Monde

Le devoir de la mémoire pour Thell, survivante des Khmers rouges

Antoine Piel, mis à jour le 29.08.2017 à 10 h 59

Thell est une survivante de l’enfer créé par les Khmers rouges, elle a fui en France, et refondé une famille. Aujourd’hui, elle témoigne. En partenariat avec France Inter.

Illustration: Lily La Fronde

Illustration: Lily La Fronde

Tout l’été, Slate noue un partenariat avec «À ton âge», sur France Inter. Comment, à différents moments d’une vie, appréhende-t-on le rapport aux parents, à l’amour, au corps, aux origines ou à la liberté? C’est ce qu’explore l’émission de Caroline Gillet tous les dimanches, sur France Inter. Episode 6/ Thell, près de 30 ans après, a rempli un formulaire ouvert en 2008, pour aller témoigner aux premiers procès des tortionnaires criminels Khmers rouges. A la retraite, elle se bat pour que la mémoire ne s’efface pas.

En 1979, Michel Tauriac, reporter de la mythique émission «Vécu» de France Inter se rend à Taprik,  en Thaïlande, où ont été installés des camps de réfugiés. Des Cambodgiens ont pu sortir de leur pays qui s’apprête à être libéré, après quatre ans d’un régime tyrannique qui s’appelait le Kampuchéa démocratique. Dans un paysage de corps marqués, indescriptibles, «au bout de l’enfer», il rencontre Thell, un peu plus de 30 ans alors, qui parle parfaitement français. Par dessus le chant des cigales, on l’entend témoigner, la voix frêle et fragile.

«Tout d’un coup vers 4h du matin, je suis réveillée par des coups de revolver, et j’ai vu une quinzaine de soldats khmers rouges qui nous pointaient le bout du canon dessus. Ils nous demandaient de sortir du lit et de la maison. Moi j’ai pensé tout de suite que peut-être ils savent notre vraie identité, nous demandent de nous asseoir pour nous tuer? Et finalement pour les suivre jusqu’à leur camp. Je n’ai pas eu peur et j’ai même souhaité la mort. Si j’étais morte, c’était avec un sourire parce que si beau de mourir ensemble avec toute la famille.»

S’ils n’ont pas été tués sur le coup, seule Thell –qui s’appelle en fait Phandarasar Fenies–, son fils aîné et sa sœur ont survécu. Trois membres de sa famille sur quarante. Plus de deux millions de personnes sont mortes au total en quatre ans, abattues, dans des camps de travail, de famine, de maladies ou d’épuisement.

La voix de Thell

Comment survit-on quand tout ce qui nous rattache à la Terre a disparu en quatre ans? Le poids de la mémoire empêche-t-il de se reconstruire? Faut-il témoigner auprès des jeunes générations de Cambodgiens quand on soi-même a fait le choix d’un ailleurs lointain? Pour Thell, le chemin est étroit et, longtemps, elle n’a pas témoigné auprès de sa nouvelle famille issue de son exil en France. Mais aucune de ses actions ne s’est faite en l’absence du souvenir de ses disparus.

Thell a aujourd’hui 71 ans. Elle vit dans un petit appartement HLM rue de la paix à Bagneux, pratiquement depuis le début. Elle était arrivée en octobre 1979, de Thaïlande et avait été hébergée quelques temps chez son frère qui vivait déjà en France. Elle parle déjà parfaitement le français, langue de l’administration et de la noblesse cambodgienne dont sa famille fait partie. Rapidement, sans le sou, et devant s’occuper de son fils, elle avait commencé à travailler dans une entreprise de carrelage, elle qui était aisée et cadre au Cambodge, dans sa vie d’avant. Elle s’épuise rapidement et finit dans une maison de repos près de Toulouse sur les recommandations de son médecin. C’était trop tôt. Là, dans les couloirs, Bruno, lui aussi interné, entend une voix, la voix de France Inter, celle de la survivante des Khmers rouges. Il va lui en parler, il se s’était pas trompé, c’était bien Thell. Depuis, ils ne sont plus jamais quittés. Les deux familles de Thell ne sont même devenues qu’une, Bruno a adopté Chantell. Et ils ont eu un fils ensemble, il s’appelle Noël.

Elle n’a pas dit pendant longtemps à Noël ce qu’avaient été les tortures des Khmers pour elle et son demi-frère. Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent dans la capitale Pnomh Penh et alors qu’ils sont bien accueillis, leur victoire signifiant la fin de la guerre civile qui secoue le pays depuis 1967, le choc est immense. Les populations, vues comme potentiellement contestataires, sont déportées massivement dans d’immenses marches vers la campagne et les camps de travail. Le but était de «purifier» la population. Les enfants n’étaient pas épargnés. Chantell raconte: «Ils s’amusaient à jeter des galettes de riz pour nous voir se battre et finalement la récupérer». Même les enfants étaient forcés de travailler. Il avait cinq ans en 1975, il y est resté quatre années. Tous les membres de sa famille n’ont pas eu cette chance. C’est Thell qui a assisté à tout :

«Je revoyais ma mère, elle était malade, elle était squelettique, comme les enfants du Biafra, elle est allée chercher sa ration, un peu d’eau et quelques grains de riz. Comme elle était déjà malade, elle trébuchait et donc le bol est tombé par terre et il y avait les grains de riz éparpillés un peu partout sur la terre. Ma mère elle rampait pour ramasser les grains de riz. À chaque fois, cette image-là, ça me hante parce que je la vois. Les Khmers rouges ils rigolaient, ça c’était atroce.»

La terreur des Khmers rouges

Les moqueries sont quotidiennes et la terreur s’instille dans l’esprit de tout le monde. Thell a très vite cessé de compter ceux qui voulaient contester ou parler et qui n’étaient plus là le lendemain matin. Elle a vu sa mère, mais aussi son fils et son père mourir devant elle, impuissante. Dans son dernier soupir, il lui dit:

«Je suis très content de mourir, sois sûr que je meurs de faim. Fais quelque chose pour la patrie au cas où tu échappes à ces gens. Ne laisse pas le nom de tes ancêtres mourir comme ça, il faut que tu me promettes ça. Je pourrais fermer les yeux, tranquille, je pourrais mourir en paix.»

Pour Thell qui n’avait jamais reçu la moindre affection de son père, le premier et dernier baiser qu’il lui donne à ce moment reste gravé à jamais. Et l’évidente nécessité de la mémoire. C’est pourtant son fils, Noël, lors d’un voyage au Cambodge, après l’ouverture des procès des dirigeants Khmers en 2012, qui la pousse à se raconter. Choquée par le Cambodge qu’elle ne reconnaît plus, le vacarme et le tumulte de la ville, les jeunes Cambodgiens qui ne connaissent pas l’histoire de leur pays, elle veut raconter. Elle s’est constituée partie civile au procès de Douch, le chef du camp S-21, le plus meurtrier. Et elle a écrit un livre, Une famille au pays de l‘Angkar. Elle commencer à aller témoigner dans les écoles, en France, et elle se bat pour que le génocide soit inscrit dans les programmes scolaires, au Cambodge. La vieille dame est en train de gagner le combat de sa vie. «Elle a gagné en confiance, le procès ça l’a libéré parce que c’était une promesse qu’elle avait faite à mon grand-père», raconte son fils Chantell. «Tout ce que je fais, le procès c’est pour eux. Je ne sais pas s’il y a un au-delà, une vie après la mort, je pense que le procès ça les apaise, le fait que je puisse témoigner ça les apaise», explique-t-elle.

Aujourd’hui, elle aussi est apaisée. Son rituel, c’est d’aller, chaque jour ou presque, se promener au parc de Sceaux, «le plus beau d’Ile-de-France». Thell y marche quelques heures et rentre chez elle. «Je puise l’énergie de ce parc, je marche et quand je marche je rêve. Ça m’évite la psychothérapie», dit-elle dans un rire. Les survivants de sa famille sont toujours là, auprès d’elle. Et elle a transmis. Son fils Chantell a eu une fille. S’ils vivent à La Réunion, le rêve de Thell c’est maintenant voir sa petite-fille de 8 ans atteindre le baccalauréat. «Ta fortune, ce sont tes études, tu peux les emmener partout, les biens matériels, tu ne peux pas les emporter avec toi.» Thell en sait quelque chose, elle qui avait tout perdue.

 

 

Antoine Piel
Antoine Piel (6 articles)
Étudiant à l'Ecole de Journalisme de Sciences Po
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