France

«L'humour anti-asiatique fait l'objet d'une sorte d'amnistie. Pourquoi?»

Théo Ribeton et Stylist, mis à jour le 22.08.2017 à 9 h 15

L’humoriste Bun Hay Mean et l’historienne Liêm-khê Luguern discutent des stéréotypes entourant la communauté asiatique en France.

Illustrations Aline ZAlko

Illustrations Aline ZAlko

Lui se creuse la cervelle pour faire rire, elle pour faire avancer la recherche. Tous deux ont leurs racines sur le même continent. L’humoriste Bun Hay Mean, révélé par le Jamel Comedy Club avant de brûler  les planches avec son spectacle Chinois marrant, et l’historienne Liêm-khê Luguern, spécialiste de l’immigration asiatique, font le point sur les défis d’une population entre stéréotypes racistes, violences étouffées et raccourcis communautaristes.

D’abord, clarifions un peu: c’est quoi l’immigration asiatique en France?

Liêm-khê Luguern: Une immigration restée minoritaire –des fils de la bourgeoisie venus étudier, des domestiques invisibles, des marins– jusqu’aux grands conflits du XXe siècle, qui ont réquisitionné un bon nombre de travailleurs et de soldats. La grande vague, c'est le phénomène des boat people à partir des années 1975, avec autour de 400.000 réfugiés issus de l’ex-Indochine: Cambodge, Laos, Vietnam. Et les dernières vagues ont eu lieu dans les années 1990 avec l’ouverture des frontières et la pression démographique en Chine. Il n’y a pas de statistiques ethniques en France, c’est la loi, mais aujourd’hui, on estime la communauté chinoise entre 500.000 et 600.000 individus, la composante la plus visible des migrants asiatiques.  

Vous deux, qu’est-ce que vous avez en commun?  

LKL: Justement, c’est amusant: je suis vietnamienne et Bun Hay est sino-cambodgien. Or, il y a une longue histoire de rivalité et de racisme entre ces deux pays, ce qu’on sait peu en France. C’est d’autant plus plaisant et symbolique d’être réunis.

Bun Hay Mean: Oui, je m’en moque en disant que les Vietnamiens sont un peu les Arabes de l’Asie!

Il y a quelques mois, un sketch de Kev Adams et Gad Elmaleh grimés en Chinois à longue tresse et tenue bariolée a fait polémique. Vit-on encore à l’époque de Michel Leeb?

BHM: En tant qu’humoriste, je ne peux pas m’exprimer sur le fait que ce soit drôle ou non: ils ont leur public. Ce qui me gêne, c’est que c’est une représentation de pur fantasme. Quand Jamel ou Gad caricaturent leur entourage familial, il y a un référent actuel: ils font l’accent de leur père. Je ne dis pas que Kev et Gad sont illégitimes parce que non-asiatiques: on a tous le droit de se moquer des autres comme de soi-même. Mais un Asiatique comme ça, ça n’existe pas: c’est le blanchisseur de Lucky Luke.

LKL: Ce qui est intéressant à observer, c’est que les yeux bridés, la peau jaune, ce n’est pas un stigmate, c’est une différence en tant que telle. Un stigmate, c’est articulé autour d’un statut social: l’ouvrier algérien, la concierge portugaise. Ici, on a le sentiment que la pluralité sociologique de l’immigration asiatique (des médecins, des ouvriers, des restaurateurs…) renvoie la représentation aux fondamentaux, aux stigmates des origines. C’est pour ça que le sketch paraît vieillot.

La communauté asiatique a manifesté cette année, notamment suite à la mort de Liu Shaoyao, tué à son domicile par un tir policier en avril dernier. Pourquoi a-t-on le sentiment qu’elle est restée si longtemps silencieuse?

BHM: Mes parents ont émigré en 1972 en France et j’ai toujours été éduqué avec l’idée de la discrétion: «Fais pas de vague, on est chinois, c’est pas notre pays.» Et je pense que si on entend parler aujourd’hui de cette revendication, c’est qu’il y a désormais des populations de deuxième et troisième générations qui ont désappris l’injonction au silence et ne se vivent plus comme immigrées. On est français, rien en nous ne nous dit de baisser la tête. Mon père a été ouvrier dans une usine pendant trente piges au régime des trois-huit sans rien dire à son patron. Aujourd’hui, à ma génération, on se dit que nos parents ont payé le prix.

LKL: Ça se répète à toutes les vagues d’immigration. La marche des Beurs en 1983, puis Convergence 84, c’était la deuxième ou troisième génération de l’immigration maghrébine. C’est toujours une vingtaine d’années après. Ce n’est pas un signe de recrudescence de l’ostracisme ou de la violence, mais au contraire un super signe d’intégration: «On est là, on reste, nos parents ont tout supporté mais nous, on veut s’exprimer.»

Bun Hay, pourquoi as-tu choisi le surnom volontairement réducteur de Chinois marrant?

BHM: Parce qu’après cinq ans passés à écumer les scènes ouvertes sous le nom Bun, les gens ne se souvenaient que du fait qu’ils avaient vu un Chinois.

LKL: Transformer un terme raciste ou réducteur en outil de revendication, on appelle ça le retournement du stigmate.

BHM: Oui, j’en ai fait ma force. Comme ces militants américains qui un jour se sont dits: «Bah ouais, je suis un putain de négro»

Comment ressentez-vous le phénomène du whitewashing, quand un personnage racisé est interprété par un Blanc, comme Scarlett Johansson dans Ghost In The Shell? Ça vous dépossède?

BHM: Pas du tout, c’est le libre droit de la fiction. Si tu veux mettre Kev Adams dans le rôle d’Aladin, fais-le. Et puis, sous couvert de lutte pour la diversité, on en parle de façon très centrée sur les Blancs: pourquoi personne ne dit qu’Intouchables, mais aussi L’Ascension, interprétés par des acteurs noirs (Omar Sy et Ahmed Sylla), sont 
tous deux adaptés de l’histoire d’un rebeu?

LKL: En France, il y a à travailler pour une reconnaissance des minorités sur les écrans. Mais il faut aussi ne pas se voiler la face: qui va au cinéma? Qui en a les moyens? Les Blancs. On revient toujours au même point: il faut se poser la question sous l’angle économique. Dans le stand-up, l’humour anti-asiatique fait l’objet d’une sorte d’amnistie. Pourquoi?

BHM: Je crois qu’à un moment, les comédiens de stand-up, pour beaucoup noirs ou arabes, ont eu le sentiment d’innover en parlant de cette autre immigration. Il y a dix ans, Fabrice Éboué arrivait sur scène en disant: «Je propose qu’on se tienne tous la main, les Blancs, les Noirs, les Juifs, les Arabes… pour aller niquer la gueule aux Chinois qui commencent à nous casser les couilles.» La vanne était drôle dans la construction: moi je peux accepter un humour trash, à condition que ce soit neuf, vraiment drôle, et pas juste paresseux. Par exemple, faire l’accent: c’est tellement facile! Je me l’interdis, parce que je trouve ça ouf de se moquer des accents. Mes parents parlent avec un accent, mais ils sont bilingues, ils sont déjà deux fois plus intelligents que toi! Ils ont appris le français, une langue très, très compliquée…

Ton personnage est un pas de côté par rapport aux clichés rattachés aux Asiatiques discrets ou travailleurs…

BHM: J’aurais sûrement pu aussi plaisanter sur des clichés. Mais dans le stand-up, tout passe directement à travers moi. Et quand j’apparais au ciné, mon identité asiatique est souvent absente, comme dans Problemos où je joue un clodo, ou bientôt dans Rattrapage où je joue Jésus, mais où je suis en fait belge.

En mars dernier, Frédéric Chau est apparu dans le clip Asiatiques de France aux côtés de personnalités comme Anggun ou Pierre Sang pour dénoncer les clichés dont ils sont victimes. Qu’avez-vous pensé de cette campagne?

LKL: Malgré la bonne intention, elle m’a un peu gênée. Je suis française, vietnamienne, citoyenne du monde, j’ai migré avec mon histoire et j’ai aussi reçu de la culture qui m’a accueillie. Posons la question: entre un dentiste cambodgien et une domestique vietnamienne, où est la communauté d’intérêts? Dans une communauté, il y a autant de différenciation sociale qu’entre deux Français. Donc soyons vigilants: je ne me sens pas plus représentée par une Fleur Pellerin ou un Jean-Vincent Placé simplement parce qu’ils sont d’origine coréenne.

BHM: À titre personnel j’ai refusé, parce que je ne suis pas un Asiatique de France, je suis français, point barre. Ce que j’observe, c’est un repli et une peur de l’autre très forte, mais pour moi, elle est juste économique : c’est la galère, les gens ont peur.

LKL: Quand certains jeunes attaquent d’autres personnes, comme ça a été le cas à Aubervilliers où il y a beaucoup d’usines de confection, ce sont des pauvres gars qui n’ont pas de boulot, qui voient d’autres gars qui ont du boulot, et qui s’attaquent à eux en pensant qu’ils ont du fric. Le fait est social, pas racial ! On s’attaque au plus faible, et généralement aux derniers entrants. Ça a été les Chinois. Peut-être que dans vingt ans, ce seront les Sri-Lankais ou les Turcs. Et je ne parle pas des Roms qui sont victimes d’une ségrégation totalement étouffée.

Théo Ribeton
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