France

L'Islam en France, d'affaires en affaires

Louis Moulin, mis à jour le 29.12.2009 à 15 h 40

Les collégiennes voilées de Creil, c'était il y a 20 ans déjà.

On le pensait éteint mais le feu couvait encore. La polémique sur la burqa est repartie de plus belle après l'annonce par Jean-François Copé du dépôt d'une proposition de loi sur le sujet dès le début de l'année prochaine. L'empressement du président du groupe UMP (la mission parlementaire qui planche sur le voile intégral n'a pas encore rendu ses conclusions) n'est pas goûté par tous. Bernard Accoyer, le président de l'Assemblée Nationale, a jugé l'initiative «prématurée». D'autant que la burqa divise la majorité elle-même: la secrétaire d'Etat aux aînés Nora Berra a quitté avec fracas une réunion du groupe UMP après que l'ancien ministre de la Justice et actuel député de la Loire Pascal Clément avait déclaré, selon plusieurs témoins, que «le jour où il y aura autant de minarets que de cathédrales en France, ce ne sera plus la France».

En plein débat sur l'identité nationale et tous les dérapages auxquels il est propice, l'Islam est mis en cause à travers les grilles de la burqa. Une affaire médiatique parmi tant d'autres. Du voile aux minarets, des moutons à la burqa, elles émaillent depuis 20 ans les rapports entre l'Islam et la société française.

Les collégiennes voilées de Creil

L'affaire la plus emblématique, celle qui met le feu aux poudres médiatiques, c'est celle du voile de Creil. Le 18 septembre 1989, le principal du collège Gabriel-Havez, à Creil (Oise), décide d'exclure trois jeunes élèves musulmanes tant qu'elles continueront à se présenter voilées dans l'établissement. Réaction immédiate de Malek Boutih, président de SOS Racisme, qui juge qu'il s'agit là d'une discrimination. Le principal du collège, lui, se défend d'appliquer la laïcité républicaine. L'affaire monte jusqu'à la sphère gouvernementale, et Lionel Jospin, alors ministre de l'Education nationale, décide de saisir le Conseil d'Etat et temporise par des prises de position mi-figue mi-raisin. «Si le port du foulard doit être évité dans l'école publique, il convient que les chefs d'établissement y parviennent par le dialogue et la persuasion» indique-t-il dans un communiqué, début octobre. Ce qui sera fait à Creil, où un accord entre le principal et les jeunes filles sera trouvé le 9 octobre: elles pourront porter le voile dans la cour de récréation mais devront le mettre aux épaules pendant les cours.

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Le feu a pourtant été mis aux poudres médiatiques: des «affaires du voile» surgissent à Marseille, à Avignon... Une manifestation contre l'interdiction du port du voile à l'école rassemble plusieurs centaines de personnes à Paris le 22 octobre 1989. Le tout accompagné, bien évidemment, d'un déferlement de prises de positions sur l'Islam dans un débat particulièrement passionné.

Finalement, le 27 novembre 1989, le Conseil d'Etat rend son avis [PDF] qui conclut que «le port par les élèves de signes par lesquels ils entendent manifester leur appartenance à une religion n'est pas par lui-même incompatible avec le principe de laïcité». Reste que l'affaire a marqué les esprits. Le journaliste Hubert Vialatte, co-auteur du livre Islam en France, Islam de France? se souvient: «J'avais 14 ans à l'époque, mais je m'en rappelle très bien. Un ou deux ans après, je suis entré au lycée et il y avait des foulards dans ma classe. Franchement, on s'en foutait. Il y avait déjà un décalage entre le discours médiatique et la réalité sur le terrainMais à l'époque, on parlait déjà aussi des tenues dénudées dans les établissements scolaires». Rien de nouveau sous le soleil, donc.

Les «affaires de voile»

Les «affaires de voile» vont se poursuivre tout au long de la décennie 1990. Au lycée Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie, au lycée Faidherbe de Lille... Certaines exclusions d'établissement sont annulées par les tribunaux, d'autres non. Considérant qu'il y a inégalité devant la loi, le président Jacques Chirac décide de légiférer sur le sujet et constitue une commission présidée par Bernard Stasi. Ses travaux débouchent sur la loi du 15 mars 2004, qui interdit les signes religieux dits «ostentatoires» à l'école, dont le foulard islamique. La encore, le débat aura été intense entre les partisans de l'interdiction et ses opposants, avec une forte exposition à l'étranger.

Les «moutons dans la baignoire»

Autre thème qui agite régulièrement les médias à propos de l'Islam en France, les moutons «égorgés dans les baignoires», selon les mots de Brigitte Bardot qui lance le genre dans une tribune publiée le 26 avril 1996 par Le Figaro.

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Derrière la protection des animaux, cause dans laquelle l'actrice s'est engagée depuis des années, pointe l'islamophobie. «Je connais des pauvres qui pour un poste de RMiste passent après les musulmans» écrit-elle dans cette même tribune. On est bien loin des seules conditions d'abattage mais dans une stigmatisation plus globale de la population musulmane de France. L'actrice sera d'ailleurs condamnée à plusieurs reprises par la justice, depuis cette tribune, pour propos incitant à la haine raciale. Avec le temps, l'égorgement des moutons est devenu un épouvantail classique, d'autant plus facile à agiter que l'Aïd est fêté tous les ans. Il sera même utilisé lors de la campagne présidentielle de 2007 par Nicolas Sarkozy:


1996, 2007... Là encore, le temps passe, le «débat» reste, au grand dam de certains musulmans. Pour Azzedine Gaci, président du Conseil Régional du Culte Musulman de Rhône-Alpes, «quand arrivent les périodes électorales, il y a ceux qui draguent les musulmans et ceux qui les diabolisent. Nous on veut la paix. Nous ne voulons pas que l'Islam soit un enjeu politique».

Les caricatures de Mahomet

Le 8 février 2006, Charlie Hebdo publie des dessins parus initialement dans le Jyllands-Posten, une journal danois, quelques mois plus tôt. L'un d'entre-eux représente le prophète Mahomet affublé d'un turban contenant une bombe. La couverture de Charlie, dessinée par Cabu, figure aussi le prophète, le visage dans ses mains, qui déclare «C'est dur d'être aimé par des cons».

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Depuis le début du mois de février, des musulmans du monde entier manifestent, parfois avec violence comme au Liban où le consulat du Danemark est incendié ou en Syrie où les ambassades norvégienne et danoise subissent le même sort. La publication des caricatures par Charlie va aviver encore un peu plus le débat en France, qui connaîtra son apothéose avec le procès initié par la Grande Mosquée de Paris, l'Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) et la Ligue Islamique mondiale. Le procès se tient les 7 et 8 février 2007 à Paris. En pleine campagne présidentielle, François Hollande et François Bayrou viennent à la barre soutenir Charlie Hebdo. Nicolas Sarkozy se fend d'un fax dans le même sens, où il dit «préférer l'excès de caricature à l'absence de caricature». Charlie finit par être relaxé. Le procès, s'il a permis la tenue d'un débat de qualité sur la laïcité et  la satire, a contribué à tendre le rapport entre l'Islam, en tous cas certains de ses représentants en France, et la société française.

Des mosquée de Libercourt, et de Roissy, aux minarets suisses

«C'est le non au minaret qui l'emporte» annonce le présentateur du journal télé. La Suisse en 2009? Non, le Pas-de-Calais en 1991. A Libercourt, plus précisément, où le maire avait appelé la population à un référendum consultatif sur l'extension du lieu de culte musulman de la ville. Les remous autour des mosquées et autres minarets ne datent pas d'hier, à commencer par l'agitation d'extrême-droite. Aujourd'hui les identitaires réveillent le bon français avec des appels à la prière sur les futurs lieux de culte, il y a vingt ans le FN organisait des manifestations contre la future mosquée de Lyon. Quand bien même ils sont peu nombreux et peu élevés en France, les minarets conservent une puissance symbolique propre à faire d'eux des épouvantails efficaces.

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«Qu'il s'agisse de la burqa, des minarets ou des moutons, ce sont des images fortes véhiculées par les médias» analyse Hubert Vialatte, qui regrette «qu'on ne montre beaucoup plus les trucs extrêmes qu'on ne décrypte des choses moins spectaculaires, comme par exemple tout le réseau associatif musulman». C'est bien parce que la charge symbolique du lieu de culte est forte que Philippe De Villiers choisit d'intituler son ouvrage de 2006 Les mosquées de Roissy, déclenchant une nouvelle polémique. D'après le leader du Mouvement pour la France, les souterrains de l'aéroport Charles de Gaulle abriteraient des mosquées clandestines regorgeant de Frères Musulmans en contact avec des terroristes. Pour le spécialiste de la défense Philippe Boulanger, l'analyse de De Villiers ne correspond en rien à la réalité française. Et de s'étonner de voir «ce souverainiste, qui prétend rassembler la société française, encourir le risque, par cette croisade contre l'«islamisation de la France», de la diviser profondément.»

Dans ce contexte, le débat autour de la burqa, qui bruisse depuis quelques mois, apparaît comme un avatar de plus dans la litanie des affaires entourant l'Islam en France. Dans cette succession de polémiques, il ne faut pas perdre de vue le poids d'événements bien plus lourds, comme les attentats de 1995, ceux du 11 septembre 2001 ou la situation au Proche-Orient. Ces événements créent un climat de crispation entre la société française et l'Islam, favorable à l'émergence de toutes les affaires et polémiques évoquées. Des événements avec lesquels les musulmans français n'ont pas grand chose à voir.

Louis Moulin

Image de une: Reuters, Manifestation contre la loi interdisant le port du voile dans les écoles publiques, Janvier 2004, à Marseille.

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