France

La «droite hors les murs», ou l’échec d'une «alt-right» à la française

Gaël Brustier, mis à jour le 18.08.2017 à 11 h 01

Cet archipel de personnalités, de micro-mouvements et de médias aux contours flous est un foyer d’agitation permanent à droite, mais qui se retrouve aujourd'hui dans une impasse politique de plus en plus visible.

Robert Ménard, le 28 mai 2016, lors du «Rendez-vous de Béziers». BERTRAND LANGLOIS / AFP.

Robert Ménard, le 28 mai 2016, lors du «Rendez-vous de Béziers». BERTRAND LANGLOIS / AFP.

Incarnée médiatiquement par Robert Ménard, Eric Zemmour ou Patrick Buisson, ainsi que par l’ancien candidat à l’élection présidentielle Philippe de Villiers ou l’ancien ministre de la Défense Charles Millon, la «droite hors les murs» a vu ses rêves s’envoler ces derniers mois. Elle se rêvait comme une «alt-right» à la française, mais sans Donald Trump, et sous une présidence faisant preuve d’un syncrétisme idéologique propre aux expériences césariennes, elle se trouve aujourd'hui fort dépourvue.

L’échec de François Fillon, puis surtout la désastreuse performance de Marine Le Pen face à Emmanuel Macron lors du débat de second tour de l’élection présidentielle, ont sonné le glas des rêves de cette petite galaxie. L’éclipse politique de Marion Maréchal-Le Pen, que n'a pas compensé l'élection à l'Assemblée nationale d'une députée «hors les murs» en la personne d'Emmanuelle Ménard, n’a pas amélioré l’optimisme de cet aéropage de personnalités en quête d’un débouché politique.

Malgré son traditionnel pessimisme, cette droite s’était pourtant laissée porter, quelques années durant, à un relatif optimisme quant à ses chances de peser politiquement. Les cinq années de présidence de François Hollande lui avaient fait espérer une influence exponentielle. La Manif pour tous (LMPT) avait donné naissance à un vaste mouvement conservateur, aux marges duquel une myriade de groupes militants avaient pris leur essor. Après la présidence Sarkozy, le retour de flamme identitaire avait porté le débat public à incandescence. A l’automne 2016, la primaire de droite avait porté François Fillon, soutenu par les militants les plus conservateurs de la droite parlementaire, à la candidature à l’élection présidentielle. Économiquement le plus souvent libéraux, marqués par un conservatisme militant, les membres de cette droite «hors les murs» aspiraient alors à changer le programme trop «à gauche» (c’est-à-dire étatiste sinon statolâtre) du FN et à imposer des mesures programmatiques à LR.

«Oz ta droite» sans magicien

Si cette «droite hors les murs» est privée d’un instrument de formation de cadres politiques, elle n’est pas démunie d’outils pour mener son combat symbolique. Elle dispose de relais comme Boulevard Voltaire ou Valeurs Actuelles, ce qui demeure un réel atout. Surtout, elle bénéficie d’une municipalité de taille importante avec Béziers, dans l’Hérault, capitale d'un univers fiévreux dont l’opiniâtre animateur est Robert Ménard. Vitrine ou laboratoire, Béziers sait aussi se faire forum des droites au cours de rencontres autour de figures comme Éric Zemmour ou Jean-Yves Le Gallou, conviés pour des conférences dans la cité héraultaise.

Le rendez-vous qui s’y tint en mai 2016 devait ainsi être le détonateur d’une insurrection d’un peuple de droite soumettant les états-majors partisans FN et LR. Mais l’affaire fut compromise quand Marion Maréchal-Le Pen quitta les lieux suite à une de ces polémiques et un de ces coups d’éclat dont la «droite nationale» (c’est-à-dire l’extrême droite lorsqu’elle se nomme elle-même) a le secret. «Oz ta droite», le «Podemos de droite» de Robert Ménard, ne trouva pas son magicien.

Pour que «Oz ta droite» existe et pèse politiquement, il aurait fallu, d’une part, qu’aucun groupe n’occupe le même espace politique. Or, le cavalier seul des identitaires, aux idées très proches de la majorité des personnalités de la «droite hors les murs», prive sans doute aucun ce mouvement d’une capacité d’impulsion politique débordant les frontières de Béziers et de sa circonscription législative. Ce mouvement identitaire, sans être assimilable dans son ensemble à cette «droite hors les murs», a d'ailleurs contribué à lui fournir des cadres politiques (le cadre du Bloc identitaire Christophe Pacotte fut ainsi un temps éphémère membre du cabinet de Robert Ménard), voire des élus, comme Philippe Vardon, devenu conseiller régional de PACA sur la liste FN. Une confirmation du débouché électoral d’un mouvement identitaire qui impose ses mots et occupe l’espace convoité par la «droite hors les murs».

Une victoire à la Pyrrhus sur l'Algérie

Béziers est aussi une terre marquée par la présence de nombreuses familles de rapatriés d’Algérie: le conflit algérien est un thème plus que récurrent et une sorte de glu idéologique pour cette galaxie pétrie de contradictions. Robert Ménard, Patrick Buisson, Philippe de Villiers ou Eric Zemmour sont tous personnellement reliés à ce moment de notre histoire. Dans La nouvelle Guerre d’Algérie n’aura pas lieu, un essai publié par la Fondation Jean-Jaurès, l'historien Nicolas Lebourg et le directeur du département «Opinion et stratégies d’entreprise» de l’Ifop Jérôme Fourquet dressaient en début d'année le portrait d’une France encore habitée par la mémoire de la guerre d’Algérie et prompte à en faire un usage politique:

«Depuis une décennie, l’entretien de la conflictualité mémorielle n’est plus réservé aux intellectuels d’une droite radicalisée. Il est devenu une production sociale où interviennent aussi bien des associations “nostalgériques” que des pouvoirs publics, comme ces municipalités du littoral méditerranéen qui perpétuent un souvenir de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) pour le moins ambivalent. Ces divers types d’acteurs sociaux ont pu puiser dans les matériaux forgés par les rapatriés d’Algérie, pieds-noirs et harkis afin d’établir leur “communauté” par-delà 1962.»

Nicolas Lebourg et Jérôme Fourquet constatent à raison qu’«il existe des cultures politiques et sociales dont les structures peuvent perdurer dans la longue durée et qu’il faut comprendre. Il existe des usages actuels du passé qu’il convient d’interroger pour mieux saisir ce qui travaille le présent. Il existe une problématique franco-algérienne qui demeure brûlante, car elle nécessite d’être davantage appréhendée en tant qu’objet des sciences sociales. Il existe une partie de l’opinion qui lie la période actuelle et celle de 1954-1962».

L’exploitation politique de la mémoire de cette France-là est-elle cependant encore un atout de cette «droite hors les murs»? Elle n’en a pas l’apanage. Le FN de Jean-Marie Le Pen puis de Marine Le Pen conserve une forte composante idéologique marquée par l’esprit OAS. Quant à l’UMP-LR, elle rééexamine l’héritage gaulliste post-1962, de nombreux élus du Sud-Est boycottant par exemple la commémoration officielle de la fin du conflit, le 19 mars. Autant dire que cette glu idéologique de la «droite hors les murs» se dilue allègrement dans un espace de droite aligné sur elle. Elle souffre, sur ce point, d’avoir gagné.

Un monde catholique qui ferme ses portes à la «droite hors les murs»

Le vaste mouvement conservateur d’inspiration catholique né de La Manif pour tous n’est, quant à lui, que très partiellement relié à la «droite hors les murs». Certes, l’un des fondateurs des Veilleurs s’est rendu à Béziers mais les autres animateurs de ce groupe issu de LMPT n’ont pas suivi le mouvement, voire ont engagé un cheminement inverse. L’importance numérique de LMPT en 2013 est sans commune mesure avec celle d'aujourd'hui et, surtout, un événement semble avoir favorisé la prise de distance.

En effet, la crise des réfugiés a paradoxalement contribué à priver la «droite hors les murs» de l’espace stratégique d’un monde catholique qu’elle convoitait. Pourtant privé du contrepoids organisé de l’antique «catholicisme de gauche» et souffrant globalement du caractère balbutiant de l’univers des «catholiques d’ouverture», le monde catholique pratiquant ne s'est pas radicalisé sur cette question, mais s’est aligné sur une société française coupée en deux. Il a par ailleurs plutôt bien accueilli l’appel du pape François à accueillir les migrants.

Ne négligeant quant à lui absolument rien, ni aucun segment social ni aucune clientèle possible, le candidat Emmanuel Macron a su faire les gestes qu’il fallait pour séduire bien au-delà des rangs des catholiques de gauche des catholiques au tempérament modéré ou conservateur. Prenant la pose pour des selfies avec de jeunes communiants à une sortie de messe du Touquet, recevant les animateurs du PadreBlog (animé par des prêtres plus que sympathisants de LMPT et penchant clairement dans le camp conservateur) ou dialoguant avec Philippe de Villiers, il séduit des catholiques de gauche comme la bibliste Anne Soupa mais aussi des catholiques plus conservateurs.

En 2012, la croissance du FN et la guerre des chefs à l’UMP, l’essor de La Manif pour tous à l’automne, l’ancrage des questions identitaires et les doutes sur la présidence Hollande avaient ouvert un espace politique à des personnalités et des groupes situés à la marges des appareils partisans. Désormais la «droite hors les murs» se résume à l’activité éditoriale de quelques pamphlétistes et à la majorité municipale de Béziers. Fin de partie pour les rentiers de la droitisation?

Gaël Brustier
Gaël Brustier (106 articles)
Chercheur en science politique
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