Culture

Je hais la télévision autant que mon dentiste

Temps de lecture : 2 min

La télévision est l'invention la plus funeste de toute l'histoire de la civilisation. C'est aussi le plus barbare des tranquillisants.

creativbroafing.tumblr.com | Ryan Merritt via Flickr CC License by
creativbroafing.tumblr.com | Ryan Merritt via Flickr CC License by

Voilà belle lurette que je ne regarde plus la télévision. Et pour cause, je n'en possède aucune hormis un antique poste dont je me sers quand d'aventure, il me vient l'envie de regarder un film. C'est un vieil écran ni plat ni moderne ni rien du tout qui trône comme un mastodonte sur le buffet du salon.

Lourdaud, il exhale des remontées d'enfance, des après-midi adolescents quand la télévision représentait la seule distraction disponible à la maison. Les dossiers de l'écran. Aujourd'hui Madame. La séquence du spectateur. Les chiffres et les lettres avec ma grand-mère. Stade 2. Le journal de 20 heures. Les matchs de foot.

Cette époque est bien révolue: désormais, la télévision m'est devenue insupportable. Je la hais autant que je puisse haïr un objet dont la seule vertu est d'occuper assez d'espace pour masquer une trace d'humidité alanguie comme une vestale, oui une vestale, sur mon mur porteur.

Quand il m'arrive d'être confronté à elle —à la télévision hein pas à la vestale!— lors d'une visite chez des amis ou bien à l'hôtel ou encore chez mon crétin de dentiste, je ressens un dégoût si fort, comme un viol de mon esprit, qu'il me faut me raisonner pour ne point saisir la première hache aperçue et fendre en deux cet objet de malheur.

Je crois que la télévision est l'invention la plus funeste de toute l'histoire de la civilisation. Loin, loin devant la guillotine, la machine à pain et l'ouvre-boîte électrique —cadeau d'anniversaire de ma belle-mère dont je n'ai toujours pas saisi l'utilité hormis celle de déclencher un vacarme d'enfer à l'heure d'ouvrir une canette de soda mal embouchée.

La télévision représente le stade ultime de la régression quand la vie d'un être humain a autant d’intérêt que celle d'une girafe neurasthénique confinée dans un enclos aussi vaste qu'une capsule lunaire en phase d’amerrissage sur la mer Baltique, phrase dépourvue de tout sens, mais qui atteste au moins des ravages commis par cette satanée machine sur mon cervelet, ce dernier ayant eu à subir sa fréquentation ce matin-même, lors de ma visite annuelle à mon toujours aussi crétin de dentiste dont l'appât au gain doit être un peu près équivalent à sa capacité à me trouver des caries qui n'existent que dans son esprit dérangé.

Regarder la télévision, peu importe le programme proposé, l'heure de diffusion, c'est entériner le fait que vous avez renoncé à vivre par vous-même, c'est anticiper cet état végétatif proche du néant qui sera le vôtre quand approchera l'heure du Jugement dernier, c'est se suicider à petit feu sans drame ni grand panache, à reculons, c'est descendre si bas dans l'échelle humaine que le sort d'un crapaud égaré dans un désert de dunes semble plus enviable.

Il n'y a rien de bon à attendre de la télévision, ce n'est qu'un flot continu d'images débilitantes, de propos ineptes, de bruits cacophoniques, de tout un barnum destiné à dégrader ce qu'il reste d'humain chez une personne, une conjuration des imbéciles mise au point pour permettre à l'humanité de s'égarer dans les dédales d'un grand sommeil à rendre jaloux n'importe quel morphinomane perdu dans ses paradis artificiels.

La télévision est le plus puissant des narcotiques, le plus efficient des somnifères, le plus barbare des tranquillisants : sa force d'inertie est telle que si demain, on se risquait à la supprimer, l'humanité toute entière serait plongée dans un état de catatonie si avancé que Dieu lui-même devrait s'employer à ramener les hommes sur le chemin de l'espérance.

Non, je vous le dis, la télévision est une invention du diable.

Pour preuve, mon crétin de dentiste songe à en installer une juste sous le nez de ses victimes : c'est là la marque d'un esprit malade que l'abus de télévision aura condamné à la déshérence mentale.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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