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L'ACLU, cette association américaine qui défend les droits des réfugiés et des néonazis

Claire Levenson, mis à jour le 23.08.2017 à 9 h 15

L'Union américaine pour les libertés civiles a aidé des suprémacistes blancs à obtenir le droit de manifester à Charlottesville. Après la mort d'une contre-manifestante, l'organisation repense sa position sur la liberté d'expression des groupes armés.

Des suprémacistes blancs venus manifester à Charlottesville en Virginie le 12 août 2017. CHIP SOMODEVILLA/AFP

Des suprémacistes blancs venus manifester à Charlottesville en Virginie le 12 août 2017. CHIP SOMODEVILLA/AFP

En janvier 2017, des avocats de l'ACLU, l'union américaine pour les libertés civiles, ont remporté la première victoire juridique contre le décret anti-réfugiés de Donald Trump. Ils ont obtenu qu'une juge bloque temporairement les expulsions d'immigrés venant de sept pays à majorité musulmane. Un traducteur irakien qui était détenu à l'aéroport de New York a été aussitôt libéré, et les avocats de l'ACLU sont devenus de véritables héros de la résistance anti-Trump.

Six mois plus tard, des avocats de cette même organisation ont aidé le suprémaciste blanc Jason Kessler à organiser une manifestation dans le centre de Charlottesville. Pour l'ACLU, connue pour son engagement à gauche, ces deux combats ne sont pas contradictoires:

«Il ne s'agit pas d'un tournant pour l'ACLU, a déclaré Anthony Romero, le directeur de l'organisation. Cela fait très longtemps que nous défendons les droits de groupes que nous détestons et avec lesquels nous sommes fondamentalement en désaccord».

A la fin des années 1970, l'ACLU avait en effet pris la décision controversée de défendre un groupe néonazi qui voulait défiler à Skokie, une banlieue de Chicago où vivaient de nombreux rescapés des camps de concentration. Plus récemment, ils ont défendu l'agitateur d'extrême-droite Milo Yiannopoulous, car le métro de Washington avait interdit une publicité pour son livre.

De leur point de vue, une véritable défense de la liberté d'expression implique de se battre pour tous, sans juger le contenu, suivant le principe expliqué par le juge de la Cour Suprême Oliver Wendell Holmes en 1929:

«S'il y a un principe de la Constitution qui exige plus d'attachement qu'un autre, c'est celui de la liberté d'opinion: non pas la liberté pour ceux qui pensent comme nous, mais la liberté pour la pensée que nous détestons.»

Dans le cas de Charlottesville, afin de limiter les violences potentielles, les autorités municipales voulaient que la marche pour le maintien de la statue du général sudiste Robert E. Lee ait lieu dans un grand parc un peu à l'écart. Le nationaliste blanc Jason Kessler a fait un procès à la ville et ce sont des avocats de l'ACLU qui l'ont gratuitement aidé à obtenir le droit de faire venir les manifestants - avec leurs torches, drapeaux confédérés, armes, croix grammées et slogans nazis - dans le centre ville. Du point de vue de l'ACLU, le gouvernement utilisait le prétexte de la menace de violence pour marginaliser des opinions peu populaires.

En accord avec l'ACLU, le juge a statué qu'il n'était pas constitutionnel pour la ville de limiter le permis de manifester des nationalistes blancs juste parce que les autorités étaient en désaccord avec leurs idées. Le premier amendement de la Constitution américaine protège en effet tous les discours, quel que soit leur contenu, sauf s'ils constituent une incitation à la violence imminente

Si dans ce cas, le droit était du côté de groupes racistes, le contexte était très différent lorsque l'ACLU s'est fait une réputation en tant que gardienne de la liberté d'expression:

«Dans les années 1960 et 1970 pendant le mouvement de défense des droits civiques et le mouvement anti-guerre du Vietnam, les gens qui avaient le plus besoin d'être défendus en termes de liberté d'expression étaient les militants noirs et anti-guerre, explique le politologue Erik Bleich, auteur d'un ouvrage sur les discours de haine. Or c'est à ce moment que l'ACLU s'est distinguée par sa protection absolutiste de tous les discours. Ils ont défendu vigoureusement le droit à l'expression de groupes marginalisés, comme les activistes anti-guerre. Mais pour être cohérents intellectuellement, ils ont défendu la liberté d'expression de tous, y compris celle de néonazis».

Cette position demeure pourtant controversée. Après le meurtre de la manifestante Heather Heyer le 12 août, tuée par un sympathisant néonazi qui lui a foncé dessus en voiture, plusieurs membres de l'organisation ont démissionné (l'un d'entre eux a écrit sur Twitter: «Ce qui est légal ne correspond pas toujours à ce qui est juste. Je ne veux pas être une caution pour les nazis») et des branches locales de l'ACLU ont critiqué la position de la direction:

«Si des suprémacistes blancs défilent dans nos villes armés jusqu'aux dents et avec l'intention de blesser, il ne s'agit pas d'une activité protégée par la Constitution des Etats-Unis.»

Des porte-paroles de l'ACLU ont commencé par défendre leurs actions dans ce dossier, expliquant que la police n'avait pas bien fait son travail, et que l'ACLU n'était pas responsable du fait qu'en Virginie, il est légal de porter une arme visible. Mais quelques jours après dans une interview pour le Wall Street Journal, le directeur Anthony Romero a changé de cap:

«Les événements de Charlottesville forcent les juges, les officiers de police et les groupes de défense des droits à examiner les manifestations de suprémacistes blancs de beaucoup plus près. Si un groupe de manifestants insiste: "Non, nous voulons pouvoir porter des armes chargées", alors nous ne sommes pas obligés de les aider. Ils peuvent trouver quelqu'un d'autre.»

Pour le politologue Erik Bleich, il s'agit d'une décision importante dans la mesure où l'organisation accepte de prendre en compte le contexte actuel - le fait que les manifestants néonazis puissent être légalement armés dans certains Etats, ce qui n'était pas le cas dans les années 1970  - pour nuancer leur défense absolutiste de la liberté d'expression. 

«Le contexte a changé parce que d'une part Trump est president et les néonazis ont le sentiment d'avoir plus de pouvoir, et d'autre part, nous vivons une époque où la loi est interprétée de telle façon que de plus en plus de gens sont autorisés à porter des armes de façon visible».

Dans les années 1970, lorsque l'ACLU avait défendu les néonazis de Skokie, ces groupes étaient beaucoup plus marginaux, et sous la présidence du démocrate Jimmy Carter, ils n'avaient aucun soutien au sein du gouvernement. Même à l'époque, leur décision avait rendu leur organisation impopulaire:

«Ils se sont probablement rappelés qu'à la fin des années 1970, ils ont perdu environ 30.000 membres lorsqu'ils ont défendu le défilé néonazi à Skokie. Or il s'agit d'une organisation qui dépend du soutien de l'opinion publique et de dons du public. Je pense qu'il y a un élément important de protection de leur image publique qui est entré en jeu dans la déclaration sur les groupes armés».

Après Charlottesville, la ville de Berkeley en Californie a modifié ses lois pour pouvoir interdire certaines manifestations qui n'ont pas obtenu de permis, et a priori, l'ACLU n'essaiera pas de contester cette décision. Pour certains puristes, il s'agit d'un tournant décevant. A propos de la décision de l'ACLU de ne plus défendre des groupes armés, le journal conservateur Daily Caller a titré: «L'ACLU trahit l'Amérique».

Dans Politico, deux défenseurs du premier amendement écrivent que le meilleur moyen de lutter contre les racistes n'est pas la censure et les lois qui pénalisent les discours de haine, comme en Europe, mais la confrontation d'idées dans le débat public. Ils notent que l'antisémitisme est plus prégnant en Europe  qu'aux Etats-Unis, malgré les lois européennes contre l'antisémitisme et le négationnisme. 

Après les violences de Charlottesville, c'était cette même idée que défendait le directeur de l'ACLU dans un communiqué:

«Nous pensons que notre démocratie est meilleure et plus forte quand elle permet la confrontation de points de vue divergents. Le racisme et l'intolérance ne seront pas éradiqués simplement en les forçant à entrer dans la clandestinité».

Du point de vue des critiques de gauche de l'ACLU, la présence des armes et l'influence croissante de l'extrême-droite ont changé l'équation. Et avec la nouvelle position de la direction sur la défense de groupes armés, l'organisation semble avoir écouté ces voix.

Claire Levenson
Claire Levenson (138 articles)
Journaliste
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