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Contre le populisme, va-t-on (enfin) pouvoir compter sur les patrons?

Eric Le Boucher, mis à jour le 22.08.2017 à 12 h 28

Après les propos de Donald Trump sur Charlottesville, des chefs d'entreprise qui le conseillaient ont décidé de démissionner. Le signe que, pour le monde des affaires, la décence l'emporterait enfin sur le «business is business»?

Donald Trump et Kenneth Frazier, PDG de la pharmacie Merck et conseiller économique du Président, durant un meeting à la Maison-Blanche, à Washington, le 23 février 2017 | Saul LOEB / AFP

Donald Trump et Kenneth Frazier, PDG de la pharmacie Merck et conseiller économique du Président, durant un meeting à la Maison-Blanche, à Washington, le 23 février 2017 | Saul LOEB / AFP

Donald Trump est en train de réaliser un tour de force: redonner aux milieux d’affaires sensibilité et intelligence. Après les propos du président américain sur Charlottesville, la démission en masse des grands chefs d’entreprises de deux commissions de consultation de la Maison-Blanche (et leur fermeture) provoque une rupture dont l’importance va se faire sentir aux États-Unis et ailleurs: la séparation entre le business et le populisme.

Depuis la nuit des temps, faire des affaires oblige parfois, souvent, à se pincer le nez. Gagner des contrats, s’implanter dans un pays, commercer, ne se fait pas sans franchir les lignes jaunes (ou, du moins, marcher dessus). Il n'est pas ici question des lois: les hommes d’affaires les respectent en règle très générale et depuis toujours, parce que c’est dans leur intérêt. On ne parle pas non plus des règles d’éthique, d’environnement et de «morale», qui se répandent à notre époque et auxquelles les chefs d’entreprises doivent de plus en plus se soumettre, partout dans le monde. Le comportement de tous n’est pas toujours exemplaire mais les progrès sont certains. Non, il s'agit ici de politique. Et, plus précisément, des rapports entre celle-ci et le monde des affaires.

Pour les milieux d'affaires, le business avant tout

Depuis toujours, donc, l'entreprise regarde la politique comme un domaine qui n’est pas le sien, où elle ne veut pas s’aventurer. Elle se veut neutre. Cette main levée vaut pour tous les régimes, y compris les moins démocrates. Les affaires sont les affaires: quelle que soit «la vie extérieure», il faut continuer à «faire tourner la boîte». Cette philosophie sépare l’économie de la politique. Pour copier l’Évangile, elle rend à César ce qui est à César, le pouvoir d’État. Mais elle ne signifie pas indifférence. Surtout pas. Elle dit que les seules choses qui comptent sont l’intérêt, le commerce, les commandes, la production, les rentrées d’argent. Ainsi, quand la politique veut du mal au milieu des affaires ou quand elle entrave sa bonne marche, il est permis de s’impliquer. C’est le rôle très officiel des organisations patronales: hurler contre les impôts et les charges, contre les normes «stupides» et tous les innombrables bâtons dans les roues imaginés par l’inventive bureaucratie. Mais on s’en prend toujours aux individus ou aux mesures, jamais aux résultats des élections.

Puisque les partis de droite écoutent plus volontiers les récriminations du business, celui-ci penche naturellement à droite. Mais la ligne de conduite reste toujours le pragmatisme. Il est très souvent arrivé dans l’histoire que le monde des entreprises voie d’un très bon œil des politiciens de gauche: Michel Rocard, Pierre Bérégovoy ou Emmanuel Macron sont de ceux-là.

Alors, le populisme? Celui-ci ne devient un danger à combattre que s’il propose des mesures «néfastes», comme aujourd’hui Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon: la sortie de l’euro, la hausse «vertigineuse» du Smic et autres «folies». Mais il est également arrivé dans l’histoire que, devant la démagogie, les milieux d’affaires n’affichent pas seulement une indifférence attentive mais en viennent à une sorte d’encouragement. Par crainte du communisme, les chefs d’entreprise allemands ont accepté, voire soutenu, Hitler. Plus largement, le populisme nationaliste est bien accueilli parce qu’il promet d’apporter des commandes publiques, des soutiens à l’exportation, des limitations aux importations et de l’ordre dans les usines et la rue. Tout cela est «good for business». Voilà exactement ce que se sont dit les milieux d’affaires et les marchés financiers le jour de l’élection de Donald Trump. Le Dow Jones est monté de 5% les séances suivantes, puis encore et encore, passant en résumé de 18.000 points en novembre à 22.000 en juillet.  Le raisonnement est simple: le nouveau Président va baisser fortement les impôts des entreprises et des épargnants et va lancer des «great investments» dans les infrastructures.

Que Trump promette aussi le protectionnisme, une guerre commerciale avec la Chine, l’arrêt de l’immigration en provenance du Mexique et la remise en cause de l’ordre international, ne comptait pas au motif que ce n’était pas sérieux. L’administration allait vite ramener le Président ignorant à la raison. Seules étaient vues, et mises à son crédit, les promesses de baisses d’impôts. L’analyse était naïve: penser mettre ce personnage sous contrôle était une preuve d’inintelligence grave.

Seul moyen de protéger le libéralisme économique: défendre le libéralisme politique

Fondamentalement, les milieux d’affaires américains, mais aussi tous les autres dans diverses proportions, sont enfermés dans leur monde, convaincus que la politique est de moins en moins importante, que la marche du globe se calque sur celle des affaires, qu’il y a des dégâts et des inquiétudes mais que tout finira par s’arranger. Ils n’ont pas vu que Trump n’était pas anecdotique mais que le populisme, en forte poussée partout, conduisait à la destruction de leur monde chéri. Cet été, la Bourse découvre que, faute d’avoir réformé l’Obamacare comme il le voulait, le Président s’est isolé de la majorité républicaine. Son bilan est nul: il ne pourra ni procéder aux baisses d’impôts ni à la relance des investissements. Mais Charlottesville a ouvert plus largement les yeux. Le départ des PDG des commissions de la Maison-Blanche est le signe d’un éveil: la politique selon Trump est antinomique avec l’idée du monde que se fait le milieu des affaires. Le libéralisme politique, l’antiracisme en l’occurrence, est indissolublement lié au libéralisme économique: s’en prendre au premier conduira, à un moment ou à un autre, à s’en prendre au second. La tolérance n’est pas possible avec Trump, il remet en cause l’Amérique dans ses valeurs et dans son esprit, il met en péril son avenir.

Nombre de chefs d’entreprise américains, de banquiers, de cadres ou d’employés avaient compris tout cela depuis le départ. Mais une majorité voulait conserver la philosophie de la séparation des genres. C’est fini pour Trump. Le Président va survivre, il y aura d’autres épisodes. Mais le divorce est sur le fond. Le populisme est un danger mortel. Il faut s’impliquer dans sa chute. Ailleurs, en Pologne comme aux Philippines, partout, l’éveil devrait venir. En France, en Europe, de même: le monde des affaires devrait ouvrir les yeux et constater que le danger populiste lui impose de s’impliquer dans la politique. C’est une révolution et une douleur: le monde chéri des chefs d’entreprise n’est pas si rose, le réformer amène à reporter les yeux sur la terre nationale, à l’ouverture à la cité, à lever les yeux de son seul intérêt comptable pour accepter des concessions de tous ordres (sur les coûts de l’éducation par exemple), à des considérations larges (sur les salaires et les inégalités par exemple), bref à une citoyenneté.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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