France

Jean-Baptiste Rambla et les fantômes de l'affaire Ranucci

Sandrine Issartel, mis à jour le 20.08.2017 à 8 h 06

L'homme qui a été mis en examen le 11 août pour le meurtre d'une jeune femme de 21 ans à Toulouse, fin juillet, n'est pas un inculpé comme les autres. Petit frère d'une fillette de 8 ans retrouvée assassinée en juin 1974 à Marseille, pour le meurtre de laquelle Christian Ranucci a été guillotiné, Jean-Baptiste Rambla est passé du statut de victime à celui de bourreau.

Christian Ranucci après ses aveux, le 6 juin 1974. STF / AFP FILES / AFP.

Christian Ranucci après ses aveux, le 6 juin 1974. STF / AFP FILES / AFP.

Cet article est publié dans le cadre d'une série sur des personnes hantées par des affaires judiciaires. À lire également: l'histoire de Pauline Dubuisson et du meurtre qui l'a toujours poursuivie, et celle de Vjeran Tomic, le voleur de tableaux traqué.

«L'affaire Ranucci, c'est le drame de ma vie», confiait Me Paul Lombard à l'écrivain Laurent Boscher lors de l'écriture des Confidences d'un ténor du barreau. L'avocat est décédé le 15 janvier dernier, avant la sortie du livre. S'il ne s'est jamais remis d'avoir dû accompagner son client, Christian Ranucci, à l'échafaud, il n'est pas le seul à avoir été hanté par cette tragédie. C'est sans doute le sentiment que partage toute personne qui, de près ou de loin, y a été confrontée.

Le corps de Cintia Lunimbu, 21 ans, a été retrouvé le 27 juillet dernier à Toulouse, gisant dans une mare de sang dans son petit appartement de la place des Tiercerettes. Ses proches avaient alerté les secours car elle n'avait plus donné signe de vie depuis 48 heures. L'homme soupçonné d'être l'auteur du meurtre s'appelle Jean-Baptiste Rambla, 49 ans. Il a été interpellé le 9 août à Six-Fours-les-Plages, dans le Var, et mis en examen pour «meurtre en récidive», car ce n'est pas la première fois qu'il a affaire à la justice.

En octobre 2008, il a été condamné par la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, la même cour d'assises qui avait reconnu en 1976 Christian Ranucci coupable du meurtre de sa sœur Marie-Dolorès Rambla, à une peine de 18 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de Corinne Beidl à Marseille. La patronne de restauration, qui l'employait, avait disparu le 20 juillet 2004. Les restes de son cadavre en décomposition avaient été retrouvés sept mois plus tard dans un cabanon au fond du jardin de Jean-Baptiste Rambla, qui avait reconnu être l'auteur du meurtre.

Témoin de l'enlèvement

«Quand on a vécu ce qu'il a vécu, on ne peut pas fonctionner normalement», avait déclaré son avocat, Me Pesenti, lors du procès. Jean-Baptiste Rambla avait 6 ans lorsque, le 3 juin 1974, il a assisté à l'enlèvement de sa grande sœur, Marie-Dolorès, 8 ans. Tandis que les enfants jouaient sur le parking de la cité HLM Sainte-Agnès, dans le quartier des Chartreux, où ils habitaient à Marseille, un homme est venu les trouver. Il venait de garer sa voiture grise et était à la recherche de son «gros chien noir». Il a demandé à Jean-Baptiste d'aller le chercher derrière l'immeuble. Le garçonnet s'est exécuté et a laissé sa sœur seule avec l'inconnu. La petite fille ne sera jamais revue vivante. Son corps, sur lequel on trouvera la trace d'une quinzaine de coups de couteau, sera retrouvé le lendemain dans des fourrés à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Marseille.

Le jour de l'enlèvement de la fillette, un automobiliste grille un stop près de Marseille à bord d'une voiture grise et est pris en fuite par un couple qui relève le numéro de sa plaque d'immatriculation. Le conducteur poursuivi se nomme Christian Ranucci. À vingt ans, il est commercial et vit chez sa mère, à Nice. Ce jour-là, suite à un accident, il se retrouve embourbé dans une champignonnière et demande de l'aide aux habitants de la ferme voisine. Le lendemain, le corps de la fillette est retrouvé à proximité.

Christian Ranucci est interpellé. Il pense au départ qu'il est inquiété pour une infraction routière, alors qu'il est en fait immédiatement soupçonné d'être l'auteur du meurtre de Marie-Dolorès Rambla. Le couple qui a poursuivi la voiture responsable du délit de fuite affirme avoir vu un individu s'enfuir à pied en poursuivant une fillette, et identifie, après une première «présentation» infructueuse, cet individu comme étant Christian Ranucci. Au bout de 19 heures de garde à vue, le jeune homme passe des aveux qu'il maintiendra, dans un premier temps, devant le juge d'instruction. Puis se rétracte.

Il est renvoyé devant la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence, pour être jugé au cours d'un procès éclair de deux jours seulement, qui s'ouvre le 9 mars 1976 dans un climat de psychose. «La France a peur. Je crois qu'on peut le dire aussi nettement. [...] Oui, la France a peur et nous avons peur, et c'est un sentiment qu'il faut déjà que nous combattions, je crois. Parce qu'on voit bien qu'il débouche sur des envies folles de justice expéditive, de vengeance immédiate et directe. [...]», déclarait le journaliste Roger Gicquel, le 18 février 1976, sur TF1, ouvrant son journal au lendemain de l’arrestation de Patrick Henry, meurtrier du petit Philippe Bertrand.

Les murs du palais de justice sont tagués de phrases réclamant la mise à mort de l'accusé. Devant le bâtiment, une foule haineuse fait de même à vive voix. Me Paul Lombard, qui dirige la défense de Ranucci aux côtés de deux confrères, évoquera «l'atmosphère de corrida, de mise à mort» qui régnait sur le palais de justice. Ranucci se défend mal. «Froid comme un iceberg», il ne parvient pas à attirer la sympathie du jury. «Mon plus redoutable adversaire, c’est vous-même, Ranucci! Vous qui êtes incapable d’inspirer la sympathie aux autres avec vos yeux de poisson mort!», lui lance Me Lombard lors de sa plaidoirie. «Un innocent, il crie, il hurle, il se débat, il n’accepte pas le destin. Vous, vous vous êtes montré froid comme un iceberg, impassible, comme étranger à nos débats. Imbécile!», poursuit-il, tout en plaidant l'acquittement de son client.

«Le bruit du seau d'eau que l'on lance sur la machine pour laver le sang d'un jeune homme»

Mais le sort de Ranucci, à l'encontre duquel l'avocat général a requis la peine capitale, est scellé. A l'issue de trois heures de délibération, la cour suit les réquisitions du ministère public. Le 10 mars 1976, Christian Ranucci, 21 ans, est reconnu coupable du meurtre de Marie-Dolorès Rambla et condamné à mort. Le pourvoi en cassation formé par ses avocats sera rejeté, tout comme le recours en grâce sollicité auprès du président de la République, Valéry Giscard d'Estaing.

Le 28 juillet au petit matin, Christian Ranucci est réveillé par surprise dans sa cellule de la prison des Baumettes, à Marseille. Accompagné de ses trois avocats, Mes Paul Lombard, Jean-François Le Forsonney et André Fraticelli, il est conduit vers la guillotine. Il refuse le verre d'alcool mais accepte la cigarette qu'on lui propose. Il la fume tandis que Me Le Forsonney lui lit une lettre écrite par sa mère. A 4h13, Ranucci est mort, décapité.

«Je me souviens des bruits horribles qui, brusquement, viennent saigner le silence. Un premier bruit, sourd. C'est le corps du supplicié que l'on met en place. Un second bruit de catastrophe. C'est le couteau qui s'abat. Et puis, peut-être le plus atroce, le bruit du seau d'eau que l'on lance sur la machine pour laver le sang d'un jeune homme», déclarera Me Lombard, en 1981, à propos de l’exécution de Ranucci. «L'avocat se souvient surtout des batailles perdues», concédera ce farouche opposant à la peine de mort.

«Cette affaire me colle à la peau», écrira de son côté Me Le Forsonney dans Le fantôme de Ranucci, publié en 2006. «J'avais 25 ans, il en avait 22. Mon client a été condamné et exécuté alors qu'il était peut-être innocent. Il y a de quoi occuper la vie d'un avocat. On n'en sort pas indemne, il reste une plaie ouverte.» Alors jeune avocat, débutant chez le pénaliste de renommée nationale qu'était Me Lombard, il s’était retrouvé commis d'office à la défense de Christian Ranucci en attendant que son patron le rejoigne. Après l’exécution de son client, Jean-François Le Forsonney, décédé en 2009, s'est tourné vers le droit civil et social, laissant de côté le droit pénal. Il n'a cependant jamais abandonné la promesse faite à Christian Ranucci qui, avant de basculer sur l'échafaud, avait lancé, selon ses avocats: «Réhabilitez-moi!» Il aura donc été de tous les combats lors des trois demandes de révision de la condamnation, toutes rejetées.

Une affaire qui «colle à la peau»

Il n'est pas le seul à qui cette affaire «colle à la peau». En 1978, l'écrivain Gilles Perrault signait Le Pull-Over rouge, contre-enquête à succès analysant les ratés et les trous de l'enquête et développant la thèse d'une possible erreur judiciaire, toujours défendue par lui aujourd'hui. Très vite adapté au cinéma par Michel Drach, le livre a fait beaucoup pour le retentissement dans l'opinion publique de l'affaire Ranucci dans les années qui ont suivi l'exécution. En 1981, lors de son discours réclamant l'abolition de la peine de mort à l'Assemblée nationale, le ministre de la Justice Robert Badinter lançait ainsi: «[Sur] Christian Ranucci, je n'aurais garde d'insister, il y a trop d'interrogations qui se lèvent à son sujet, et ces seules interrogations suffisent, pour toute conscience éprise de justice, à condamner la peine de mort.»

Il y a quelques mois, Gilles Perrault signait la préface du Procès Ranucci, ouvrage publié par Geneviève Donadini, 76 ans, qui fut à l'époque la seule jurée femme du procès d'Aix-en-Provence. Elle non plus n'a jamais oublié cette expérience, qu'elle relate dans ce livre écrit pour «se libérer du poids de la culpabilité», pour montrer «comment cet épisode douloureux l'a accompagnée silencieusement durant toute sa vie». «Nous nous retrouvions avec ce droit exorbitant, ce droit de vie ou de mort, ce droit de tuer sciemment, de décider que la personne installée sur le banc d'en face allait mourir. Comment ne pas penser que nous étions là paisiblement, sans armes, dans la position du peloton d’exécution?», écrit-elle, racontant qu'au prononcé du verdict, elle s'est enfuie du palais de justice et a pleuré toute la nuit. Elle se souvient également du choc ressenti à l'annonce de la mort de Ranucci et de son soulagement lors de l'abolition de la peine de mort.

Dans l'autre camp, les tenants de la culpabilité de Christian Ranucci n'ont pas non plus désarmé. Au fil des décennies, Valéry Giscard d'Estaing a plusieurs fois expliqué qu'il ne regrettait pas de ne pas avoir accordé sa grâce à celui qui fut le premier supplicié de son septennat –deux autres ont suivi en 1977, les deux derniers exécutés avant l'abolition de la peine de mort. L'un des policiers responsables de l'enquête, Mathieu Fratacci, a défendu son travail dans un livre paru en 1994, tandis qu'un autre policier passionné par l'affaire, Gérard Bouladou, a publié en 2005 et 2006 deux ouvrages défendant la thèse de la culpabilité de Ranucci.

Les membres de la famille Rambla ont constamment affirmé leur conviction de la culpabilité du condamné, pour qui leur avocat, Gilbert Collard, s'était refusé à l'époque à réclamer la peine capitale lors de la plaidoirie des parties civiles. Jean-Baptiste Rambla figure lui aussi sur la liste des traumatisés de l'affaire Ranucci. D'abord, au même titre que ses parents, parce qu'il a perdu un être cher. Mais également parce que son existence est marquée toute entière du sceau de la culpabilité. Ce 3 juin 1974, il n'a pas pu empêcher l'enlèvement de sa sœur, dont il a été le seul témoin. Un traumatisme en soi pour le petit garçon de 6 ans, contraint de prendre dès lors des médicaments pour dormir avant, à l'adolescence, de plonger dans la drogue. À cette première culpabilité s'ajoute celle d'avoir, malgré lui, alimenté les polémiques du fait de ses déclarations parfois variables, comme peuvent l'être celles d'un enfant interrogé par la police au lendemain de la découverte du corps de sa sœur.

«Je n'ai pas d'avenir depuis l'âge de 6 ans»

«Je n'ai pas d'avenir depuis l'âge de 6 ans. Je suis transparent», avait-il déclaré à l'ouverture de son procès pour le meurtre de Corinne Beidl. «Jean-Baptiste, c'était le frère de... le fils de... le témoin de... Toute sa vie, il a été l'élément d'une histoire, on ne s'est jamais occupé de lui», expliquait, à la barre, une amie de la famille citée comme témoin. Une vie volée, vécue dans l'ombre d'une affaire qui n'a cessé de ressurgir, de contre-enquêtes en demandes en révision en passant par un film ou un téléfilm. «Jean-Baptiste Rambla a grandi avec une double culpabilité: n'avoir pas pu protéger sa soeur et n'avoir reconnu ni Christian Ranucci ni sa voiture face aux enquêteurs qui l'ont interrogé», estimait son avocat.

Alors qu'il était élève au collège, dans les années 1980, Jean-Baptiste Rambla était tombé sur une photo de Christian Ranucci dans un livre de français. Le professeur avait demandé aux élèves d'apprendre un extrait du texte de Gilles Perrault par cœur, ce à quoi il se serait refusé, jetant le livre au milieu de la classe. Pour ce geste, il fut renvoyé une semaine de l'établissement.

Sa victime, Christiane Beidl, il la connaissait depuis toujours. Ils ont grandi dans la même cité. Son frère et sa sœur étaient dans la même classe que Marie-Dolorès. Christiane Beidl croisait souvent le père de Marie-Dolorès et de Jean-Baptiste au café. Un jour, celui-ci s'est épanché sur l'inquiétude qu'il nourrissait à l'égard de son fils, sans emploi stable. Christiane a alors proposé de lui donner un travail dans sa société de restauration. Elle lui a tendu la main, il a fini par lui ôter la vie.

«Que vous ayez souffert de la surmédiatisation de l'affaire Ranucci, d'être le survivant de votre soeur, ce sont des comportements psychologiques admis par tout le monde», avait déclaré l'avocat général en requérant vingt années de réclusion, mais «cela ne justifie pas le meurtre de cette femme qui vous a tendu la main justement parce que vous avez été une victime». La cour s'était montrée légèrement plus indulgente, le condamnant à 18 ans. «Je pense que les jurés ont été sensibles au passé sacrifié de mon client et que ce dernier acceptera sa peine», s'était réjoui son avocat. Détenu modèle, Jean-Baptiste Rambla avait été remis en liberté le 16 février 2015 et était venu s'installer à Toulouse, manifestement toujours hanté par ses démons. L'affaire Ranucci sera-t-elle, une fois encore, versée au dossier?

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (19 articles)
Journaliste
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