Culture

Pourquoi les Français adoraient tant Jerry Lewis (contrairement à ses compatriotes)?

Michael Atlan, mis à jour le 21.08.2017 à 12 h 57

Mal-aimé dans son pays qui n'a jamais réellement reconnu son talent, Jerry Lewis est resté une immense star en France, qui l'a célébré comme l'un des siens, quitte à en faire un cliché aussi vivace que la baguette et le béret.

Jerry Lewis lors de la 66e édition du Festival de Cannes, le 23 mai 2013 | Valery HACHE / AFP

Jerry Lewis lors de la 66e édition du Festival de Cannes, le 23 mai 2013 | Valery HACHE / AFP

Il y a une question, quand on est un Français visitant les États-Unis, qu’il est quasi inévitable de ne pas entendre, une question que l’on m’a posée à de nombreuses reprises quand j’étais adolescent et passais mes étés de l’autre côté de l’Atlantique: «Pourquoi vous aimez tant Jerry Lewis, vous, les Français?» À l’époque, je ne savais même pas qui était Jerry Lewis. Mais je n’ai pas tardé à comprendre que le comique disparu, malgré un certificat de naissance validé en plein cœur du New Jersey, était un cliché français aussi vivace que la baguette, le béret et la «Parisienne».

C’est pourtant les Américains qui font de lui une star. En 1946, à 20 ans à peine, il s’associe avec le chanteur Dean Martin pour des spectacles dans les night-clubs, qui ne tardent pas à attirer l’œil des producteurs de télé et de cinéma. Reposant sur l’alchimie parfaite du séducteur impassible face au zinzin désarticulé et grimaçant, le duo est, dès 1951, le mieux payé du show-business grâce à des shows qui se jouent à guichets fermés et une série de films (dix-sept en sept ans) qui affolent le box-office. Comme l’écrivait Amy Wallace en 2011 dans un long portrait pour GQ, «dans les années 1940 et 1950, Martin et Lewis sont –avec Sinatra et Elvis– les personnes les plus célèbres sur Terre». À l’époque, il aurait même couché avec Marilyn Monroe!

Jerry Lewis et Dean Martin, réunis pour le film Ma bonne amie Irma, en 1949 / AFP

La critique américaine ne voit chez le comique qu’un pantin tout juste bon à attirer les foules avec des grimaces et de la slapstick comedy facile et bon marché. Jerry Lewis, n'en a cure. Il est à la comédie des années 1950 ce que Adam Sandler est à celle des années 1990 et 2000. Mais comme le petit gars de Brooklyn révélé dans le «Saturday Night Live» le sait bien aussi, le succès n’est pas éternel. Au milieu des années 1960, Jerry Lewis tombe en désuétude dans son propre pays: il a arrêté de faire rire l’Amérique, qui est passée à autre chose.

En France, Lewis fait l'unanimité

Pourtant ses films en solo continuent d’attirer les foules… en France. Ses films y sont si populaires qu’ils portent même son nom. L’increvable Jerry (1962), Docteur Jerry et Mister Love (1963), Jerry souffre-douleur (1964), Jerry chez les cinoques (1964), Tiens bon la rampe Jerry (1966), Jerry la grande gueule (1967), Te casse pas la tête Jerry (1968), Cramponne-toi Jerry (1969). L’argument de vente est alors imparable.

Mieux encore: le comédien rassemble public et critique. Alors qu’il crée une émeute à Orly, où il débarque en 1965 pour tourner l’adaptation de la pièce Boeing Boeing, les cinéphiles français se rassemblent et communient autour de Lewis, qui séduit aussi bien les Cahiers du cinéma, fers de lance de la Nouvelle Vague, que les «adversaires» de la revue Positif. «Roger Tailleur évoquait dans Positif le “grimacier génial”; Robert Benayoun, même chapelle, célébrait “le plus grand artiste comique depuis Buster Keaton”. Aux Cahiers, Jean Domarchi affirmait que Lewis était un auteur avant même de signer ses mises en scène, tant sa seule présence dans un film était décisive et géniale. En 1963, Jean-Luc Godard, pour qui Jerry Lewis était “le seul à Hollywood à ne pas tomber dans les catégories et normes établies”, comptait Dr. Jerry et Mr. Love parmi ses dix meilleurs films de l'année», écrivait Edouard Waintrop dans Libération en 2004.

En 2006, le jour de ses 80 ans, il est même fait commandeur de la Légion d’honneur, la plus haute décoration honorifique française. «Les Français sont le meilleur peuple au monde car ils n'ont jamais perdu leur sens de l'humour, une thérapie qui soigne tous les maux de la terre, y compris l'Irak», avait-il déclaré, toujours friand de bonnes punchlines.

Jerry Lewis reçoit la Légion d'honneur de la part du ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, le 16 mars 2006 |Pierre ANDRIEU / AFP

Quand les Américains ne voient chez Jerry Lewis qu’un sous-Buster Keaton, un vulgaire mime grimaçant, les Français voient en effet un héritier de Georges Méliès et du cinéma muet d’avant la Première Guerre mondiale, un homme-orchestre capable de se dédoubler (comme dans Docteur Jerry et Mister Love ou Les Tontons Farceurs) sans avoir peur du grotesque et de l’hystérie. Ce n’est pas un hasard si, en 1980, c’est lui qui remet un César d’honneur à Louis de Funès, le trésor national de l’humour à la française. Les deux hommes, qui se sont livrés à un mémorable numéro burlesque ce soir-là, partageaient un sens de la comédie qui n’avait guère besoin de mots pour s’exprimer.

Au pays du mime Marceau et de Jacques Tati, les Français se reconnaissent dans cet humour, comme ils se sont reconnus plus tard dans l’humour absurde et burlesque de Zucker-Abrahams-Zucker, auteurs des Y a-t-il un pilote dans l’avion? (trois millions d’entrées en 1980). La raison aussi pour laquelle ils restent, au contraire, encore et toujours imperméables à l’ultra-référencée nouvelle comédie américaine de Judd Apatow, Will Ferrell et des autres.

Les Français adulent Lewis car ils adorent détester l'Amérique

De surcroît, Jerry Lewis fascine en France car il incarne l’Amérique dans tout ce qu’elle a de plus répugnant dans l’inconscient collectif. Et personne n’adore autant détester l’Amérique que les Français –surtout dans des années 1960, marquées par le très volubile anti-américanisme de De Gaulle. Donc, plus les Américains détestent le comédien, plus les Français l'adorent, et inversement. 

«Pour le critique européen, la force comique de Lewis réside dans la description comiquement parfaite de la mentalité américaine: son impétueux et vulgaire excès de zèle. Ils voient le dégoût intellectuel des Américains pour Lewis comme un symptôme de notre inconfort face à un infect reflet de nous-mêmes dans le miroir comique de Lewis», explique Gerald Mast dans son essai The Comic Mind.

L’érotisme, le sadisme, l’hystérie, la violence autodestructrice sont en effet des thèmes récurrents dans les films que Lewis tourne à partir de 1960. Dans une France convertie par la Nouvelle Vague à la politique des auteurs, Jerry Lewis, avec ses comédies à petit budget qu’il écrit, produit et réalise lui-même, incarne donc une sorte d’idéal, une rareté, un véritable «auteur» qui travaille au sein d’un Hollywood avide de «faiseurs».

Jerry Lewis lors de son arrivée au Festival de Cannes, le 23 septembre 1965 | STF / AFP

Pour Le dingue du palace, son premier film, il ira par exemple jusqu’à financer lui-même une partie des 950.000 dollars de budget après le retrait de la Paramount, qui refuse de payer pour «un film muet». Car Lewis, qui enseignera plus tard la mise en scène à Steven Spielberg et George Lucas sur les bancs de l'USC, invente et expérimente, comme Hitchcock, Godard ou Leone à la même époque.

«Lewis prend le genre d’expérimentations formelles que Hitchcock adorait et les applique à la comédie. Docteur Jerry et Mister Love, par exemple, a de chouettes scènes avec des sons exagérés et de longs silences. Les gags de Lewis peuvent ne pas vous faire rire mais vous pouvez les décortiquer de la même façon que vous pouvez décortiquer un mouvement de caméra de Hitchcock, une coupe de Godard ou la couleur d’un décor de Douglas Sirk», expliquait Bruce Handy dans Vanity Fair.

C’est pourquoi, aujourd’hui, quand les Américains ne manqueront pas de célébrer l’immense comédien qui vient de s’éteindre, les Français, eux, célébreront l’artiste, sa voix et son regard unique.

Michael Atlan
Michael Atlan (67 articles)
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