Monde

Steve Bannon peut bien partir, ses idées détestables vont demeurer

Jordan Weissmann, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 19.08.2017 à 15 h 36

Le conseiller de Donald Trump et ancien patron de Breitbart a quitté la Maison Blanche ce 18 août.

Steve Bannon, à la Maison Blanche, le 18 avril 2017. MANDEL NGAN / AFP

Steve Bannon, à la Maison Blanche, le 18 avril 2017. MANDEL NGAN / AFP

Steve Bannon, souvenez-vous, était censé être le cerveau de la présidence de Trump —l’idéologue populiste qui personnifiait les tendances xénophobes, raciales et protectionnistes de la Maison Blanche. Le Saturday Night Live le dépeignait comme la faucheuse qui murmurait des idées détestables aux oreilles d'un président un peu attardé.

Désormais, Bannon est au chômage, viré de la Maison Blanche en raison de son trop fort penchant pour les intrigues de cour et ses confidences à la presse. Mais malgré sa stature symbolique d’homme de la nouvelle droite dure au sein de la Maison Blanche, il est peu probable que son départ change quoi que ce soit et il y a, à cela, deux raisons principales: la première, c’est que Bannon s’est avéré n’être pas grand-chose d’autre qu’un guignol dont la plus grande contribution à la politique du président —une interdiction pour les musulmans de rentrer sur le territoire aussi mal conçue que rapidement décidée— a galvanisé la gauche et a été finalement annulée par la justice. La seconde est qu’il reste beaucoup de gens au sein de cette administration qui continueront de porter le flambeau de la plupart de ses principes (protectionnisme commercial, ligne dure sur les restrictions à l’émigration, posture islamophobe sur le terrorisme et paranoïa à l’égard de l’Iran), au premier rang desquels se trouve un certain Donald J. Trump.

Sur les questions de sécurité, Bannon a souvent été décrit comme isolationniste —mais cela n’est pas tout à fait exact. Il désirait certainement faire en sorte que les musulmans ne puissent plus entrer aux États-Unis. Mais il souhaitait également annuler l’accord sur le nucléaire avec l’Iran, ce qui ne pouvait que relancer de nouveaux conflits au Proche-Orient et il souhaitait que des mercenaires prennent en charge les opérations en Afghanistan en remplacement des troupes américaines. Une guerre privée, c’est toujours une guerre.

Stephen Miller est toujours là

L’idée de laisser Academi —anciennement Blackwater— et Dynicorp jouer les cow-boys dans les rues de Kaboul semble morte pour de bon. Mais les adversaires de l’Iran sont toujours très nombreux au sein de l’administration, dont le directeur de la CIA, Mike Pompeo et, bien sûr, le président lui-même, qui a déclaré qu’il serait «étonné» si Téhéran s’avérait respecter les termes de l’accord la prochaine fois qu’il faudra le certifier. Parallèlement, l’autre inspirateur de l’interdiction d’entrée des musulmans sur le territoire américain, Stephen Miller, qui a ostensiblement pris ses distances avec Bannon, est encore très en cour au sein de la Maison blanche. (Fort heureusement, Sebastian Gorka, le Hongrois de l’ombre, est peut-être lui aussi sur le départ.)

Et en ce qui concerne l’immigration? Eh bien, Trump a toujours l’intention de construire son mur et a déjà fait part de son soutien à un projet de loi qui prévoit la réduction du nombre d’immigrants légaux qui peuvent entrer sur le territoire américain chaque année. Stephen «Laissez-moi vous parler de la Statue de la Liberté» Miller est, comme déjà mentionné, toujours dans la course. Et John Kelly, à la manœuvre, était en charge du Département de la Sécurité Intérieure durant les premiers moments de la présidence Trump, quand l’administration des frontières et des douanes n’avait rien de mieux à faire que de placer en détention des scientifiques de la NASA et des historiens français. Le départ de Bannon de la Maison Blanche ne va donc pas radoucir la position de la Maison Blanche sur l’immigration.

Une administration qui est, par ailleurs, encore largement pourvue en protectionnistes du commerce et qui ne s’appellent pas Steve et ont déjà commencé à appliquer leur programme. Le gourou du commerce Peter Navarro, viscéralement antichinois, est toujours aux manettes, bien sûr —au mois de juillet, Politico rapportait qu’il était littéralement « en vadrouille permanente, même les nuits et le weekend, dans tous les couloirs et salons de la Maison Blanche histoire de pouvoir», espérant obtenir un entretien en tête-à-tête avec le président. Wilbur Ross, Secrétaire au Commerce et Robert Lighthizer, Républicain travaillent jour et nuit à faire sauter toutes les barrières commerciales chinoises et Trump, a déjà signé un décret qui devrait mener à une enquête inédite sur un soupçon de vol de propriété intellectuelle. Pendant ce temps, Lighthizer a déjà commencé à renégocier l'ALENA.

Bannon part, mais pas forcément ses idées

En plus de sa xénophobie virulente, de son approche du monde musulman sous l’angle du choc des civilisations et d’une antipathie profonde à l’égard de tous les accords commerciaux, Bannon exprimait aussi, à l’occasion, quelques idées populistes sur l’économie comme sur les dépenses d’infrastructures (il souhaitait ainsi que les chantiers navals et l’industrie métallurgique américaine «voient leur production monter en flèche»). Mais ce sujet est depuis fort longtemps au top de la liste des chantiers du Parti républicain et le fameux «plan d’infrastructures à plusieurs milliards de dollars» souvent annoncé, jamais détaillé devrait continuer à rester dans les limbes, avec ou sans Bannon. Son taux d’imposition a 44% pour les multimillionnaires n’a par ailleurs jamais été pris au sérieux par personne.

Enfin, et pour finir, il semble peu probable que le limogeage de Bannon va changer quoi que ce soit à l’attitude complaisante de la Maison Blanche à l’égard des partisans de la suprématie blanche, au vu de la réponse manifestement insensible du président aux évènements violents de Charlottesville, où il expliquait qu’il y avait «des gens très bien» chez les racistes en polo qui défilaient au flambeau. Sans parler de Jeff Sessions —que Bannon a présenté comme le parrain du trumpisme— à la tête du Département de la Justice qui fait preuve de bienveillance à l’égard de débordements racistes dans certains services de police tout en soutenant les États qui entendent limiter les droits de vote.

Steve Bannon est sans doute celui qui s’est le plus rapproché de l’énoncé de la philosophie de Trump sans être jamais vraiment parvenu à la faire appliquer. C’est à d’autres acteurs, plus malins, moins voyants, que devait revenir l’application de ses idées. Désormais, il va pouvoir continuer de les développer dans la marge.

Jordan Weissmann
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