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La Chine a tout intérêt à ce que la guerre n'éclate pas entre la Corée du Nord et les États-Unis

Daniel Vernet, mis à jour le 12.08.2017 à 9 h 39

Pour devenir la première puissance mondiale, la Chine a besoin que les tensions entre États-Unis et Corée du Nord ne débouchent pas sur un conflit.

Donald Trump et le président chinois Xi Jinping au sommet du G20 Summit à Hambourg, le 8 juillet 2017 | SAUL LOEB / AFP

Donald Trump et le président chinois Xi Jinping au sommet du G20 Summit à Hambourg, le 8 juillet 2017 | SAUL LOEB / AFP

Donald Trump l’a raconté lui-même. Au mois d’avril, il recevait le président chinois Xi Jinping dans sa résidence de Floride à Mar a Lago. Au moment de la tarte au chocolat, il a annoncé à son invité qu’il venait de lancer quelques missiles de croisière sur une base syrienne pour punir Damas d’avoir utilisé des armes chimiques. Xi Jinping n’a pas bronché. La Syrie n’est pas son premier souci. En revanche, si Donald Trump mettait à exécution ses menaces contre la Corée du Nord de la frapper par «le feu et la colère», le Chinois se sentirait directement concerné.

Comme le dit un spécialiste américain de l’Asie, dans la crise actuelle la Chine est «à la fois la clef et la serrure». Elle est la meilleure, voire la seule alliée de la Corée du Nord. Elle lui fournit le pétrole et les produits alimentaires. 90% du commerce nord-coréen passent par le grand voisin et les exportations chinoises vers la Corée du nord ont augmenté de 17% en un an. La frontière du fleuve Yalou est le lieu du passage et de tous les trafics, légaux et illégaux. Sans le soutien de la Chine, le régime de Kim Jong-un s’effondrerait. Ce n’est pas dans l’intérêt des Chinois qui craignent deux catastrophes: une vague d’immigration parmi les 25 millions de Nord-Coréens et l’arrivée jusqu’à leur frontière des soldats américains stationnés en Corée du sud. Ils ne peuvent donc pas abandonner Pyongyang.

Mais Pékin est en même temps inquiet de voir une nouvelle puissance nucléaire se développer à sa porte, avec un régime et une dynastie dirigeante incontrôlables et imprévisibles –Kim Jong-un est le petit-fils du fondateur de la République populaire de Corée du nord, Kim Il-sung. La montée de la tension entre le dictateur nord-coréen et le président américain brouille l’objectif de la Chine de se présenter comme une grande puissance, régionale d’abord, mondiale ensuite, capable d’imposer sa loi mais soucieuse d’apparaître responsable.

La puissance chinoise doit suffisamment impressionner ses voisins pour qu’ils ne s’opposent pas à sa volonté, mais ne doit pas apparaître trop menaçante pour ne pas les jeter dans les bras des Américains. Ce subtil équilibre porte ses fruits. A la récente conférence de l’ASEAN (Association des Etats de l’Asie du sud-est) à Manille (philippines), les pays de la région ont soutenu le point de vue de Pékin, à l’exception du Vietnam, rival traditionnel de la Chine. Les Chinois avancent leurs pions dans la mer de Chine du sud, transformant des îlots en bases militaires, créant des faits accomplis dans des îles à la souveraineté contestée.

Le défi lancé aux Américains 

Depuis Bill Clinton, les présidents successifs ont voulu donner la priorité stratégique à la région Pacifique, ce que Barack Obama appelait «le pivotement vers l’Asie». Donald Trump a voulu rompre avec cette politique. Un de ses premiers gestes a été d’arrêter la négociation du Traité de libre-échange avec les pays du Pacifique préparé par son prédécesseur. Les provocations de Kim Jong-un l’obligent à revenir vers l’Asie mais dans une position défensive qui le rend de plus en plus tributaire de Pékin.

Le président américain n’a pas beaucoup d’options à sa disposition s’il veut éviter que la Corée du nord ne devienne une puissance nucléaire capable de frapper les États-Unis. Les options militaires comportent de tels risques d’embrasement, au moins régional, que tous ses conseillers –la plupart sont des généraux– plaident, comme le secrétaire d’État Rex Tillerson, pour la voie diplomatique. Celle-ci passe par la Chine. Elle seule est en mesure d’exercer des pressions suffisantes sur Pyongyang pour obtenir un retour de la Corée du nord à la table des négociations. Elle ne le fera pas sans contreparties.

Elle a voté la dernière résolution du Conseil de sécurité de l’ONU préparée par Washington aggravant les sanctions contre le régime de Kim Jong-un. Elle s’est engagée à mettre en œuvre ces sanctions, ce qui n’a pas toujours été le cas dans le passé. Sans qu’il y ait eu de marchandage officiel, elle a obtenu en échange que Donald Trump mette en sourdine ses menaces d’augmenter les droits de douane sur l’aluminium et l’acier chinois importés aux États-Unis et de lancer des enquêtes sur des pratiques éventuelles de dumping de la part des banques chinoises.

La Chine ne veut pas être deuxième

Xi Jinping veut que son pays redevienne ce qu’il était encore au début du XIXe siècle, la première puissance du monde. Il ne se contente pas d’être aujourd’hui la deuxième. Et pour élargir l’influence chinoise, il peut faire monter les enchères. Outre l’économie et le commerce, il a d’autres différends avec les Américains sur lesquels il peut arracher des concessions: Taïwan et la mer de Chine du sud, par exemple.

Cette stratégie de montée en puissance patiente et constante suppose que les tensions ne débouchent pas sur un conflit. Si la Corée du nord lançait un missile en direction d’un territoire américain –elle a menacé l’île de Guam–, la Chine resterait neutre, affirme le quotidien chinois Global Times. Si les États-Unis et la Corée du sud voulaient attaquer la Corée du nord, elle ferait en sorte de les en empêcher, poursuit le journal en anglais qui reflète généralement les vues de la fraction la plus nationaliste du PC chinois. Pékin et Pyongyang sont liés par un traité de défense mutuelle.

La Chine a donc intérêt à une solution négociée de la crise. Elle propose un «double gel», d’une part du programme nucléaire nord-coréen, du déploiement du système anti-missiles américain et des manœuvres communes américano-sud-coréennes qui ont lieu traditionnellement au mois d’août, d’autre part. Dans un premier temps, elle a peu de chances d’être entendue. Les Nord-Coréens ne s’estiment pas suffisamment avancés et les Américains ne veulent pas faire un geste qui serait interprété comme un signe de faiblesse.

Dans un article publié par le New York Times, Susan Rice, ancienne conseillère pour la sécurité nationale de Barack Obama, reconnait que les États-Unis devront sans doute vivre avec une Corée du nord nucléarisée: «L’Histoire montre, écrit-elle, que nous pouvons, si nous les devons, tolérer des armes nucléaires en Corée du Nord», comme nous avons vécu avec l’arsenal nucléaire beaucoup plus important de l’URSS. Elle suggère la même politique «d’endiguement» («containment», en anglais) pratiquée pendant un demi-siècle vis-à-vis de l’Union soviétique. Une telle politique, visant à limiter et contrôler le potentiel militaire de Kim Jong-un, en s’assurant qu’il ne transfère pas sa technologie à d’autres États ou à des acteurs non-étatiques, ne peut réussir qu’avec l’appui de la Chine. C’est bien elle qui a «la clef» du problème. Donald Trump devrait s’y consacrer plutôt que de lancer des invectives aux effets catastrophiques. S’il s’en tient à des rodomontades, il risque la crédibilité des États-Unis. S’il met ses menaces à exécution, il risque des réactions en chaine incontrôlables.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (417 articles)
Journaliste
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