France

Vjeran Tomic: 17 minutes pour voler, un an pour culpabiliser

Sandrine Issartel, mis à jour le 14.08.2017 à 11 h 01

Il avait réussi l'exploit de dérober cinq toiles de maîtres au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris en mai 2010. Ne supportant plus de se sentir traqué, «l'homme-araignée» Vjeran Tomic, a fini par se dénoncer alors qu'il était entendu pour une autre affaire un an plus tard.

Vjeran Tomic lors de son procès pour le vol de cinq tableaux, le 30 janvier 2017 | BERTRAND GUAY / AFP

Vjeran Tomic lors de son procès pour le vol de cinq tableaux, le 30 janvier 2017 | BERTRAND GUAY / AFP

Cet article est publié dans le cadre d'une série sur des personnes hantées par la justice. A lire également: L'histoire de Pauline Dubuisson et du meurtre qui l'a toujours poursuivie

Stupeur au musée d'Art moderne de la Ville de Paris lorsqu'au matin du 11 mai 2010, le personnel découvre que cinq tableaux ont disparu. Des œuvres majeures de l'histoire de l'art du XXe siècle qui plus est. Rien de moins que «Le Pigeon aux petits pois» de Pablo Picasso, «L'Olivier près de l'Estaque» de Georges Braque, «La Pastorale» d'Henri Matisse, la «Nature morte au chandelier» de Fernand Léger et «La Femme à l'éventail», d'Amedeo Modigliani. Les tableaux, propriété de la Ville de Paris, ne sont pas assurés contre le vol. Montant du butin: 104 millions d'euros. Les enquêteurs découvrent rapidement qu'une baie vitrée a été démontée permettant l'introduction d'un ou de plusieurs individus qui a ou ont profité de ce que le système de sécurité était défaillant depuis la fin du mois de mars.

 

Tandis que la nouvelle se répand et que la presse titre sur «le vol du siècle», Vjeran Tomic, file au volant de son Renault Espace rouge dans le coffre duquel il a engouffré les œuvres. Vjeran Tomic n'est pas un débutant. À 49 ans, il est réputé pour sa capacité à escalader la surface d'un immeuble de dix étages à mains nues ou avec une corde, et ses talents de cambrioleur de luxe. Dans le milieu du banditisme, on l'appelle «l'homme-araignée» ou «Spiderman». Le casse du Musée d'art moderne, qu'il dit avoir effectué sur commande, il l'a préparé scrupuleusement pendant plusieurs jours.

 

Fils d'immigrés croates et monténégrins, il est né en 1968, son père est ouvrier. Après plusieurs années passées chez ses grands-parents en Bosnie pendant son enfance, il est de retour en France à l'âge de 12 ans. L'adolescent se passionne pour les films de Jacky Chan et s'initie au karaté et à la boxe. Il devient chasseur alpin et fait la rencontre qui va changer sa vie. Très vite ses aptitudes à la bagarre le font repérer par un as de la cambriole qui cherche un complice. «Toi qui sais te battre, viens faire le guet pour moi pendant que je tape des appartements», lui lance un soir son recruteur, rapporte-t-il à Vanity Fair dans une enquête qui lui est consacrée. Il apprend l'escalade et devient un grimpeur hors pair s'imposant un entraînement de sportif de haut niveau. Lorsque son patron «tombe», il continue l'aventure tout seul.

Quatorze condamnations

Le virtuose «visite» les plus luxueux appartements du tout-Paris. Il alterne périodes de travail et d'incarcération, avec quatorze condamnations pour des «vols aggravés», des affaires de «violence» et des «menaces». Spécialisé dans l'ouest parisien, le cambrioleur est fier de son parcours qu'il n'hésite pas à retracer à la presse. «Starck, oui, j'ai frappé chez Philippe Starck, je l'ai fait. Et je suis tombé pour lui aussi», raconte-t-il à une journaliste de TF1. En 2010, il officie avec un antiquaire, un certain Jean-Michel Corvez qui lui aurait indiqué que l'un de ses clients était à la recherche dune toile de Fernand Léger. Vjeran n'y connaît rien en peinture. Il se rend au Musée d'art moderne une première fois en repérage. Lors de sa visite, il constate que le voyant du détecteur de présence ne fonctionne pas. Une aubaine ! La question qui le turlupine à présent est de savoir comment pénétrer dans le musée.

Il a repéré une fenêtre dont la vis semblait sortir de son écrou. Six nuit d'affilée, habillé en vitrier, il va venir s'occuper de sa fenêtre, gratter la peinture et ôter les vis pour démonter la fenêtre hors du champ des caméras de surveillance. «Le jour J, quand tout était prêt, je suis arrivé. Ça a été vite fait. J'ai enclenché les ventouses professionnelles, je les ai pompées (…) Après la fenêtre je l'ai posée là. J'ai coupé la chaîne avec un coupe-boulons que j'avais dans mon sac. Ça a fait un gros clac et j'ai pénétré les lieux», rapporte-t-il, avec force détails. Le 20 mai, vers 3h30 du matin, il s'introduit dans le bâtiment. À 3h34, il décroche le Fernand Léger, craque pour un Picasso et un Braque. Grisé, il s'empare également d'un Matisse et d'un Modigliani. «C'était le Matisse qui m'a tapé à l'oeil. Il avait ces couleurs magnifiques. (…) Il me rappelait ma jeunesse et la nature. Le petit garçon qui joue de la flûte, je le voyais comme si c'était moi !», raconte-t-il. Dix-sept minutes plus tard, à 3h51, il ressort ses cinq tableaux sous le bras. Dix-sept petites minutes qui vont le plonger dans une longue angoisse d'une année.

D'abord, il se débarrasse de ses outils qu'il jette dans la Seine et change de tenue. Il a rendez-vous vers midi dans le sous-sol d'un parking près de Bastille avec l'antiquaire receleur. Il traîne dans les rues de Paris, légèrement gagné par la paranoïa. L'affaire tourne en boucle sur les ondes de radio. Il empoche 40.000 euros pour le Léger. Il touchera le reste lorsque les autres toiles auront trouvé acquéreur. «Tout était clair dans ma tête. J’allais recevoir 200.000 euros et changer de vie. C’était juste une question de semaines», détaille-t-il à Vanity Fair. Un problème de taille surgit: qui pourrait se risquer à acheter des tableaux volés signalés à Interpol dès leur disparition? Les tableaux sont désormais invendables. En tout cas dans l'immédiat. Vjeran Tomic mène la grande vie. Ses 40.000 euros sont rapidement dilapidés. Il essaye de conjurer l'angoisse dans la boisson. Il boit. Trop. Et dérape.

La traque

Le 1er octobre 2010, ivre, il se laisse aller à quelques confidences au téléphone.

«Tu sais c'est qui? C'est des flics! Des putes de flics. Parce qu'ils croient que c'est moi qui a fait le musée. Je te jure ils croient que c'est moi qui a fait le musée et ils arrêtent pas. Ils arrêtent pas de me suivre. (…) Je sais pas ce qu'ils veulent. (…) Ils veulent que je leur ramène les tableaux mais moi je les ai vendus à 35.000 euros par tête!» 

Il se plaint de recevoir souvent des appels masqués. Il l'ignore encore mais il est sur écoute.

Au cours de ses soirées arrosées, il se vante d'être «l'homme-araignée» comme l'a baptisé la presse. Sur la base d'un témoignage anonyme, la police retrouve sa trace. Avec quatorze mentions à son casier, il figure dans les fichiers de la police. Un squatteur de l'esplanade du musée d'Art moderne livre également son témoignage. Il a vu, deux jours de suite, à la veille du vol, un homme correspondant au signalement de Vjeran Tomic, scruter les façades du musée. Le jeune homme a cru qu'il s'agissait d'un policier en civil. Lorsqu'on lui soumet une photographie de Tomic, il le reconnaît formellement. Grâce aux écoutes téléphoniques, les enquêteurs sont parvenus à le pister.

La traque commence. Tomic, lui, est ruiné. Il reprend frénétiquement le chemin de la cambriole et fixe, vers mai 2011, son dévolu sur un luxueux appartement de l'avenue Montaigne. Il passe à l'acte dans la nuit du 12 au 13 mai. Il est interpellé. Au cours de son audition, un policier lui lance : «Tu sais qui est en garde à vue avec nous depuis hier ? Ton antiquaire.» Tomic craque. Après plus d'un an, le moment qu'il redoutait tant est arrivé. Persuadé que son receleur l'a balancé, il se couche. Tandis qu'il est interpellé pour le cambriolage qu'il vient de commettre rue Montaigne, il se livre sur le casse du Musée d'Art moderne.

Les toiles introuvables

À son domicile perquisitionné, les policiers découvrent quatre tableaux dérobés dans un autre musée, des montres de luxe, des bijoux, et du matériel d'escalade. Au domicile de sa compagne, un dictaphone sur lequel une conversation entre Tomic et Corvez au sujet des tableaux a été enregistrée.

– Toi t'as, d'accord, tu m'as payé sur le Léger…

– Ouais mais ça, ça, on en parle même plus, c'était la commande qui faisait partie du deal – (…)

– Tu sais, ça m'empêche de dormir à moi ces trucs

– Les cinq là ?

– Ah putain ouais, les quatre !

– Le Léger, toi, tu le gardes ?

– Quoi ? Mais non, il a été payé. Moi, ça lui appartient au mec qui l'a payé. (…)

– Ouais, ceux-là, j'espère gratter 100.000 au moins. C'est ce que j'ai demandé au départ.

Fin de l'aventure pour Tomic et pour ses deux complices, l'antiquaire, Jean-Michel Corvez, et un marchand de montres recruté pour les aider à vendre les tableaux, Yonathan Birn.

Les trois hommes ont été jugés devant la 32e chambre correctionnelle de Paris en février 2017 pour «vol» et «association de malfaiteurs de la commission de vols en bande organisée». Profitant de ses dernières heures de liberté, Tomic multiplie les interviews. À l'aise devant les micros et les caméras, il relate comment il s'y est pris pour réaliser le «casse record» du musée d'Art moderne. Estimant que «les prévenus ont porté une atteinte irrémédiable au patrimoine de l’humanité» et que «les failles de sécurité du musée ne changent rien», le procureur avait requis une peine de dix ans d'emprisonnement et 300.000 euros d’amende, à l'encontre de l'homme-araignée. Il écopera de huit et d'une amende de 104 millions d'euros –le montant estimé du butin– à payer avec ses deux co-prévenus, condamnés, eux, à des peines de sept et six ans. Pas une surprise pour Tomic qui, prévoyant, était arrivé au tribunal avec quelques affaires ne se faisant aucune illusion sur la suite des événements. Les cinq toiles sont, quant à elles, introuvables. Entreposées chez Yonathan Birn, ce dernier a expliqué s'en être débarrassé, rapporte Libération. «À ma sortie de garde à vue, j’ai paniqué. J’ai amené mon fils à l’école, puis je suis allé à l’atelier. J’ai cassé les châssis des deux plus grands tableaux en donnant un coup dedans. J’ai plié les derniers. Je suis désolé. J’ai fait la pire erreur de mon existence.»

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (19 articles)
Journaliste
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