Monde

À Charlottesville, le droit aux armes a tué la liberté d'expression

Dahlia Lithwick et Mark Joseph Stern, traduit par Pierre Marti, mis à jour le 17.08.2017 à 6 h 03

Les deux premiers amendements de la Constitution américaine garantissent la liberté d'expression et le libre port d'armes, mais ces deux droits combinés font naître une inquiétante forme de censure.

Des suprémacistes blancs en armes dans les rues de Charlottesville, le 12 août 2017. CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Des suprémacistes blancs en armes dans les rues de Charlottesville, le 12 août 2017. CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Lorsque le juge Glen E. Conrad a rejeté la demande de la ville de Charlottesville de faire se tenir le rassemblement nationaliste blanc de samedi dernier dans un autre endroit que l’Emancipation Park, il a écrit que «se contenter de déplacer la manifestation vers un autre lieu n’éviterait pas le choc idéologique» entre les manifestants et les contre-manifestants. Il a également reconnu que ce n’est n’est pas un changement de lieu qui supprimerait la nécessité que des équipes de la police, des pompiers et des services médicaux d’urgence de la ville soient présentes à l’Emancipation Park. Au contraire, cela nécessiterait que des équipes soient présentes à deux endroits à la fois.

Il s’est avéré que le cauchemar qu’a connu cette ville universitaire samedi était bien plus grave qu’un conflit idéologique et nécessitait une protection policière bien plus importante que celle qui était disponible. Des dizaines de nationalistes blancs sont arrivés avec des armes semi-automatiques comme l’ont fait certains des contre-manifestants, empêchant la police d’intervenir lorsque les violences ont débuté. Les manifestants pacifiques ont vite été obligés de se cacher tandis que les émeutiers s’attaquaient à coups de battes, de fumigènes et de bombes au poivre.   

Nombre des plaintes exprimées depuis ont déploré le fait que les policiers ont observé sans s’interposer tandis que l’escalade de la violence menait à la crise. Une tragédie qui a culminé avec la mort de Heather Heyer, 32 ans, après qu’un suprémaciste blanc a conduit sa voiture contre un groupe de manifestants pacifiques.

Application trop stricte du droit

Pris hors contexte, l’ordre du juge Conrad était solidement fondé sur la doctrine du Premier amendement de la Constitution américaine: Charlottesville ne pouvait pas, ordonnait-il, déplacer les manifestants racistes «sur la base du contenu de leur discours». C’est le droit dans son application stricte, mais on peut se demander si cela tient compte de la perspective de voir des suprémacistes blancs armés envahir une ville en promettant une confrontation.

La décision du juge Conrad semble avoir été rendue dans un vide juridique où le droit de porter des armes, prévu par le Deuxième amendement de la Constitution, absorberait totalement la doctrine du Premier amendement, ou serait accepté quitte à être réétudié a posteriori. Le juge n’a pas voulu répondre à cette question centrale: si des manifestants prévoient de porter des armes et de provoquer des affrontements, le gouvernement doit-il réguler leur conduite plus strictement que d’ordinaire?

Il ne s’agit pas de la responsabilité d’un juge en particulier, mais de l’échec de la jurisprudence du Premier amendement à tenir compte de la réalité qu’implique le Deuxième amendement. Ce qui s’est passé à Charlottesville démontre que cette possibilité n’est plus simplement d’ordre théorique. Dans sa décision, le juge Conrad a choisi d’exclure de son interprétation du Premier amendement la possibilité très probable que des manifestants portent des armes. (La police de la ville avait pourtant prévenu la cour que des centaines de manifestants apporteraient des armes à feu et que des membres de milices seraient parmi les participants.) Ironiquement, en protégeant le droit à la liberté d’expression des suprémacistes blancs, le juge Conrad a peut-être provoqué la suppression de toute expression en laissant une confrontation entre les néonazis et les contre-manifestants éclater sans que la police puisse l’arrêter avant que le sang ne coule.

Le gouverneur de Virginie, Terry McAuliffe, a affirmé plus tard que les membres des milices «étaient mieux équipés que la police» et que leurs armes empêchaient cette dernière d’imposer l’ordre et de protéger les manifestants pacifiques. Bien que nous ne connaissions pas encore tous les détails de ce qui est arrivé, la déclaration du gouverneur suggère que la présence de quantités importantes d’armes létales a, dans les faits, condamné au silence de nombreuses personnes qui s’étaient réunies pour exprimer pacifiquement leur opposition au racisme.

Un forum public transformé en bagarre publique

Ce conflit entre le droit de porter des armes et le droit à la libre expression n’a rien de nouveau, mais la croissance soudaine du militantisme nationaliste blanc a rendu tristement évident le fait que, dans l’espace public, le droit des uns de porter des armes peut restreindre le droit des autres de s’exprimer librement. Des sympathisants des Confédérés apportent des armes de guerre à leurs manifestations et, le mois dernier, on a vu des membres du Ku Klux Klan porter des armes lors d’une manifestation dans un parc de Charlottesville. Quarante-cinq Etats, notamment la Virginie, autorisent le libre port d'armes et tant que des manifestants armés agissent conformément à leur permis et ne menacent pas ouvertement quelqu’un, leurs manifestations sont tout à fait légales.

Les manifestations où des armes sont présentes ne peuvent pas être considérées comme les autres uniquement parce qu’il faut respecter le Premier amendement. Bien sûr, la présence d’armes fait croître de façon dramatique la possibilité que quelqu’un prenne une balle. Comme l’ont montré les évènements de samedi, la présence de nombreuses armes, en particulier si elles sont capables de tuer beaucoup de gens en très peu de temps, peut dissuader les forces de l’ordre de s’interposer lorsqu’une manifestation devient hors de contrôle. Le résultat en est une forme inquiétante de censure: les manifestants non-violents perdent leur droit de se réunir et d’exprimer leurs idées parce que la police est trop prudente pour les protéger de la violence. Le droit de porter des armes est alors plus fort que la liberté d’expression.

Et lorsque des manifestants s’habillent comme des membres de milices et que la police ne sait plus qui est qui, le chaos est inévitable. Le problème est particulièrement profond dans des lieux publics comme l’Emancipation Park de Charlottesville et les rues et allées attenantes. La Cour suprême a rappelé récemment que les parcs et trottoirs «occupent une place spéciale dans la protection du Premier amendement en raison de leur rôle historique dans la discussion et le débat». Ces «forums publics traditionnels» ont, selon la Cour, «toujours été considérés comme des espaces de confiance par le public, et sont utilisés depuis longtemps pour se rassembler, partager des opinions entre citoyens, discuter de questions publiques».

Ainsi, le gouvernement ne veut pas empêcher des néonazis de manifester dans un parc uniquement parce qu’ils seraient néonazis. Mais qu’en est-il de néonazis qui brandissent des fusils d’assaut? Comme le monde entier l’a constaté samedi, des agitateurs armés peuvent rapidement transformer un forum public en bagarre publique et outrepasser le droit à se réunir pacifiquement.

Quand des balles accompagnent l'échange des idées

La doctrine d’interprétation actuelle du Premier amendement fait l’éloge du libre débat qui serait supposé permis dans nos rues et nos parcs. Mais elle n’est pas capable d’aider les cours à appliquer la loi lorsque des balles peuvent accompagner le libre échange des idées. La jurisprudence déterminante protégeant le droit du mouvement nationalisme blanc à manifester dans les rues est la décision de 1977 National Socialist Party of America v. Skokie, dans laquelle la Cour suprême jugeait que le gouvernement ne pouvait pas interdire à des néonazis de manifester dans un quartier juif de l’Illinois. La plupart des défenseurs des libertés civiles (y compris nous) considèrent que la Cour avait pris la bonne décision dans le cas Skokie, mais il est de plus en plus évident que celui-ci ne peut pas toujours aider des cours de justice à gérer une manifestation du mouvement nationaliste blanc dans le monde d’après Trayvon Martin et d’après la décision District of Columbia v. Heller, qui renforçait le droit individuel au port d'arme.

Quel que soit ce que les cours de justice essayaient de protéger à la suite du cas Skokie, il en a été autrement à Charlottesville. Les manifestants ne promettaient alors pas de venir avec des armes et des milices armées pour les protéger. De plus, la menace posée par les nazis qui avaient manifesté dans l’Illinois, bien que symbolique et terrifiante, en particulier dans une ville de survivants de l’Holocauste, n’était pas celle déclarant «Nous venons dans une ville avec le pouvoir de vous tuer». Les enthousiastes du Deuxième amendement diront qu’ils n’ont pas l’intention de délivrer un tel message en paradant avec des armes semi-automatiques. Leur message se bornerait à affirmer que les armes, c’est super. Mais une des leçons de Charlottesville 2017 est que, parfois, quand 500 personnes promettent de venir avec des armes à une «manifestation» pour blesser des gens qu’ils veulent voir anéantis,  ils projettent effectivement de le faire.

Il est devenu tout à fait clair que la liberté de porter des armes a mené à Charlottesville à ce qu’il y ait bien peu de discussion et beaucoup de combat. Elle semble avoir garanti que moins de gens puisse parler et que la police n’ait pas d’autre choix que d’attendre littéralement que le sang coule avant de pouvoir mettre fin à la manifestation. Si apporter des armes à un événement pousse la ligne de l’incitation à la violence au-delà du point où les gens deviennent incontrôlables, il est temps de réétudier l’intersection de la liberté d’expression et du droit de porter des armes.

Les armes blessent plus sûrement que les idées

Les manifestations où sont présentes des armes ne peuvent pas être considérées comme les autres uniquement pour respecter le Premier amendement. Quand la police est littéralement trop effrayée par des manifestants armés pour mettre fin à un affrontement, les valeurs du Premier amendement sont réduites: la discussion est supplantée par le désordre voire la mort, et les longues discussions juridiques sur les exceptions au Premier amendement selon «le moment, le lieu et la manière» semblent alors dépassées et bien dérisoires.

Dans son analyse, le juge Conrad a traité les nationalistes blancs d’aujourd’hui comme les néonazis qui manifestaient hier à travers Skokie. C’était une erreur. Les idées ne peuvent pas forcément nous blesser, mais les armes le font. C’est la raison pour laquelle les suprémacistes blancs qui manifestaient à Charlottesville le week-end dernier portaient des armes et pas des cartes Pokémon.

Il est tout à fait raisonnable que la justice tienne compte du fait que les armes peuvent supprimer la liberté d’expression quand elle doit juger de la capacité d’une ville à maintenir la paix. A l’inverse, l'issue sera macabre si elle ne tient pas compte de la réalité du Second amendement lorsqu’elle réfléchira aux valeurs que le Premier amendement nous aide à garantir.

Dahlia Lithwick
Dahlia Lithwick (13 articles)
Journaliste pour Slate.com
Mark Joseph Stern
Mark Joseph Stern (21 articles)
Journaliste
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