il était plus facile de mettre en place une identité saine et valorisée à l'international que d'assumer le poids de son obscur passé. «Le Noir n'est pas soluble dans le rouge», aime répéter Karfa Diallo. 

Une plaque de commémoration sur le sol d'un parking 

Pour la ville girondine, et plusieurs autres en France, il aura fallu attendre la commémoration des 150 ans de l'abolition de l'esclavage en 1998 pour que s'amorce un timide glissement, au niveau politique comme associatif. Parce que cette mémoire est intégrée dans le discours et les valeurs de la République. Des marches d'associations sont mises en place pendant plusieurs années et dans la rue on entend «Bordeaux, port négrier assume ton histoire», se souvient le président de Mémoires et Partages avant d'ajouter: «C'est la société civile qui a bousculé la ville.» En 2001, pour l'élection municipale, il porte une liste appelée Couleur bordelaise et récolte environ 4% des voix. «La société bordelaise était plus en avance que les autorités politiques sur la question de l'histoire de l'esclavage, plus décomplexée.» Quelques mois plus tard, Christiane Taubira fait voter la loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité, qui impose au niveau local la prise en compte d'une question désormais nationale. 

2005. En plus de la mise en place d'une commission de réflexion sur la mémoire de l'esclavage, un buste de Toussaint Louverture et un square à son nom sont inaugurés sur le quai de Queyries (sur la rive droite de la Garonne, dans une zone, m'a-t-on signalé, bien moins fréquentée par les habitants et les touristes). Un autre basculement s'opère l'année suivante avec l'instauration, le 10 mai, de la journée nationale de la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Poussé par l'impératif national et une commission dédiée, Bordeaux installe une plaque où l'on peut lire notamment: «La Ville de Bordeaux honore la mémoire des esclaves africains déportés aux Amériques au mépris de toute humanité.» «C'est une plaque ridiculement petite, qui a été posée pendant très longtemps sur un parking, elle était piétinée, raconte le représentant de Mémoires et Partages. Il a fallu qu'on boycotte les journées de commémoration pour que la plaque soit relevée et posée sur un petit muret.» De plus, lui qui demandait qu'un Mémorial soit installé, regrette que l'histoire de l'esclavage soit plutôt évoquée dans des salles du Musée d'Aquitaine en 2009. Aujourd'hui, s'il reconnaît qu'il y a des évolutions, il les juge «indignes» et «mineures».

Photo de la plaque de Bordeaux, le 10 mai 2006, jour de son inauguration. (JEAN-PIERRE MULLER / AFP)

Pour sa part, Yoann Lopez, qui participe comme Karfa Diallo à la nouvelle commission lancée l'année dernière pour réfléchir à cette politique mémorielle, se félicite de l'évolution positive des discussions, de l'intérêt grandissant des Bordelais pour le sujet (comme l'a montré un récent questionnaire posté en ligne). Et puis les descendants d'armateurs et de négriers ont vite fait part de leur envie de participer à cette excavation du passé, d'aider les associations et la ville. «L’une de ces personnes va même témoigner devant des enfants pour expliquer l’histoire de sa famille. Il y a vraiment une prise de conscience.» «Ce travail de mémoire est fondamental, a déclaré Marik Fetouh, adjoint au maire en charge de l’égalité et de la citoyenneté, en mai dernier quand Rue89 Bordeaux l'interrogeait sur le sujet. Les théories racistes qui circulent encore de nos jours sont nourries par l’esclavage et la traite négrière. Pour déshumaniser les esclaves et les exploiter, on a créé la discrimination.»

Reste l'épineuse question: faut-il débaptiser les rues portant le nom d'anciens armateurs négriers? Pour la mairie d'Alain Juppé, c'est hors de question. Pour Mémoires et Partages, il vaut mieux accompagner ces panneaux d'un autre, qui expliquerait les côtés plus sombres des personnes dont ils portent le nom, ou proposer des QR codes à flasher avec son téléphone. Mais dans les colonnes de Libération, Louis-Georges Tin, président du Cran (Conseil représentatif des associations noires de France) exigeait le 22 août qu'on remplace le nom des rues problématiques par ceux de héros de la lutte contre l'esclavage. «Comme nous le disons souvent, notait-il, “vos héros sont nos bourreaux”.» 

Le débat autour des noms de rue existe toujours à Nantes, Olivier Château reçoit encore quelques demandes pour en débaptiser certaines. Mais l'adjoint en charge du patrimoine estime lui aussi que la pédagogie est la meilleure des solutions. «Le choix est plutôt de regarder le passé, de l'expliquer, de le contextualiser, de regarder plutôt qui était la personne concernée et de refaire le lien avec le Mémorial et le musée. Dans le fait d'effacer ces noms, il y aurait l'idée qu'on n'assume pas ce passé.»

De manière générale, il m'a expliqué également que le débat sur la politique mémorielle est plus apaisé aujourd'hui. Car, à la différence de Bordeaux, la ville est souvent pris en exemple quand il s'agit de politique mémorielle, qu'elle a entreprise dès la fin des années 1980. «Les années 1980 ont permis de se réinterroger, et c'est venu d'abord d'un travail d'historiens qui a permis une mobilisation associative et de la part de la société civile, explique Olivier Château. C'est comme ça qu'il y a eu une prise en compte par la ville et les institutions. C'est très tard au regard de l'histoire, mais c'est très tôt quand on regarde à partir de quand les villes se sont emparées du sujet.» L'arrivée de Jean-Marc Ayrault à la tête de la ville en 1989 a permis une première évolution politique. «Ils nous a soutenu», se souvient Jean Breteau, faisant référence au travail des associations locales et surtout à l'exposition de 1992, Les Anneaux de la Mémoire. «L'équipe municipale, autour de Jean-Marc Ayrault, a pris en compte la mobilisation associative et a eu d'avance», ajoute l'adjoint au maire. On l'a vu plus haut, de nombreuses initiatives, œuvres et lieux ont matérialisé la mémoire de passé douloureux sur l'espace public. Rappelons tout de même que le Mémorial de Nantes n'a pas pu éviter la polémique en 2012, comme l'a raconté Slate Afrique à l'époque: avant même d'être inauguré, il a été accusé de récupération politique, ou de ne pas correspondre à l'identité nantaise. «Nous aurions préféré un musée interactif, il est très impressionnant, il a coûté cher, mais le résultat est piètre, déplore Jean Breteau. Son objet n'est pas la traite négrière, c'est la célébration de l'abolition. Les visiteurs trouvent beaucoup plus de renseignements dans la salle consacrée à la traite au château des ducs.» Une satisfaction néanmoins: les panneaux réussis qui relient le château et le Mémorial, expliquant aux visiteurs de tel nom de rue ou vestige de l'époque de la traite. Une bonne façon de ne pas relancer les débat sur la débaptisation dans laquelle Bordeaux est encore empêtrée. «Je considère que Nantes a fait l'essentiel du chemin qui devait être fait», estime pour sa part Olivier Château, avant de concéder: «Mais évidemment, il y a encore à faire. [...] C'est plus apaisé aujourd'hui, mais il y a encore des discussions et des échanges, sur un sujet qui n'est pas simple.»

Un exemple pour d'autres villes

Des progrès qui ont fait des émules: d'autres anciens ports négriers tentent progressivement de se souvenir. Après l'ouverture au public du Musée au Monde en 1982, la ville de La Rochelle a attendu 2009 pour réaménager la salle consacrée aux Antilles et donner un peu plus de place à la question de l'esclavage. La même année, une allée portant le nom du poète et homme politique martiniquais Aimé Césaire est dévoilée. Trois ans plus tard, la mairie inaugure la promenade Toussaint Louverture, et en 2015 elle installe un buste à son effigie dans la cour du musée du Monde. D'autres municipalités ont plus de mal à se replonger dans le passé: Saint-Malo prévoit bien l'ouverture d'un musée d'histoire maritime, mais a toujours préféré insisté sur son identité de cité corsaire, bien plus glamour. «Toutes les villes essayent, note Jean Breteau, Nantes a simplement le mérite d'être un peu pionnière en la matière.»

Et qu'en est-il de toutes ces autres villes, dont on ne parle pas forcément dans les médias parce qu'elle n'ont pas des millions d'habitants, mais qui portent les traces de l'esclavage d'une façon ou d'une autre, parfois malgré elles? Sur la place de la Savane à Fort-de-France en Martinique, les débats sont encore vifs autour de la statue de Joséphine de Beauharnais, qui a été l'épouse de Napoléon. Jean Breteau m'a également cité plusieurs villes de la région nantaise où des rues et des statues de cette époque ne suscitent pas la polémique.

Un matin, je suis donc retourné à Pontoise pour observer de plus près la statue du général Leclerc. Malgré de vilaines tâches d'usure, il surplombe toujours une partie de la ville et irradie dans la lumière matinale. Sur le socle, on peut lire quelques éléments biographiques et faits d'armes à peine effacé par le temps, l'hommage de la ville rendu en 1869. Bien sûr, il faut garder à l'esprit que le général Leclerc répondait aux ordres de Napoléon, mais ce lieu, et bien d'autres partout en France, ne mériteraient-ils pas une autre plaque explicative pour les côtés sombres des personnages qu'ils honorent? Malheureusement, la mairie de Pontoise, malgré plusieurs échanges, n'a pas pu trouver un interlocuteur pouvant m'éclairer sur le général Leclerc. 

 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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