Culture

Arthur Koestler incarne le 20e siècle

Johann Hari, mis à jour le 28.12.2009 à 19 h 12

Dans ses passions et dans ses erreurs.

L'histoire est ingrate. Quand on parle aujourd'hui d'Arthur Koestler, ce n'est que pour mentionner Le Zéro et l'Infini (Darkness at Noon), son roman explosif jeté à la face de la Russie stalinienne. Ces 200 pages sont tout ce que l'on retient de ce nomade intellectuel qui a pourtant traversé toutes les tempêtes du 20e siècle, tel un caméléon doué du don d'ubiquité et faiseur de livres empoisonnés. Même sommaire, le résumé de sa vie est épuisant (attention, inspirez) : né dans un empire austro-hongrois moribond, il assiste à des révolutions et des contre-révolutions à répétition, avant de rejoindre le mouvement sioniste en Palestine. Devenu célèbre dans le Berlin nazifiant de l'entre-deux guerres, il est ensuite fait prisonnier dans l'Espagne de Franco, où il manque d'être exécuté. Échappant aux nazis via Casablanca, il gratifie Albert Camus d'un œil au beurre noir, accueille George Orwell pendant les vacances et pratique avant l'heure l'autopsie du communisme soviétique. Il fait l'amour avec des jumelles mannequins, goûte aux champignons magiques avec l'écrivain américain Timothy Leary et se fait le précurseur des thèses créationnistes. Ah oui! (expirez) c'est aussi un violeur.

L'excellente biographie que lui consacre Michael Scammell - Koestler : l'odyssée littéraire et politique d'un sceptique du 20e siècle - rassemble les pièces éparses d'une vie fragmentée qui est loin de se réduire au seul livre pour lequel cet écrivain est encore connu aujourd'hui. L'essayiste et philosophe George Steiner déclara à son propos: «Certains hommes incarnent leur époque au point que leur biographie donne force et relief à ce qui a fait leur temps.» Cela est on ne peut plus vrai de Koestler; et n'en déplaise à Scammell, cet homme fut tout sauf un «sceptique». Tel le siècle qu'il personnifie, il s'imprègnera successivement de toutes les utopies, les buvant jusqu'à la lie avant de les recracher avec dégoût. Le zéro et l'infini, le rien et l'absolu, Koestler n'aura de cesse d'osciller entre les extrêmes. Sa vie illustre tous les dangers de l'utopisme, toutes les gueules de bois auxquelles il condamne.

Koestler était un concentré de nerfs et d'alcool pur d'un mètre soixante-dix, enclin à faire valser les tables dès lors qu'on lui cherchait querelle. En 1905, sa mère frôle la mort en le mettant au monde, après deux jours d'un travail exténuant; à l'époque, 34 ans est un âge avancé pour avoir son premier enfant. Koestler aimera raconter que sa famille était passée de la misère à la richesse, avant de s'évanouir dans l'exil ou les chambres à gaz. Ce n'est pas tout à fait vrai: sa mère appartenait à l'une des plus riches familles juives de l'empire austro-hongrois. Mais Koestler niera toujours tout ce qu'elle était. Dépressive chronique, elle ne pourra jamais guérir malgré ses visites au cabinet de Sigmund Freud: elle considère son fils comme un «pervers». Rejeté violemment par sa mère, livré à la solitude lors de ses nombreuses «cure de repos», il en conçoit un sentiment de culpabilité et d'infériorité qui ne le quittera jamais.

Il vit ainsi une enfance maussade, sans amis, durant laquelle il absorbe passivement toutes les haines antisémites de l'époque, qu'il retourne contre lui. Ce n'est qu'à la fin de l'adolescence qu'il trouve sa première véritable famille: les fraternités juives de Vienne. Leurs beuveries et les défis qu'ils se lancent font office de thérapie, le débarrassent enfin de sa timidité. Mais à l'université, les juifs sont agressés à coups de bâton par des foules furieuses qui scandent: «Les juifs, dehors!» Puis, un jour, un conférencier vient expliquer qu'un nouveau monde attend les juifs, un monde qui reste à construire en Palestine. Ce sera la première intoxication intellectuelle de Koestler.

Etre juif.

Cette promesse d'une terre promise sera la matrice de toutes ses méprises idéologiques. Comme il l'écrira plus tard: «Dire que l'on a 'vu la lumière' est bien faible pour décrire l'extase qui s'empare de l'esprit du converti. (...) Cette nouvelle lumière semble se déverser dans le cerveau. (...) À présent, chaque question trouve sa réponse. Les doutes et les contradictions appartiennent au passé torturé, un passé déjà lointain, où l'ignorance obscure règne en maître dans le monde fade et terne de ceux qui ne savent pas

Koestler croit que la création d'Israël pourra le guérir de sa judaïté, qu'il vit comme une malédiction. Il enrage contre la «tête de singe intelligent» des juifs, «au nez épais et busqué, aux lèvres charnues et aux yeux humides,» qui évoque le «masque d'un reptile archaïque». Ce n'est que dans leur pays, loin des ghettos étouffants de l'Europe, que les juifs pourront devenir «normaux». Sans surprise, l'écrivain adhère tout de suite au mouvement sioniste le plus radical, mené par Vladimir Jabotinsky, qui exige le bombardement immédiat des forces impériales britanniques en Palestine ainsi que l'expulsion complète des Arabes du Jourdain à la Méditerranée. Seule la lutte pourra racheter les juifs «efféminés».

La désillusion ne tarde pas. Koestler écrira de son séjour en Palestine: «Je me suis retrouvé dans un endroit perdu au milieu de rien, un endroit sinistre et misérable, fait de cahutes de bois entourées de potagers rachitiques». L'étudiant citadin reçoit pour mission de bêcher des carrés de choux pour les colons. Rapidement rejeté, il est gagné par l'ennui. «J'étais parti en Palestine avec tout l'enthousiasme de la jeunesse,» témoignera-t-il, mais en guise de Terre promise, j'ai découvert la réalité, une réalité extrêmement complexe qui m'attirait et me rebutait tout à la fois». Il voit que des Palestiniens innocents vivent sur ces terres et qu'ils ne méritent pas d'en être chassés. Mais il préfère ne pas trop y penser, sous peine de devenir «schizophrène». Sur le bateau à vapeur qui le ramène chez lui, il rencontre une jeune fille qui lui parle d'une autre terre promise, dont le messie s'appelle Lénine.

Passionnément idéologue

Koestler présente une étrange dualité. Quand il renonce à une idéologie, il est toujours capable d'analyser, avec une précision clinique, en quoi il a fait fausse route, alors même qu'il s'apprête à épouser la cause suivante avec une ferveur inaltérée. Ainsi se rend-il en Union soviétique, où il s'entraîne à fermer les yeux. Certes, les victimes de la famine sont partout, mourant par millions; certes, les prisons sont pleines d'innocents. Mais cela ne l'empêche pas d'écrire un livre passionnément pro-soviétique sans même évoquer ces ombres au tableau. La Russie promet un paradis qui ne connaîtra ni la pénurie ni la peine. Pour lui, les mots revêtent ce rêve d'une réalité plus tangible que toutes les horreurs dont il a pu être témoin.

Comme nombre d'intellectuels de sa génération, Koestler rejoint les troupes républicaines pendant la guerre civile espagnole. Lors de la prise de Málaga par les forces nationalistes, il fait preuve d'un véritable courage et est capturé. Les cellules franquistes lui font connaître une révélation : pour la première fois, il prend conscience de l'importance de la liberté individuelle. Relâché, il retrouve une amie en France, qui a été détenue dans les geôles soviétiques. Il comprend alors qu'elle a vécu avec le communisme ce qu'il a vécu avec le fascisme.

Voilà comment il devient, du jour au lendemain, l'un des plus grands opposants de gauche au communisme. Il écrit d'un trait Le Zéro et l'Infini, l'histoire d'un communiste emprisonné si convaincu par la justesse de la cause qu'il accepte d'être exécuté, bien qu'il ne soit coupable de rien. Ce sont les grands procès soviétiques qui sont décrits ici, de l'intérieur. Exposant sa propre tourmente, Koestler sera toujours au sommet de son art au moment de ses ruptures idéologiques : il peut, l'espace d'un instant, être honnête et dépeindre ses expériences telles qu'il les a ressenties. Quand la France tombe entre les mains allemandes, Koestler est de nouveau fait prisonnier, mais il parvient à s'évader.

Après la Seconde Guerre mondiale, l'écrivain entreprend de dénoncer l'aveuglement dont fait preuve une grande partie de la gauche européenne à l'égard de la tyrannie soviétique. Il se brouille avec Jean-Paul Sartre (et couche avec Simone de Beauvoir) et condamne Bertolt Brecht, qui garde le silence même après la «disparition» de sa première femme. Mais, ne supportant pas l'ambigüité de la réalité plus longtemps, il devient le partisan indéfectible de la politique étrangère des États-Unis, alors passablement manichéenne. Il vilipende tous ceux qui estiment que l'Europe occidentale se doit de devenir une troisième force indépendante et démocratique, et déclare: «La paix sera américaine ou ne sera pas!» À ceux qui font remarquer que cette paix ne semble pas si pacifique quand elle renverse les démocraties en Iran, au Guatemala ou au Chili, il n'oppose qu'une rage sans réponse.

Koestler est un fanatique d'un genre particulier en ce qu'il est capable, à certains moments et dans une veine extraordinaire, de poser le diagnostic de son propre fanatisme. Il s'appelle lui-même le «Casanova des utopies» ; il courtise les causes, les entraîne dans son lit, puis les quittent au petit matin sur la pointe des pieds. Une attitude qui s'explique peut-être par son état mental: souffrant visiblement de trouble maniaco-dépressif, l'écrivain calme ses nerfs en absorbant des doses d'alcool qui assommeraient un cheval. Difficile de rester longtemps fidèle dans ces conditions. Mais si Koestler passera sa vie à abandonner les messies, il ne renoncera jamais au messianisme.

Trouver le salut

Il se dit atteint «d'absolutite»: quand une utopie ne lui assure pas le salut absolu, il la rejette pour une autre dans laquelle il croit discerner cette promesse. La seule piste qu'il a délaissée est pourtant l'unique antidote valable contre la souffrance, à savoir la réforme démocratique progressive. Dans les sociétés humaines, les véritables avancées sont presque toujours acquises pas à pas, sans que soit imposée la projection d'un monde parfait. L'exigence de perfection renferme en elle la déception ; l'aspiration au progrès permet au contraire des victoires qui alimentent assez d'espoir pour poursuivre la lutte. Les rares fois où Koestler empruntera cette route, il réalisera les plus grandes choses : quand il mènera la campagne pour l'abolition de la peine de mort en Grande-Bretagne; quand il mettra sur pied une association caritative de réinsertion des prisonniers; quand il offrira une importante partie de ses revenus pour loger des écrivains réfugiés du bloc soviétique.

Cependant, il n'est pas en quête de progrès, mais de salut, et cela le poussera dans une étrange direction à la fin de sa carrière. Il se convainc en effet qu'il existe une «intelligence maîtresse» dans l'univers, à laquelle il est possible d'accéder par la télépathie, la lévitation ou les champignons hallucinogènes. Décrétant que Darwin s'est trompé, il tente de poser les bases d'une «science» censée prouver que l'univers est planifié, et ouvre ainsi la voie aux élucubrations de la droite chrétienne fondamentaliste. Il considère par ailleurs que tous les êtres humains ont un cerveau irrémédiablement défectueux, problème qu'il propose de résoudre en faisant avaler à tout le monde des «stabilisateurs d'humeur». Tout espoir politique perdu, les petites pilules constitueront sa dernière planche de salut.

Dans son ouvrage, Scammell décrit cette vie incroyable dans une écriture simple et sobre qui révèle, comme par contraste, l'extrême fébrilité de Koestler. Cependant, le biographe a malheureusement éludé l'un des plus grands défauts de l'écrivain: son attitude envers les femmes. La première épouse de Koestler l'extirpe des prisons franquistes; mais quand les nazis entrent en France, il l'abandonne pour une autre afin de sauver sa peau. La grave maladie de sa deuxième femme ne l'empêche pas de la frapper à la tête. Et sa troisième femme est en parfaite santé et n'a que 55 ans quand il décide de se suicider, se sachant atteint de la maladie de Parkinson; il la laisse se tuer avec lui. Koestler écrira: «Sans une certaine contrainte initiale, il n'y a pas de plaisir.» Jill Craigie, l'une des meilleurs auteurs féministes de Grande-Bretagne, révèlera après la mort de Koestler comment, un jour, il la tira par les cheveux et l'étrangla avant de la violer. Scammell estime qu'il faut replacer cet événement «dans le contexte», et affirme "qu'il n'était pas si rare à l'époque qu'un homme use de la force pour obtenir une satisfaction sexuelle." Reste qu'étrangler une femme et l'obliger à avoir un rapport sexuel était, même à l'époque, considéré comme un crime grave. L'excuser n'est pas digne de la part d'un écrivain tel que Scammell.

Dans un siècle marqué par tous les extrémismes, Arthur Koestler aura personnifié le mal comme le remède. Fanatique frappé d'éclairs de lucidité, il laissera parfois son idéal être rattrapé par la réalité. Il n'aura pas découvert la terre promise, mais du moins aura-t-il montré le danger de tous ces mirages qui entravent la marche du véritable progrès.

Johann Hari

Traduit par Chloé Leleu

Image de une: Arthur Koestler en Israël, en 1945.

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