Sports

Pierre-Ambroise Bosse, une once rafraîchissante de normalité au milieu d'une parole sportive vidée de tout sens

Yannick Cochennec, mis à jour le 11.08.2017 à 14 h 50

La star du 800m de ces championnats du monde de Londres tranche avec nombre de ses pairs à la communication si cadenassée. Une bénédiction pour l'athlétisme français mais un possible piège pour lui-même.

Jewel SAMAD / AFP

Jewel SAMAD / AFP

Pour l’athlétisme français, Pierre-Ambroise Bosse a été la divine surprise des Championnats du monde de Londres. Vainqueur inattendu du 800m, il s’est révélé doublement à la France entière qui ne le connaissait pas, ou si peu: il a été capable de remporter l’une des courses réputées les plus exigeantes de la piste et il a su séduire un public, y compris international, en faisant étalage de son humour ravageur par le biais –n’en jetez plus!– d’une excellente maîtrise de la langue française –et même anglaise. Pour les médias, il a été une sorte de bénédiction tombée du ciel, ce «bon client» qui, comme dans un scénario d’Audiard, sort la bonne réplique au bon moment dans l’hilarité générale.

En réalité, Pierre-Ambroise Bosse est déjà devenu involontairement son propre ennemi. Presqu’aussi vite qu’un 800m avalé à fond la caisse, le champion s’est effacé, malgré lui, derrière le «showman» doué. À n’en pas douter, il sera vite sollicité à la rentrée par tous les talk-shows, toujours à la recherche d’invités aux «punchlines» percutantes. Les «Grosses têtes» ne bouderaient probablement pas leur plaisir de le voir passer derrière le micro de RTL. Une marque de nourriture pour chats trouvera certainement avec lui matière à réflexion commerciale depuis qu’il a popularisé sa relation fusionnelle avec son propre matou. Qu’il en profite le plus possible dans les semaines à venir.

Remplir le vide

Ses efforts et son talent méritent récompense de toute nature. Mais il devra aussi vite faire attention en se protégeant comme il l’a d’ailleurs suggéré lui-même dans une interview pleine de franchise et de lucidité au Monde.

«La suite me fait peur, a-t-il confié. Je fanfaronne, mais dans la vraie vie, j’aime bien mon petit confort, je dors beaucoup, comme les chats –pas dix-huit heures par jour non plus. Je ne dis pas que je n’aime pas les gens, je les aime, mais pas tout le temps. J’aime beaucoup être seul malgré tout

À force d’être lui-même, ne va-t-il pas par finir par devenir un autre? Pour lui, les pièges ont commencé à exister à la première minute où les spécialistes du marketing se sont mis à gloser sur son «potentiel» avec tous les sous-entendus supposés.

Dans le vide ambiant de notre société déboussolée, le sportif, par on ne sait quelle opération du Saint-Esprit, est devenu une espèce recherchée, capable, semble-t-il, de tous les miracles. Il nous redonnerait le moral même quand celui-ci se loge dans nos chaussettes. Il donnerait un coup de fouet à notre économie souffreteuse –ah, l’horizon olympique comme une sublime ligne comptable pleine d’euros en 2024. Et il comblerait une partie de nos frustrations, y compris dans un pays comme la France à la culture sportive pourtant peu développée en comparaison de nombre de pays anglo-saxons ou latins.

Neymar, pour quelques banalités de plus

 

Dans ce registre, la venue de Neymar au PSG a été un cas d’école ayant suscité un délire de supputations et de commentaires, notamment, ou surtout, quand personne ne savait rien ou presque. Neymar a donné matière à des débats infinis à la télévision qui, en la circonstance comme dans d’autres, a paru tuer à petit feu une bonne part de notre intelligence. Un lavage de cerveau en règle jusqu’à la libération finale avec la venue du héros sur son futur lieu de travail, la pelouse du Parc des Princes, où il a débité quelques banalités d’usage sans prendre le moindre risque, mais qui ont été recueillies comme un or précieux avec la patine «exclusif» pour l’éclat ultime.

En dehors du terrain, Neymar est le cas typique du champion attendu dans tous les sens du terme, un footballeur à la communication contrôlée et cadenassée, qui ne dit rien, ou presque, mais dont les mots sont repris en boucle comme un dernier renoncement au pouvoir évocateur de la langue face à la toute puissance de l’image et plus encore de l’image animée. En ces temps dominés par le brossage à reluire du commentaire télé, la «décla» du sportif est devenue un raccourci, un pré-digéré incontournable à l’heure où nombre de jeunes Français ont perdu le goût de lire tout en perdant la maîtrise de leur langue: ils n’en connaissent ni les mots, ni les règles. La «décla» est même devenu un objet de propagande.

«Pour un journaliste sportif, la “décla” est le recours à la facilité parce que les mots utilisés par les interrogés appartenant au plus petit commun dénominateur du langage humain, ils seront compris par les lecteurs ou auditeurs potentiels même si ces mots –ou SURTOUT si ces mots– au sens propre, “ne veulent rien dire” tant ils sont vides de sens, résume Philippe Bouin, ancien journaliste de L’Équipe. Désormais, les algorithmes narrateurs doivent même être capable de les générer tout seuls.»

Le normal devient exceptionnel

 

C'est d'ailleurs pourquoi sont considérés comme des «pépites» des dérapages verbaux, genre Zlatan Ibrahimovic, car normalement, avec ce qui est mis en place, pour tout filtrer, ça ne devrait pas arriver! Et il y a donc désormais Pierre-Ambroise Bosse en mesure d’aligner les phrases les unes après les autres avec un bon mot au coin de chacune d’entre elle au point de paraître «anormal» alors qu’il est justement d’une parfaite normalité! D'une certaine façon, c'est consolant!

Alors que le risque est donc grand maintenant de devoir se rendre à des conférences de presse où des humanoïdes transmettront la parole des athlètes, révisée, purgée, aseptisée, quelques exceptions surgissent à la surface de l’uniformité. Mais ne croyons pas non plus au développement de relations «personnelles» de certains journalistes avec des athlètes. Il n'en est rien. Car seuls auront accès au «cercle intime» les journalistes qui accepteront de jouer le rôle de courroie de communication. La moindre critique exprimée dans la presse écrite transformera toujours son auteur en dangereux terroriste de l’esprit. De Neymar à Pierre-Ambroise Bosse.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (566 articles)
Journaliste
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