Double XParents & enfants

«Les définitions, ça en dit plus sur les gens qui vous les imposent que sur vous»

Antoine Piel, mis à jour le 29.08.2017 à 10 h 56

Axelle a vécu dans un mensonge jusqu’à ses 25 ans. Sa famille n’était pas sa famille et son nom n’était pas le sien. Aujourd’hui, après avoir retrouvé son identité, elle a décidé de la revendiquer, haut et fort. Un récit de «À ton âge», en partenariat avec France Inter.

Tout l’été, Slate noue un partenariat avec «À ton âge», sur France Inter. Comment, à différents moments d’une vie, appréhende-t-on le rapport aux parents, à l’amour, au corps, aux origines ou à la liberté? C’est ce qu’explore l’émission de Caroline Gillet, tous les dimanches sur France Inter. Episode 7/ Axelle a 45 ans. Née au Cameroun, elle a dû en partir à six ans. Issue d’une union illégitime, elle est moquée à l’école. En France, elle est accueillie par deux grands frères: l’un s’enfuit rapidement et l’autre, trop jeune, pas préparé, la maltraite. Elle s’enfuit à 17 ans.

En 1997, Axelle Jah Njiké a 25 ans. Elle reçoit un coup de téléphone de son frère aîné du Cameroun. «Il faut que je te voie tout de suite!», lui dit-il. Ils prennent rendez-vous un midi, près de son lieu de travail, dans un restaurant à la sortie du métro Bourse. Il lui annonce alors que le nom qu’elle porte depuis toute petite n’est pas celui qu’elle devrait porter et que son père officiel n’est pas non plus son père. C’est au Cameroun que son vrai père a imploré son frère d’aller la prévenir. Il lui a aussi écrit une lettre que son frère lui remet ce jour-là. Mais le choc est rude.

«Le seul truc dont je me souviens, c’est je rentre à la maison, mon mari me demande et je lui réponds: “Trois fois rien, mon nom n’est pas mon nom, mon père n’est pas mon père”, et on n’en a jamais vraiment reparlé calmement.»

Axelle mettra un an avant d’ouvrir la lettre. À l’époque, elle est déjà mère depuis cinq ans d'une petite Margaux.

Est-on vraiment soi quand, à 25 ans, on a été trompé sur sa réelle identité? Ne pas voir ses parents pendant des années empêche-t-il de se construire? De quelle façon les origines façonnent-elles notre identité? Peut-on s’affranchir des communautés, des cases pour devenir ce qu’on a envie d’être? Ces questions sont au centre de la vie d’Axelle. Comme femme, car elle a eu à les affronter tout au long des épreuves qui ont jalonné sa vie. Et comme militante parce qu’elle en a fait son métier, comme auteure autour des identités noires et du sexe féminin.

Une rencontre tant attendue

Un an après la découverte de sa réelle identité, elle commence à échanger avec son vrai père. Des lettres extraordinaires, qui la marquent: «J’ai regagné tout l’amour que je n’avais pas eu en vingt ans en deux ans.» Ils finissent par se donner rendez-vous à l’aéroport de Yaoundé. Axelle ne l’a jamais vu, en tout cas pas dans ses souvenirs, elle n’a non plus jamais revu sa mère depuis son départ vers la France, vingt ans auparavant. À l’arrivée, après le choc culturel, les bakchichs pour récupérer les valises, c’est la rencontre:

«Margaux était dans mes bras et là, je vois mon père (il m’avait envoyé des photos), je suis lui en fille. Mon mari avait explosé de rire, en disant qu'il n'y a pas de doute. Elle était hyper serrée dans mes bras et là Margaux tourne la tête, le voit, elle tend les bras à mon père et elle n'a plus quitté ses bras pendant les deux heures qui ont suivi. Mais c’est incroyable, elle ne l’avait jamais vu!»

Margaux et son grand-père peuvent rester des heures, elle sur ses genoux, à discuter. «Ils avaient des choses à se dire», raconte sa mère. Les trois générations développent ensemble une relation fusionnelle qui durera jusqu’au bout, presque encore plus pour Margaux. Les enfants n’ont pas les pudeurs qu’ont les adultes. Ensemble, ils parcourent le Cameroun, retournent dans le village d’origine d’Axelle, partent à la rencontre d’innombrables tantes et oncles. «J’ai découvert les cacahuètes à griller», souffle Margaux dans un sourire, elle qui veut retourner en Afrique très bientôt. Mais l’idylle familiale n’est que de courte durée.

 

«Votre père est mort depuis un an»

Deux ans plus tard, alors qu’Axelle recevait des cartes à chaque anniversaire, des appels et des messages à intervalles réguliers, plus rien. Elle n’entend plus parler de son père et elle-même n’a pas donné de nouvelles depuis longtemps. Elle appelle, personne ne lui répond. Après plusieurs vaines tentatives, c’est le gardien qui répond. «Votre père est mort depuis un an», lui apprend-il. Encore une fois, elle a l’impression d’être rejetée, qu’on lui a menti. Mais elle a appris à ne pas en vouloir à sa mère: «C’était sans doute sa façon à elle de gérer le truc. De toutes façons, je pense que je n’aurais pas tenu deux minutes dans la vie qui a été celle de ma mère.»

À l’origine, sa mère, d’une bonne famille camerounaise, habitant dans la région de Douala, a subi les traditions de sa tribu. Elle a dû se marier de force à douze ans et avoir deux enfants, à cet âge puis trois ans plus tard. À 25 ans, elle fait la rencontre du père d'Axelle. C’est le coup de foudre absolu et elle part vers Yaoundé pour commencer une nouvelle vie. Elle tombe enceinte et ils décident de se marier. Mais en allant demander l’autorisation du chef de tribu, comme cela se faisait alors, ils apprennent qu’ils sont cousins germains. Devenue patronne d'hôtel, la mère d'Axelle se fait aussi arrêter pour malversations financières, et se retrouve en prison. Entre ses trois mois et ses 4 ans, Axelle est confiée à une nourrice. Mais à sa sortie de prison, sa mère retrouve sa première famille, légitime celle-là. La situation d’Axelle est connue et elle n’est pas tenable: sa mère l’envoie en France pour faire des études, alors qu’elle est illettrée.

Les malheurs sont loin d’être finis. Son frère, qui a vingt-cinq ans d’écart avec elle, vient la chercher au Cameroun et la ramène à Paris. Le deal était qu’il s’occupe d’elle jusqu’à sa majorité. Mais il disparaît. C’est son petit frère qui devient alors son tuteur légal, alors qu’elle a 10 ou 11 ans. Lui est instable, pas préparé, violent. Axelle se «sauve» à ses 17 ans, c’est elle qui le dit comme ça. Elle tombe amoureuse d’un Breton et devient maman de Margaux trois ans plus tard.

«Les chiens ne font pas de chats»

Margaux a les mêmes intonations que sa mère. Aujourd’hui, elle est en stage à Boston, elle organise une conférence pour le consulat sur la question des droits des femmes, comme en écho à l’histoire de ses parentes. «Les chiens ne font pas de chats», dit d’elle Axelle. La jeune femme, 25 ans aujourd’hui, a grandi dans une relation fusionnelle avec sa mère, devenue encore plus forte après son divorce. «J’avais une copine à la maison», raconte Margaux. «J’ai pu lui raconter tout ce que je voulais. Quand je rentre, elle arrête tout ce qu’elle fait. Je lui raconte mes histoires, les histoires de mes copines…»  Margaux a grandi à Paris comme sa mère et était ballottée entre le Marais et Pantin, là où habitait son père, où elle a connu la «diversité» dans ses équipes de basket-ball, où jouaient uniquement des filles noires.

C’est là qu’elle a commencé à réfléchir sur la question de l’identité. Elle se revendique métisse: «Je suis le mélange de mon père breton, et je suis vraiment bretonne, et de ma mère d’origine camerounaise. Ils ont su se mélanger et ne pas tenir compte du regard des autres.» Elle-même a vécu le racisme. Un jour, dans une activité d’escrime, d’un centre aéré en Bretagne, elle se fait violenter pendant cinq minutes et traiter de «sale noire». Les animateurs détournent le regard. Axelle, au contraire, était vue comme «la blanche». Pendant son enfance, quand elle répondait au téléphone, et qu’elle devait le passer ensuite, on demandait à son frère: «Qui est la blanche au téléphone?» Parce qu’elle n’avait pas d’accent.

«Les définitions, ça en dit plus sur les gens qui vous les imposent que sur vous», dit Axelle, qui s’est battue toute sa vie contre ces cases. Aujourd’hui, Axelle est auteure et se consacre à divers projets autour de la parole des femmes noires sur la sexualité et le féminisme dans l’espace public. Elle est entrée depuis quelques années dans une phase plus militante: «J’ai 45 ans. Ce que je fais, va falloir que ça compte, je commence à rentrer dans la tranche d’âge où j’ai envie de laisser des traces et de bonnes traces.»

Antoine Piel
Antoine Piel (6 articles)
Étudiant à l'Ecole de Journalisme de Sciences Po
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