Life

En finir avec l'addiction

Slate.com, mis à jour le 28.12.2009 à 15 h 53

Est-ce qu'on a vraiment besoin de centres de désintox pour les gens qui passent trop de temps sur Internet ou dans les boutiques ?

Tels des fumeurs de crack tirant désespérément sur leurs pipes brisées, nous sommes, ces derniers temps, tous devenus des toxicomanes en manque. Notre drogue? L'addiction. Le concept n'est certes pas neuf: il a déjà quelques centaines d'années. Il décrivait alors la consommation compulsive d'alcool; plus tard, celles d'héroïne et de cocaïne. Aujourd'hui, nous le mettons à toutes les sauces: il semble pouvoir s'appliquer à chaque comportement jugé déplaisant ou déraisonnable. Prenez la passion démesurée pour les nouvelles technologies. Cet été, un nombre incalculable d'articles et de reportages ont vanté les mérites de la clinique ReSTART, dans l'Etat de Washington, qui semble être le premier centre de rééducation traitant l'«addiction à Internet». Pour 15.000 dollars, vous pouvez vous inscrire pour un séjour de 45 nuits sensé vous guérir de toute fascination dangereuse ou malsaine pour, disons, le jeu de rôle en ligne World of Warcraft. L'addiction à Internet n'est que l'une des addictions comportementales ayant récemment fait leur entrée dans les pages et sur les écrans des médias généralistes : voir aussi addiction au shopping, addiction au sexe, addiction à la nourriture, addiction à l'amour, etc.

Médicalisation rampante de notre quotidien

Elle fait que tout problème ou excès peut aujourd'hui passer pour une grave maladie mentale. L'addiction aux drogues est un problème sérieux ; elle a fait l'objet d'importants travaux de recherche médicale - à la différence de la plupart de ces nouvelles « addictions comportementales », qui n'ont absolument aucun fondement scientifique. Lorsque les aventures extraconjugales de Tiger Woods ont éclaté au grand jour, les médias du monde entier nous ont resservi l'« addiction au sexe » - concept non reconnu par le monde de la médecine. La définition exacte de l' « addiction à Internet » (qui demeure le plus « médiatisé » de ces nouveaux diagnostics) ne fait même pas consensus dans le monde de la recherche. Selon une étude publiée cette année dans la revue CyberPsychology and Behavior, le terme a été employé de diverses - et incohérentes - manières par les chercheurs. La plupart des études de ce « trouble du comportement » se basent sur des échantillons auto-sélectionnés d'étudiants ayant recours à l'outil informatique, et sont en général sujettes à des biais importants.

En dépit du caractère peu rationnel de ce raisonnement (qui voudrait que la consommation compulsive d'héroïne et l'amour excessif pour un jeu comme World of Warcraft soient réunis sous la même bannière - l'addiction), celui-ci a rapidement fait son chemin dans notre imaginaire collectif. La ferveur que nous mettons à dénicher de nouveaux types d'addiction semble être née d'un mélange explosif  à base de médecine populaire, de pseudo-neuroscience, et d'une compassion déplacée vis-à-vis des personnes en souffrance.

Le concept d'addiction

On pourrait croire que le concept d'addiction est vieux comme le monde. Il n'en est rien : l'idée est relativement récente - et ceux qui l'ont défendue ont toujours été animés par des objectifs politiques ou moraux. La version moderne du concept a été inventée au XVIIIème par le médecin Benjamin Rush ; accompagné de ses amis du mouvement anti-alcoolique, il présentait l'addiction comme la cause des (et l'argument contre les) dangers du démon alcool. Les boissons alcooliques étaient alors accusées de provoquer une « maladie de la volonté ».

Plus tard, la théorie de la « dégénérescence » devait faire son chemin dans le champ médical; on pensait alors que les troubles mentaux pouvaient être d'origine héréditaire ; cette hérédité condamnant ses victimes à la déficience mentale et à l'échec social. Au XIXème, dans les Colonies, l'alcool faisait des ravages parmi les natifs, réputés « inférieurs » ; les psychiatres en conclurent que les deux états - alcoolisme et dégénérescente - allaient de pair. L'addiction en tant que telle était de moins en moins imputée à la nocivité de la drogue ; on l'attribuait alors à la faiblesse physiologique des victimes. Il fallait plaindre les toxicomanes ; pas les condamner.

La « dégénérescence » et l'eugénisme finirent par disparaître dans les années 1950 - une mort méritée, et bien trop longtemps différée. Une idée a cependant survécu à ces concepts : l'affirmation selon laquelle l'addiction est due à une vulnérabilité de l'être, une susceptibilité qui existerait avant même que la personne soit entrée en contact avec la drogue. Cette ligne de pensée semble avoir atteint son apogée en 2004: un rapport de l'Organisation Mondiale de la Santé affirmait alors que la dépendance à une substance était « un trouble mental, au même titre que la maladie neurologique ou psychiatrique ».

Une telle redéfinition de l'addiction comporte ses propres risques

Nous savons bien que le fait de décrire un problème sous un angle purement médical modifie notre vision de la chose - ce qui explique sans doute pourquoi on appose l'étiquette de l'addiction sur un nombre sans cesse plus grand de comportements humains. Dans une récente étude, la psychologue Meredith Young et ses collègues de l'Université de McMaster (Canada) montrent que si l'on remplace le nom commun d'une maladie par son appellation médicale (si l'on remplace « mal de gorge » par « pharyngite », par exemple), le problème apparaît immédiatement beaucoup plus grave. Selon plusieurs autres études, les personnes interrogées estiment qu'un malade est moins maître de ses actes lorsqu'on leur décrit les problèmes psychologiques dont il souffre en termes purement scientifiques. Mais une telle approche - qui postule que les personnes en souffrance ne sont somme toute que les esclaves de leurs cerveaux malades - rend-elle vraiment service à ces dernières?

L'idée selon laquelle les problèmes comportementaux ne sont qu'une affaire de chimie cérébrale trouve également son origine dans une croyance pseudo-neuroscientifique - croyance d'une vacuité abyssale, soit dit en passant. Jugez plutôt : selon plusieurs débats très populaires sur ce sujet, addiction et dopamine ne font qu'un. Cette affirmation erronée est souvent avancée par les professionnels de la santé mentale, qui font du lien entre ces deux facteurs une explication substantielle du phénomène d'addiction - alors que rien ne permet de l'affirmer. Résumons en deux mots cette croyance en vogue : le niveau de dopamine augmente lorsque nous éprouvons du plaisir ; cette hausse provoquerait donc l'addiction. Conséquence : si quelqu'un pense qu'un comportement devrait être considéré comme une addiction, et qu'il veut vous en convaincre, il vous dira que le comportement susmentionné « augmente le niveau de dopamine ». CQFD.

Le mythe n'est certes pas complètement éloigné de la réalité : nous savons que la dopamine joue un rôle dans la sensation de plaisir et de désir, et que l'addiction aux drogues peut occasionner un changement à long terme dans le système dopaminergique. On tend à penser que cette altération du système affaiblit le contrôle des impulsions du toxicomane, et qu'elle attire son attention sur tout ce qui peut lui rappeler la consommation de drogue (ou la drogue elle-même).

Dopamine = addiction ?

Il y a une toutefois une différence subtile, mais capitale, entre ces deux façons de voir. La première parle d'une réaction immédiate déclenchée par n'importe quelle activité agréable ; la seconde évoque la possibilité d'un changement permanent dans la façon qu'a le cerveau de percevoir le monde - perception altérée artificiellement par la drogue consommée. Il n'y a pas de lien direct entre dopamine et addiction ; le fait de savoir que cette substance chimique est produite pendant une activité donnée ne veut pas dire que l'activité est néfaste en soi. Le système dopaminergique se met en marche dès que nous éprouvons du plaisir ; selon la croyance populaire, tout ce que nous aimons peut donc s'avérer addictif : lire un livre, se gratter, fabriquer une maquette de bateau à vapeur avec des allumettes - et tutti quanti. Le New York Times a récemment consacré un article aux deuils longs et irrésolus. La journaliste y citait une étude ayant démontré que l'on observe une hausse du niveau de dopamine chez les personnes concernées lorsqu'elles regardent une photographie du défunt - même le fait de penser à un être cher disparu pourrait donc être «addictif»...

La fausse équation «dopamine = addiction» est plus souvent utilisée pour confirmer nos a priori douteux que pour les remettre en question: en effet, plusieurs comportements agréables, répétitifs, et - à n'en pas douter - riches en dopamine ne sont jamais décrits comme étant des addictions. Prenons l'exemple du sport: selon une étude menée par les psychologues Kirk Wakefield et Daniel Wann, si la plupart des amateurs de sport sont équilibrés, certains d'entre eux se préoccupent beaucoup de leur équipe favorite, la suivent avec un enthousiasme excessif, et peuvent se montrer grossier - ou avoir recours à la violence - lorsque l'issue d'un match de leur convient pas. De plus, de nombreuses études ont établi un lien très clair entre les supporters et la violence, les comportements asociaux, ainsi que l'abus d'alcool. Le fait de soutenir une équipe peut donc avoir des conséquences graves sur le plan personnel et social, et semble ainsi remplir les critères d'un état d'addiction comportementale - mais la chose n'est jamais présentée ainsi. En revanche, si vous êtes fan d'un jeu vidéo en ligne, vous avez toutes les chances de vous retrouver dans une clinique privée hors de prix pour suivre une « cure de désintoxication »...

Les jeunes d'aujourd'hui nous inquiètent : nous avons peur de ce qu'ils peuvent trouver sur Internet, peur qu'ils mangent trop, peur qu'ils jettent l'argent par les fenêtres, peur que leurs mœurs soient un peu trop légères - et nous reformulons toutes ces angoisses en un mot : « addiction ». Nous sommes persuadés de ne pas être des moralisateurs - mais nous ne faisons que dissimuler nos reproches sous une terminologie médicale bien pratique. Les vulgarisateurs scientifiques nous ont servi ces contre-vérités issues de la pseudo-neurologie sur un plateau, et nous nous en sommes servis pour justifier nos préjugés. En vérité, lorsqu'on parle de ces problèmes, l'«addiction» n'est que la feuille de vigne cachant la dure réalité: nous devons comprendre pourquoi certaines personnes tentent de surmonter leur solitude, leur stress et leur dépression en s'enfermant dans des comportements qui ne les aident en rien. Et cesser enfin d'avoir recours à cette généralisation simpliste et inutile, qui empêche les personnes en souffrance de recevoir une aide appropriée.

Cassons notre accoutumance à l'addiction - sinon, c'est elle qui nous brisera.

Vaughan Bell

Traduit par Jean-Clément Nau

Image de Une : Flickr/Federico Morando

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