Monde

La discrimination positive prise au piège de l'épineuse question de la «diversité»

Jamelle Bouie, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 13.08.2017 à 9 h 26

De nouvelles voix viennent remettre en cause les programmes de préférence ethnique et de genre. À raison?

JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Les Américains n’ont jamais cessé de discuter des mérites de l’intégration et de la diversité, mais deux événements récents viennent de donner une force nouvelle à ces débats. Étonnamment, ils ont également révélé –ou mis de nouveau en avant– les limites de la «diversité» comme justification des programmes de préférence ethnique et de genre.

Le premier porte sur la discrimination positive dans les inscriptions à l’université. Début août, l’administration Trump a annoncé un projet d’affectation de moyens du département des droits civiques du ministère de la Justice à des politiques d’admission considérées comme discriminatoires à l’égard des candidats blancs. Largement interprétée comme une attaque contre la discrimination positive, cette politique reflète l’opinion conservatrice selon laquelle la diversité raciale n’a pas un intérêt déterminant au point de justifier des préférences basées sur la couleur de peau.

D’ailleurs, la déclaration évoque «la discrimination intentionnellement basée sur la couleur», ce qui est une annonce claire des positions de l’administration. Le ministère de la Justice a réagi en disant qu’il ne s’agissait que d’enquêter sur des affirmations selon lesquelles l’université de Harvard pratiquait une discrimination contre des candidats d’origine asiatique –piètre façon de rassurer ceux qui voient cette démarche comme une stratégie de division pour délégitimer la discrimination positive.

Et la diversité des points de vue?

 

Le second événement implique Google, dont un ingénieur du campus de Mountain View, en Californie, a rédigé et diffusé un mémo de 10 pages qui critique les initiatives de l’entreprise pour atteindre une diversité de couleurs et de genres. Dans ce qu’il a intitulé «La chambre d’écho idéologique de Google», il explique que le déséquilibre de représentation reflète les différences biologiques entre les hommes et les femmes, et que Google ne devrait pas proposer de politiques facilitant la diversité dans le recrutement.

«Exercer une discrimination juste pour augmenter la représentativité des femmes dans le secteur des hautes technologies est aussi peu judicieux et partial que d’exiger des augmentations de la représentativité des femmes chez les sans-abri, les morts professionnelles et violentes, dans les prisons et dans le décrochage scolaire», peut-on notamment y lire.

L’auteur préconise à la place que Google fasse la promotion de la «diversité des points de vue» en responsabilisant les employés aux convictions conservatrices, en remettant en question son favoritisme envers la «diversité» et en mettant un terme aux «pratiques discriminatoires» comme les programmes et les cours séparés pour les groupes sous-représentés. En bref, le document est un plaidoyer en faveur d’une certaine forme de discrimination positive et contre une autre.

Un slogan ou une pratique utile?

 

Si ces deux événements sont à des échelles très différentes –retour de bâton fédéral contre des dizaines d’universités d’un côté, critique individuelle contre une unique entreprise, aussi grande soit-elle, de l’autre–, ils sont tous deux ancrés dans le même type de critique de la discrimination positive et de la diversité: 

«Nous devrions octroyer des opportunités en nous basant sur le mérite, pas sur l’identité. La diversité ethnique et de genre est superficielle et secondaire par rapport à la diversité des idées et des idéologies.»

 Ou, comme l'a écrit le juge Clarence Thomas en 2003 dans sa déclaration de désaccord au jugement de la Cour suprême américaine confirmant la discrimination positive à l’université du Michigan, «la “diversité”, pour tous ses adeptes, est davantage un slogan tendance qu’un terme utile… ça fait joli».

Pour les détracteurs comme ceux de l’administration Trump ou chez Google, la diversité sert de prétexte à une discrimination injuste à l’égard de ceux qui sont nés en dehors d’une classe particulière prédéterminée, en général celle des gens de couleur ou des femmes.

«Le terme “diversité” en soi dépasse astucieusement le réel objectif dont il est question. Les mormons, les paraplégiques, les gens qui viennent d’Alaska, les lesbiennes, les adeptes d’Ayn Rand et les blancs pauvres exercent fort peu d’influence sur les cordes sensibles des comités si désireux de faire en sorte que les campus “ressemblent à l’Amérique”», écrit John McWhorter, linguiste et analyste politique dans un essai publié en 2002 pour City Journal, où il tourne en ridicule les critère de «diversité» qu’il juge arbitraires et indifférents au champ réel des différences entre Américains.

Le soupçon d'une entrave au mérite

 

C’était, et cela reste, une critique redoutable. L’argument avancé pour défendre la diversité et les programmes qui facilitent sa mise en place est que les écoles et les lieux de travail tirent un bénéfice de la présence de personnes différentes issues de milieux différents, tout particulièrement en termes d’ethnies et de genre. Avec une classe placée sous le signe de la diversité, l’enseignement et l’apprentissage y gagnent tous les deux; quand la main d’œuvre est issue de la diversité, les entreprises sont mieux capables de s’adapter et de s’améliorer.

Ces arguments sont devenus dominants après la fameuse décision de la Cour suprême de 1978 dans l’affaire Regents of the University of California v. Bakke, qui avance que la diversité est un intérêt suffisamment déterminant pour justifier que les universités et d’autres institutions aient recours à la préférence ethnique (ou autre). Mais si la diversité de couleur et de genre est déterminante, pourquoi la diversité idéologique, politique ou régionale ne le serait-elle pas? Quelle raison justifie de rejeter cette dernière au profit de l’autre, surtout si en promouvoir une entrave l’autre? Et si l’objectif est au final de meilleures performances, pourquoi courir après quelque chose qui diminue le «mérite»? Pourquoi exercer une discrimination pour faire entrer dans une institution des candidats sous-qualifiés ou non qualifiés?

Un long passé de ségrégation

 

Ce qui nous amène à la vraie explication: nous nous concentrons sur la diversité de couleur et de genre parce que le genre et la couleur sont les identités les plus saillantes en termes de discrimination et de désavantage. Il ne fait aucun doute que les gens sont convaincus des bienfaits de la diversité en soi, mais c’est aussi une sorte d’écran de fumée. Comme le note le spécialiste du droit Randall Kennedy dans For Discrimination: Race, Affirmative Action, and the Law, la diversité est une explication largement acceptable de la discrimination positive telle qu’elle existe aujourd’hui. Elle flatte les instincts pragmatiques de nombre d’Américains; elle est en cohérence avec le réflexe méritocratique (cette candidate n’a peut-être pas les mêmes résultats qu’un candidat blanc ou masculin comparable, mais elle apporte un plus réel, bien qu’impossible à quantifier); et elle permet d’éviter des conversations dérangeantes autour de la justice distributive et un gros mot pénible: réparations.

Elle est aussi fondamentalement exigée par la loi –la Cour suprême a décrété l’illégalité de justifications enracinées dans l’injustice historique. Mais quand cette puissante revendication –qui veut que nous donnions la priorité à la diversité ethnique et de genre au détriment d’autres types de diversité pour essayer de rectifier une discrimination passée et présente exercée à l’encontre de ces groupes– est laissée en suspens, alors il ne reste plus que la logique de la diversité en elle-même, même si elle peine à supporter le poids du fardeau qui lui est imposé.

Le contexte de la société américaine –une ségrégation stricte dans les domaines de l’éducation et du logement, de vastes inégalités dans l’accès aux nouvelles technologies et aux apprentissages, des stéréotypes et des préjugés ethniques et de genre– nécessite que des mesures soient prises pour au moins simuler un pied d’égalité pour tous. Et si elles ne sont pas suffisantes –la discrimination positive ne corrigera pas les inégalités ethniques ou de genre–, elles n’en restent pas moins une forme nécessaire de justice distributive.

Plus juste reste mieux que plus neutre

 

À cause de ces mesures, certains individus n’obtiendront peut-être pas leur lettre d’admission à la fac ou un emploi convoité, mais comme l’avance Kennedy:

«Il n’est pas injuste d’engager, dans une certaine mesure, tous les Américains dans cet effort vaste, complexe et coûteux, y compris ceux qui n’ont joué aucun rôle dans la perpétration des injustices raciales. Appartenir à un régime implique de contribuer à soulager ses maux, au même titre que de partager les bénéfices de ses richesses.» 

En bref, le patriotisme, ce n'est pas à la carte.

Il importe également que la discrimination positive ne soit pas une discrimination malveillante contre les hommes ou les Américains blancs; il ne s’agit pas d’une tentative de stigmatiser ces groupes ou de les empêcher d’évoluer dans la société américaine. C’est simplement une tentative de rendre la vie américaine fondamentalement juste plutôt que superficiellement neutre. (Et dans la pratique, il est rare qu’un candidat blanc soit activement rejeté en faveur d’un candidat non-blanc. Les candidats et sont acceptés et rejetés indépendamment les uns des autres).

Il se peut que la diversité ne soit pas la base la plus solide pour les programmes de préférence raciale et de genre –bien que le fait qu’elle ait survécu sous cette forme pendant presque quarante ans soit tout de même parlant–, et il ne fait aucun doute que quelle que soit la logique, elle sera confrontée à une opposition farouche. Mais quand on croit vraiment à l’intégration et quand on reconnaît les inconvénients bien réels qui sont attachés au fait, par exemple, d’être une femme noire, alors il est difficile d’adhérer au point de vue de l’administration Trump ou à celui de l’auteur du mémo de Google. La discrimination positive n’est pas parfaite, mais elle vaut toujours mieux que de garder la tête dans le sable.

Jamelle Bouie
Jamelle Bouie (45 articles)
Journaliste
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