Monde

Le racisme en polo s'est emparé de l'Amérique

Michelle Goldberg, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 16.08.2017 à 11 h 03

Les événements de Charlottesville et les réactions qu'ils ont suscités montrent comment un extrémisme de classe moyenne s'est diffusé dans le pays.

Richard Spencer, le 12 août 2017, lors de la manifestation «Unite the Right» à Charlottesville. CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Richard Spencer, le 12 août 2017, lors de la manifestation «Unite the Right» à Charlottesville. CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

J’ai rencontré pour la première fois Richard Spencer, un des organisateurs du rassemblement partisan de la suprématie blanche à Charlottesville en Virginie, lors de la dernière convention nationale du parti républicain à Cleveland, l’an dernier. Il faisait alors partie des très nombreuses personnalités de l’alt-right (en français «crétins racistes», NdT) qui étaient descendues en ville pour y faire du réseau et fêter l’ascension de Trump. «La sensibilité de Trump me semble très proche de la nôtre», m’avait-il alors confié. «Il n’est pas proche de nous intellectuellement, non, mais il est proche émotionnellement de millions de blancs qui pensent comme moi.»

La deuxième fois que j’ai croisé Richard Spencer, c’est quand il est intervenu, en février 2017, lors de la Conservative Political Action Conference, un rassemblement annuel du parti républicain à Washington. J’assiste régulièrement au CPAC depuis dix ans et j’ai souvent entendu des orateurs y dénoncer ceux qui dépeignent le conservatisme comme du racisme. Mais après l’élection de Trump, la foule des conservateurs qui se pressaient dans la salle a accueilli Spencer comme un héros de la résistance. Certains ont pris des selfies avec lui. Un jeune homme a crié «Vive Kek!» –une blague de l’alt-right (en français «ramassis d’imbéciles», NdT) sur le dieu égyptien de l’obscurité à tête de grenouille.

J.P. Sheehan, jeune homme de 26 ans arborant fièrement sa casquette noire «Make America Great Again», sort fièrement un t-shirt «Radix» de son sac –le nom du journal en ligne de Spencer– et me déclare: «Je sais qu’il y a beaucoup de gens qui ont peur de lui, mais franchement, Richard Spencer est genre le mec le plus cool du monde!» Il m’explique alors, avec des étoiles dans les yeux, comment le fait d’assumer sa blanchitude a sauvé son âme, et lui a permis de cesser d’avoir l’impression de n’être qu’un client isolé au milieu d’un centre commercial aussi grand que le monde. Honnêtement, ce qui m’a le plus effrayé dans cette conversation, c’était que Sheehan, qui était tout de même président de l’association des Républicains de son lycée, n’a pas hésité une seule seconde avant de me laisser le citer en mentionnant son vrai nom. Il n’était pas seulement un partisan de la suprématie blanche –il n’en avait absolument pas honte.

Sortie du placard

L’élection de Trump a permis à des racistes de la classe moyenne –des gens qui caressent l’idée d’une ségrégation ethnique mais n’iraient pas jusqu’à se faire tatouer des croix gammées sur les joues ou à porter des toques du KKK– de sortir du placard. Le président a mené une campagne qui jouait sur la haine raciale. Il a utilisé le vieux slogan «America First» et a régulièrement retweeté des partisans de la suprématie blanche. Son dernier spot de campagne dénonçait une «structure de pouvoir global» parasitaire, tandis que des photographies de personnalités juives de la finance apparaissaient à l'écran. Le directeur de campagne de Trump, Steve Bannon, décrivait son site Breitbart.com comme la plateforme de l’alt-right (en français: «parti des abrutis», NdT). Aucune confusion possible: un article enthousiaste de Breitbart décrivait la manière dont «l’empire médiatique de l’alt-right alternative» (en français, «l’empire médiatique de ceux qui pensent qu’être raciste en 2017, c’est hyper disruptif», NdT) s’était rassemblé autour de la personne de Richard Spencer.

Avant Trump, on pensait généralement qu’il était très toxique, politiquement, de s’associer ouvertement aux partisans de la suprématie blanche, au moins sur le plan national. Hillary Clinton a fondé toute sa carrière politique sur ce présupposé. Nous allons bientôt fêter l’anniversaire de son discours prémonitoire sur Trump et l’alt-right (en français «les gentils nazis», NdT): «Un homme qui, à maintes reprises, a fait preuve de discrimination raciale, amateur de sombres théories du complot tirées des pages de tabloïds de supermarché ou des tréfonds d’internet ne devrait jamais diriger notre pays ni commander aux armées», disait-elle alors. Pourtant, 62.984.825 Américains ont voté pour lui. La victoire de Trump a lancé un message fort à l’attention de cette sorte de fascistes qui portent des polos et des torches et qui ont marché sur le campus de l’Université de Virginie vendredi dernier: finalement, vos opinions ne sont pas inacceptables –et vous êtes plus nombreux que vous le pensiez. La mère de James Alex Fields Jr., qui est soupçonné d’avoir précipité sa voiture dans un groupe de manifestants antiracistes, pensait que son fils s’était rendu à un rassemblement pro-Trump à Charlottesville, et elle n’avait pas tout à fait tort.

À bien des égards, il est surprenant que l'émeute de Charlottesville soit devenue un tel évènement culturel. Ce n'était pourtant pas la première fois depuis l'élection de Trump que l'alt-right (en français «les fascistes de salon», NdT) se rassemblait pour montrer ses muscles; en novembre, des centaines de nationalistes blancs s’étaient rassemblés dans le Ronald-Reagan Building de Washington, où Spencer les avait poussés à crier «Hail Trump» en faisant le salut nazi.

Et par ailleurs, ce meurtre est loin d’être le premier meurtre raciste de l'ère Trump. En mai, deux hommes de Portland, dans l’Oregon, ont été poignardés à mort par un homme qui hurlait des insultes antimusulmanes à une passagère du train et devant lequel ils avaient tenté de s’interposer; un homme blanc qui hurlait des insultes raciales a attaqué un homme noir avec une machette en Californie. La violence des manifestations et contre-manifestations de l’alt-right (en français: «des imbéciles heureux qui sont nés quelque part», NdT) n'est pas nouvelle; à Seattle, en janvier, une supportrice de Trump a tiré sur un homme qui protestait contre la tenue d’un discours prononcé par l'ancien auteur de Breitbart Milo Yiannopoulos. (Avant l'événement, son mari avait envoyé le message suivant à un ami: «Je vais à la réunion de Milo et si les chochottes font du grabuge, je vais foncer à travers leurs rangs et fracasser des crânes.»)

Le refus initial de Trump de condamner explicitement la violence des partisans de la suprématie blanche à Charlottesville ne devrait pas surprendre ceux qui se souviennent du Trump qui se perdait en circonvolutions quand on lui demandait de dénoncer les propos de son fidèle partisan, l’antisémite David Duke, ou quand il parlait de la profanation des cimetières juifs. Il serait en effet absurde de s'attendre à ce que Trump soit indigné par les actions des partisans de la suprématie blanche quand il emploie, dans sa propre administration, des personnalités telles que Steve Bannon ou Sebastian Gorka, membre d'une organisation fasciste hongroise qui s’inspire ouvertement du nazisme.

Le pays est en ébullition

Peut-être que Charlottesville a tout simplement permis tant aux libéraux qu’aux conservateurs de sortir du cauchemar dans lequel nous vivons tous depuis sept mois. La métaphore de la grenouille dans la casserole est hélas trop souvent utilisée depuis l’élection de Trump, mais pour de bonnes raisons. Car quand bien même nous passons notre temps à nous dire que ça n’est pas normal, nous n’arrivons pas à faire autrement qu’à nous acclimater à cette nouvelle atmosphère. Cela devient presque ennuyeux de pointer pour la millionième fois que nous sommes gouvernés par un cinglé raciste et par une poignée de fascistes vociférants tout droit sortis de 4chan. Mais à Charlottesville, la température est montée beaucoup trop vite. Comme si, soudainement, Démocrates et Républicains s’étaient mis à regarder autour d’eux et à réaliser que le pays est en ébullition.

Malgré cela, la vision de nazis matraquant des gens dans les rues d’une ville américaine ne fait pas encore partie, heureusement, des choses auxquelles nous sommes habituées. Et à l’inverse d’autres attaques terroristes de droite, cette voiture fonçant dans une foule de manifestants de gauche a été filmée dans toute son horreur. Et quand Trump a répondu à cet événement de la manière la plus prévisible qui soit, soudain, de toutes parts, chacun s’est mis à se demander ce qui nous arrivait et à trouver cela dégradant. Mais ne nous emballons pas: nous ne savons pas encore si cet écœurement qui transcende les partis dépasse le phénomène élitaire. On pourrait bien assister à une redite de la révélation des enregistrements de «Access Hollywood» (vous savez, cette affaire-là), quand les responsables républicains ont commencé à faire profil bas, mais que la base s’est révoltée. Dimanche, Paul Hegseth, co-présentateur de l'émission «Fox & Friends», défendait ainsi les amis de Richard Spencer à Charlottesville: «Il y a une raison pour laquelle ces gens étaient là. Pour certains, c’était par pur racisme et cela doit être condamné. Mais nombre d’entre eux ont juste l’impression que leur pays part à vau-l’eau et considèrent que le fait de parler de nationalisme –et pas de nationalisme blanc– ne veut pas dire qu’ils sont des racistes qui ne s’assument pas.»

Tout cela pourrait donc se finir avec une banalisation du nazisme. Après tout, tant que Bannon et Gorka sont à la Maison-Blanche, les manifestants racistes de Charlottesville savent qu’ils sont soutenus dans les hautes sphères de l’administration. Au final, Charlottesville pourrait bien devenir un simple jalon oublié entre l’Amérique que nous connaissions et celle que Trump est en train de créer. Si tel est le cas, alors il en faudra hélas encore bien plus pour nous choquer.

Michelle Goldberg
Michelle Goldberg (8 articles)
Journaliste à Slate.com
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