Monde

Les Ramblas, ce douloureux symbole de Barcelone

Laura Guien, mis à jour le 18.08.2017 à 17 h 37

Délaissées par les Barcelonais au profit des touristes, ces artères de la ville frappées ce jeudi 17 août par le terrorisme islamiste n'en gardent pas moins l'aura d'un passé populaire et outrancier.

Les Ramblas de Barcelone, en avril dernier, lors de la fête de Sant Jordi I Josep LAGO / AFP

Les Ramblas de Barcelone, en avril dernier, lors de la fête de Sant Jordi I Josep LAGO / AFP

Un attentat sur les Ramblas de Barcelone. La phrase contient comme une absurdité en soi: la rencontre de deux univers aussi antinomiques que l’État islamique et le tourisme low-cost de la plus fameuse artère catalane. Un oxymore. Je n’étais, par chance, pas sur les lieux ce tragique jeudi après-midi. Comme beaucoup de personnes vivant à Barcelone, j’ai eu cet échange surréaliste mais rassurant avec mes proches une fois le choc de la nouvelle encaissé: «Tu es sur les Ramblas?/Non, bien-sûr.» 

Les Barcelonais d’origine ou d’adoption ne le confesseront qu’à demi-mot, mais passée la stupeur des premiers instant, la révélation du lieu de l’attentat –les Ramblas– a pu instiller chez certains d'entre eux un sentiment coupable de soulagement. Si cela n'enlève rien bien entendu à l’atrocité de l’attentat et à la douleur qui pèse sur la ville catalane, il reste une réalité: très peu de locaux arpentent encore quotidiennement cette emblématique artère.

Au moins 34 nationalités touchées

 

En 2007, une étude réalisée par une association de voisins du quartier formalisait ce constat: sur 10 personnes arpentant quotidiennement les Ramblas, 2 seulement seraient des habitants de la cité. Dix ans plus tard, le terrible bilan de l’attentat de ce jeudi semble tragiquement corroborer ces chiffres: parmi les quatorze morts et la centaine de blessés, près de 34 nationalités différentes ont été touchées entre les deux attaques survenues à Barcelone et à Cambrils, dont vingt-six Français.

En ciblant ces emblématiques avenues, les terroristes ont clairement cherché à blesser le plus de nations possibles. À viser un symbole de la massification touristique à l’œuvre dans la ville. Quand on vit à Barcelone, rejoindre la Plaza Catalunya sans poser un seul orteil sur les Ramblas est un sport national. Les itinéraires bis, les plus rapides, dans les petites rues étroites du Gotico ou du Raval, s’échangent comme des secrets de famille jalousement gardés. Les Ramblas ont leur propre météo, leur propre éphéméride, intimement liés à l’arrivée des énormes bateaux de croisière dans le port sur lequel elles se déversent. En 2016, ces derniers ont déposé plus de 2,5 millions de visiteurs presque directement sur les Ramblas. Frapper au mois d’août, alors que l’essentiel des locaux a quitté la chaleur écrasante de la capitale catalane, c’est forcément le gage de toucher une population étrangère et un tourisme essentiellement familial.

Canaletes, Estudis, San Josep, Caputxins, Santa Monica…

Mais si les locaux ont déserté les Ramblas, ils continuent d’en parler. Comme d’une connaissance emblématique que personne ne fréquente plus depuis longtemps mais qui s’immisce quand même dans toutes les discussions. De laquelle on se plaint, dont on ne cesse de commenter les dernières frasques, sans vraiment savoir à qui ou à quoi les attribuer. Outrancière dans sa débauche, devenue dépravée, dénaturée.

En réalité, «la Rambla», à l’origine terme catalan désignant un cours d’eau asséché transformé en large avenue semi-piétonne, n’est pas une mais multiple: Rambla de Canaletes, dels Estudis, San Josep, Caputxins, Santa Monica… Les vieilles personnes, à Barcelone, vous diront exactement où elles se rendent, sans doute possible, en nommant les Ramblas par leurs vrais noms d’origine.

«Les Ramblas sont plurielles. Cela rend ainsi difficile le fait de figer ce qu’elles représentent au niveau symbolique», explique l’anthropologue catalan, spécialiste des conflits urbains, José Mansilla.

La simplification de leurs noms s’est également accompagnée d’un changement des usages. Zone de déambulation populaire jusqu’à l’arrivée des Jeux olympiques de 92, les Ramblas servent alors de limite entre la vieille ville du «Barrio Gotico» et le sulfureux quartier du Raval. Víctor del Árbol, romancier catalan, a passé son enfance dans le vieux quartier de la ville. Cet ancien membre des Mossos d’Esquadra, la Police de la communauté autonome de Barcelone, témoigne de cette mutation:

«La Rambla n’est plus le lieu de mon enfance, cette artère canaille qui se déversait dans le quartier du Barrio Chino. Cette Rambla était un lieu habité à chaque coin de rue par des putes sans chance, et des proxénètes sans génie, mais c'était aussi le centre de notre monde, le musée de cire et son bar avec ses gnomes de papier carton.»

Une avenue un tantinet crapuleuse mais aussi familiale, comme dans toutes les contradictions que manie Barcelone avec beaucoup de dextérité. «C’était avant tout un espace de promenade, où les gens allaient acheter des animaux domestiques, en majorité des oiseaux», rappelle l’anthropologue.

Ventilateurs, aimants et fausses chemises du Barça

 

Un faisceau d’événements vont changer les Ramblas, à commencer par l’interdiction de la vente d’animaux domestiques dans la rue, et la projection internationale de la ville dans le cadre des JO de Barcelone en 1992. À partir de cet évènement, le Gotico commence progressivement à se convertir en vitrine du tourisme de masse. Aujourd’hui, les Ramblas représentent essentiellement cette référence de la «marque Barcelone».

«Ce n’est plus une voie de communication, ni un espace de sociabilisation au niveau populaire. Les Ramblas sont devenues basiquement cette façade théâtralisée de Barcelone. Où les kiosques ne vendent plus de journaux mais des souvenirs, où les gens qui y passent ne sont plus des Barcelonais, et où rien de ce qui y est présenté n’est local.»

Une vitrine d’un tourisme kitsh et «espagnolisant» qui s’entrechoque particulièrement avec les volontés indépendantistes catalanes et les propres codes identitaires de la région, comme le rappelle Marc Rude dans cet article au titre évocateur: «La Rambla is not Barcelona»:  

«Une fois passé Canaletes, l’ample passage se voit réduit à sa plus simple expression entre les supposés kiosques de presse –boutiques de souvenirs disposant de quelques vagues journaux dans un coin–, les portants giratoires où s’exposent toute les babioles d’inspiration Gaudienne et les groupes de touristes qui se divertissent. Ventilateurs, aimants et fausses chemises du Barça...»

Un lieu de revendication

 

Pour autant, à Barcelone, où l’irrévérence et l’ambiguïté se côtoient toujours, les Ramblas n’ont pas totalement été expurgées de leur esprit rebelle. Ses avenues se sont plus que jamais muées en un espace où est mis en scène le conflit urbain. Depuis l’arrivée de la maire indignée Ada Colau, les revendications des associations de quartier battent leur plein pour «récupérer les Ramblas». Un concours sous l’égide de la mairie a même été organisé pour faire remonter les propositions en vue de leur éventuelle transformation, prévue pour 2019.

Tout en bas de leur trajet, au pied de la statue de Christophe Colomb, les «manteros», ces vendeurs de souvenirs à la sauvette, autre visage de la l’extrême précarité et du tourisme low cost de Barcelone, ont également choisi d’y installer leur «marché rebelle», dans une très visible dispute symbolique de l’espace, inhérente à cette nouvelle Barcelone globalisée.

« Quel meilleur endroit de revendication que ce lieu des plus emblématiques et mercantile de la ville?», interroge José Mansilla.

Certains d’entre eux auront sans doute été pris dans les mouvements de panique qui auront secoué la zone après l’attaque. Mêlés aux touristes, aux locaux et à toute cette population hétéroclite qui s’est tragiquement rencontrée.

Le terrorisme islamiste affectera-t-il la manière dont les Ramblas sont perçues et vécues par les Barcelonais, eux qui ont massivement réinvestis ces rues ce vendredi 18 août pour dire qu'ils n'avaient pas peur? Il est bien évidemment trop tôt pour le dire. En attendant, peu importe que les habitants de la ville les aient arpentées ou pas ce jour-ci, ou tous les autres. Comme me l’écrit si justement Victor del Arbol quelques heures après les premiers bilans, «aujourd’hui, cette artère s’est brisée et saigne du sang de tous les peuples qui nous habitent».

Laura Guien
Laura Guien (29 articles)
Journaliste
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