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Le soap-opera américain des années 1980 qui explique tout de la Russie aujourd’hui

Mikhail Iossel, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 14.08.2017 à 9 h 58

Une étude sur l’obsession post-soviétique pour «Santa Barbara».

«Санта Барбара Форева!» («Santa Barbara Forevah!»), voilà ce que l’on pouvait lire, fièrement tracé en grandes lettres de craie violette, sur le mur de l’immeuble où vivaient mes parents dans le quartier sud-ouest de Saint-Pétersbourg quand je suis retourné dans la ville de mon enfance et de mon adolescence –et qui s’appelait alors Leningrad– en 1993.

C'était la première fois que je rentrais depuis mon immigration aux États-Unis sept ans plus tôt. On pouvait constater d'autres signes de la présence de Santa Barbara dans la ville avec des hommages improvisés au feuilleton américain dans le centre-ville historique: un petit café baptisé Santa Barbara par ici, une boite de strip-tease portant le même nom par là. À plusieurs reprises, on m'a demandé, et c’était généralement des femmes, si j'étais déjà allé à Santa Barbara et, si oui, à quoi cela ressemblait. Je n’y étais malheureusement pas allé. «Tu devrais. Ce serait le premier endroit où j'irais si je pouvais visiter l'Amérique», me déclarait un marchand entre deux âges qui tenait l'épicerie du coin avec un ton de léger reproche.

Santa Barbara semblait certainement attirant.

À Santa Barbara, les gens savaient se tenir. Ils se respectaient. Les hommes n’urinaient pas dans les couloirs et n’écrivaient pas des mots obscènes sur les murs des cabines d'ascenseur. Ils ne fracassaient pas les ampoules dans les entrées d’immeuble et ne buvaient pas de l'eau de Cologne bon marché dès le matin. Ils n’occupaient pas les seules toilettes de l'appartement commun pendant une bonne demi-heure et ne déposaient pas leurs bottes sales et leurs barils faits maison de champignons macérés dans la salle de bain commune. Et ils ne s’amusaient certainement pas, par pure malice, à glisser des bouts de savon noir dans les casseroles d'autres personnes dont la soupe bouillait sur les poêles des cuisines communes. Ils ne rentraient pas à la maison ivres-morts après minuit et ne s’effondraient pas tête la première sur le divan en gardant leurs chaussures et en se mettant immédiatement à ronfler.

À Santa Barbara, les hommes étaient des hommes, des hommes vrais, beaux et galants, même s'ils n'étaient pas nécessairement des gens très bons à tous égards. Ils n’avaient pas passé une vie entière sans dire «Je t'aime» une fois à leur femme, surtout à leur femme – qu’ils trompaient sans cesse mais… les hommes seront toujours les hommes, n’est-ce pas? À Santa Barbara, les hommes ne mourraient pas de cirrhose du foie avant d’avoir eu 60 ans, et les femmes n’avaient pas l’air d’être à ce point plus nombreuses que les hommes à Santa Barbara ou en Amérique dans l'ensemble.

Un monde s'effondre

 

Le début des années 1990 en Russie. Un moment difficile. Un monde a complètement disparu. L'Union soviétique, toujours considérée comme éternelle, indestructible et sans égale, n'est plus. La Russie est de retour une fois de plus, et c’est presque inimaginable, pour la première fois en plus de sept décennies, et dire qu'elle est en panne est l'euphémisme du siècle. Si vous êtes un citoyen ordinaire plus proche de la fin de votre vie que de son début, il y a de fortes chances que vos économies de toute une vie aient disparu en une nuit sous les effets de la soi-disant «thérapie de choc» mise en œuvre par le gouvernement de Boris Eltsine, conseillé par plusieurs économistes américains de renom et dont la réforme monétaire drastique fut la principale composante. Vous vous retrouvez, pour le dire brutalement, sans ressources, et vous êtes complètement désorienté. Que s'est-il passé? Que vous arrive-t-il? Et à votre pays? Que se passera-t’il demain?

Les étagères des magasins d'alimentation sont plus vides maintenant qu'elles ne l'étaient déjà, même aux pires moments de la stagnation sous Leonid Brejnev. «Good Bye America, Oh / Where I’ve never been», chante régulièrement Vyacheslav Butusov, le charismatique chanteur du groupe de rock populaire Nautilus Pompilius, sur les ondes de la radio.

L'Amérique, mon cul. De quoi s'agit-il vraiment? Personne ne le sait en fait. Nous espérons tous alors que ces brillants économistes américains, de renommée internationale, vont importer ici, en Russie, le mode de vie américain. Parce que tout le monde sait que la vie en Amérique est incroyablement géniale. Ici, il fait humide et froid dans votre chambre –le chauffage central est à nouveau en panne. À l'extérieur, dans les rues et sur les places de votre ville, des gens glauques dont les yeux mi-clos brillent d’une lueur inquiétante, se frottent les côtes autour de feux improvisés, dans le noir.

Vous avez le sentiment d’être suspendu au milieu des airs, au-dessus d'un océan d'entropie. (Connaissez-vous le mot entropie? Ca n’est pas grave.) Les certitudes ne sont plus très nombreuses dans votre vie. Santa Barbara est l'une d'entre elles, et c'est la plus belle et la plus optimiste de toutes.

Une obsession nationale

 

Santa Barbara fut le premier feuilleton américain diffusé à la télévision russe. Sa diffusion a débuté le 2 janvier 1992, avec l'épisode 217, et s'est terminée le 17 avril 2002, avec l'épisode 2.040. Au cours des premières années, les nouveaux épisodes étaient diffusés trois soirs par semaine. Plus tard, les diffusions ont été de plus en plus nombreuses.

Pendant dix longues années –tout au long des années 1990, chaotiques et violentes, les premières années post-soviétiques, celles de la perte des repères et des difficultés–, la vie dans les grandes villes, dans les petites villes, dans les centres industriels et les villages enneigés des 11 fuseaux horaires de la Russie semblait soudain s’arranger dès que retentissaient les bruits joyeux du générique de Santa Barbara en provenance de millions de téléviseurs. «Rentrez vite chez vous sinon vous allez manquer Santa Barbara», comme le disait l’aimable pharmacien d'une publicité télévisée à la vieille femme au comptoir. C'était en effet une grosse affaire. Manquer d'un épisode était alors considéré comme une mini-tragédie personnelle.

L'empreinte de Santa Barbara était partout. Le feuilleton était entré dans la langue vernaculaire russe, pour désigner toute relation amoureuse désespérément tortueuse, excessivement dramatique. («Oh, je ne peux plus les supporter ces deux-là, leur histoire c’est un Santa Barbara sans fin!») Un célèbre groupe pop, Mona Lisa, faisait un carton avec une chanson intitulée «Santa Barbara», dans laquelle les jeunes femmes proclamaient leur amour immortel pour le personnage de Mason Capwell (joué par Lane Davies).

D'innombrables chiens et chats russes portaient les noms exotiques de Mason, Eden, Cruz et C.C. Capwell. Au cours des années 1990 et 2000, une foule d'anciennes stars de Santa Barbara –Jed Allan, Lane Davies, Nicolas Coster et d'autres– visitait la Russie, apparaissait sur de nombreuses chaînes de télévision, y accordait une pléthore d’interviews à des journaux, s’émerveillait de la beauté de la Russie, de ses hommes et ses femmes– des acteurs qui, on l’imagine, devaient se sentir comme les Beatles lors de leur première tournée aux États-Unis.

C'était une obsession nationale d'une magnitude insensée.

Le rêve américain

 

À Santa Barbara, il ne neigeait jamais. Personne ne pensait même à la neige là-bas, jamais. Jamais il ne faisait -30° à Santa Barbara, que la température soit mesurée en Celsius ou en Fahrenheit. Les habitants de Santa Barbara ne connaissaient pas les privations. Ils n’avaient aucune idée de ce que l’on ressent lorsque les radiateurs de chaleur de votre chambre gèlent au milieu du mois de janvier. À Santa Barbara, les gens n’avaient jamais faim non plus. On y croisait pas de minuscules babouchkas vêtues de noir, courbées comme des arbres nains sur les rives de l'océan Arctique, qui se rendaient devant les nouveaux magasins d'alimentation capitalistes récemment réapprovisionnés et agrandis pour saliver devant tous les produits alimentaires inimaginables que même dans leurs rêves les plus fous, elles ne pourraient jamais se payer avec leurs maigres pensions: fromages et saucisses venus de l’étranger, viandes fraîches, poissons fumés.

À Santa Barbara, les vieilles babouchkas n’étaient pas pliées en deux –il n’y avait d’ailleurs pas de vieilles babouchkas, et elles ne vivaient certainement pas, mois après mois, en se nourrissant exclusivement de pain noir, de macaronis de l’armée, de pommes de terre, et peut-être de quelques morceaux de sucre durs comme de la pierre en buvant leur mauvais thé de Krasnodar dans des tasses en faïence écaillées. À Santa Barbara, quand les personnes âgées tombaient malades, elles ne se retrouvaient pas face à un interne qui leur disait qu’elles avaient déjà vécu bien assez longtemps pour un être humain ordinaire, et qu’il était donc immoral de gaspiller de l'espace hospitalier –extrêmement limité, hélas– pour des personnes comme elles.

À Santa Barbara, même en passant, personne ne parlait de la Russie. C’était assez logique: pourquoi s’intéresser à la Russie? Mais des dizaines de millions de Russes pensaient beaucoup à Santa Barbara. Si vous ne regardiez pas Santa Barbara, comment savoir ce qui était à la mode, comment être sûr de faire les bons choix de vie? Comment décorer votre futur palais et, d’une manière générale, comment savoir à quoi s’attendre et quoi faire dans le cas, hautement improbable où vous auriez pu partir en Amérique?

Une bouée de sauvetage face à la réalité du vide

 

Reconnaissons-le: tout le monde n'était pas fan de Santa Barbara. Comme certains des détracteurs essentiellement masculins de la série s’en plaignaient, on ne voyait jamais un seul livre ni même une seule étagère dans les majestueux palais de Santa Barbara ou dans les grands appartements (non communautaires). En Russie, une telle chose était inconcevable –et démontrait, dans une certaine mesure, le caractère totalement creux de la série. D’accord. Mais tout le monde savait déjà très bien que les Américains étaient un peu creux. Alors qu’est-ce que ça pouvait bien faire? Tout le monde ne pouvait pas être aussi outrageusement spirituel que le peuple russe!

Voilà bien la caractéristique qu’ont les Russes et que les autres peuples n’ont pas: leur extrême spiritualité. Eh bien, d'accord, d'accord, les héros de Santa Barbara ne lisaient pas de livres et ne connaissaient même pas les noms de Tolstoï, de Pouchkine ou de Tchekhov. Et alors? Qui s’en souciait vraiment, pour être honnête? Jamais Dostoïevski et Lermontov n’avaient parlé de lieux aussi épatants que Santa Barbara! Et en quoi le fait que tous les gamins Soviétiques avaient lu ces livres géniaux avait servi à leur pays au final? Il suffisait de comparer votre vie russe ordinaire avec la manière dont les personnages de Santa Barbara, qui ne lisaient pas un livre, vivaient au quotidien. Merci Dieu pour Santa Barbara! Au moins, le visionnage de la série ne vous donnait pas des envies de suicides; au contraire cela rendait la vie un peu plus facile, plus supportable et moins déprimante, en remplissant votre tête de rêves magnifiques –et, de fait, impossibles à réaliser.

Santa Barbara, dans toute son irréalité, était une bouée de sauvetage face la réalité du vide de l’existence en Russie dans les années 1990. Peut-être n’étiez-vous jamais sortis de votre petite ville dans le centre de la Russie ou en Sibérie, où en dehors de ces banlieues de barres d’immeubles qui fleurissaient en périphérie de toutes les grandes villes de Russie, mais vous aviez le sentiment de mieux connaître les habitants de Santa Barbara que vos amis et parents. Vous aviez l’impression que si –par chance– vous aviez un jour l’opportunité de vous retrouver à Santa Barbara –ce qui aurait pu arriver qui sait, peut-être dans une autre vie?– vous vous seriez sentis chez vous.

Copies architecturales

 

Mais puisque de fait, votre vie se trouvait ici et maintenant, en Russie, alors peut-être que la seule chose à faire était de créer votre propre Santa Barbara là où vous vous trouviez. En saturant l'espace autour de vous de ces petites arcades qui apparaissaient sur l'écran du téléviseur pour introduire le spectateur dans le domaine imaginaire de Santa Barbara au début du générique de la série: en laissant chaque espace de votre vie, que ce soit votre appartement ou votre banlieue morose –devenir un point de passage symbolique vers ce rêve désespéré et impossible.

Et ces antiques colonnades qui semblaient ne soutenir que de l'air à Santa Barbara? Il vous les fallait aussi, que ce soit sur votre rebord de fenêtre ou juste à l'extérieur de votre immeuble, dominant les tas d'ordures post-industrielles. Ainsi, les couleurs primaires de votre vie, en lieu et place du redoutable rouge soviétique, se paraient du pourpre et de l’or de Santa Barbara.

Au milieu des années 1990, des mini-Santa Barbara sous la forme de résidences privées, de bars, de restaurants, d’hôtels, de magasins de vêtements, sont apparus dans tout le pays. Le nom véhiculait «l’exclusivité» –l'un des concepts et néologismes qui a été mis à toutes les sauces dans la Russie des années 1990 et qui désignait à la fois le caractère, l’unicité, le luxe–, une étrangeté mystérieuse, une certaine classe et une idée de mode parfaite et intemporelle.

De quoi Santa-Barbara était-il le nom? De tout ce que vous désiriez, si, comme tout le monde, vous souhaitiez vivre la vie d'un personnage de Santa Barbara et que vous étiez né et viviez toujours dans un endroit aussi déprimant et éloigné que possible de tout ce que formait la réalité de Santa Barbara (pour irréelle qu’elle soit) que de la lune. Rien de mauvais ne pouvait vous arriver dans un endroit appelé Santa Barbara: dans votre imagination, c’était l’antithèse parfaite de votre lieu de vie.

Le goût du tape à l'œil

 

Et c’est ainsi que, selon la légende, les mafieux de Kaliningrad, la ville la plus à l’ouest du pays –l’ancien Königsberg allemand, occupé et annexé par l'Union soviétique en 1945, lieu de naissance d'Emmanuel Kant et de l’ex-femme de Vladimir Poutine– se sont rendus aux États-Unis pour voir de leurs yeux à quoi ressemblait l’architecture de ces résidences privées du genre de Santa Barbara. Ils sont alors rentrés en Russie en ramenant un peu de Santa Barbara avec eux. (Ils ont apparemment bien aimé les arches, les piliers et les couleurs criardes du soap opera.)

Ces types d’architectures, on peut en trouver un peu partout dans des régions très différentes de l'ex-Union soviétique, mais Santa Barbara est globalement leur dénominateur commun. À cet égard, Santa Barbara –à la fois d’un strict point de vue télévisuel, mais aussi d’un point de vue culturel plus large– a servi de facteur unificateur. Dans les lieux post-totalitaires, le kitsch spirituel –ce pochlost russe intraduisible (ce que Vladimir Nabokov a tenté de traduire, avec son génie habituel, comme du «posh-lust», le goût pour le tape à l’œil)– est généralement ce qui réunit ces espaces aujourd’hui distincts, visuellement et conceptuellement.

Que vous vous baladiez dans un petit quartier ou dans une cité dortoir, à Moscou ou Saint-Pétersbourg, sans savoir même dans quelle ville vous êtes –des vieux téléfilms soviétiques comme «L’ironie du destin» ou «Profite de ton Bain!» que l’on diffusait chaque soir de Nouvel an utilisaient ce point de départ–, il est possible de voyager dans tout un tas de régions de l’ex-Union soviétique –de Kaliningrad à la région de Moscou, en passant par Lvov en Ukraine ou en Crimée annexée– et de constater les ressemblances de choix architecturaux manifestement fondés sur des expériences et des influences culturelles communes –comme le nom Santa Barbara attaché à toute une variété d’établissements ou de lieux– avec des attributs particuliers: arches, portails dorés et vues marines d’un bleu océan peintes sur les murs en béton de barres d’immeubles ou sur des aires de jeux d’enfants.

Une page se tourne

 

Le 17 avril 2002, la Russie a regardé son dernier épisode de Santa Barbara –l’épisode 2.040. A cette date, l’intérêt des téléspectateurs s’était largement émoussé. Pas la moindre soirée pour regarder en groupe le dernier épisode. Pas de gros chagrin collectif. En Russie, un clou chasse l’autre.

Ce fut un magnifique succès, tout de même. Au fil des années, pour des dizaines de millions de Russes, Santa Barbara était une sorte de vie parallèle leurs Mille et Une Nuits en 2.000 épisodes, semaine après semaine, mois après mois, années après années de dur labeur, de difficultés et de violence, à travers les années troubles de l’ère post-soviétique, jusqu’à l’irruption des années Poutine, de la stabilité et de l’essence hors de prix.

Ce qui s’est passé ensuite, nous le savons bien. La croissance repart mais la majorité des Russes reste dans la misère, la désillusion augmente et, avec elle, le consentement silencieux face au démantèlement, par Poutine, de tous les gains démocratiques obtenus durant les années 1990 et l’injection toujours plus massive d’un poison anti-occidental et anti-américain au sein de la société russe. Santa Barbara avait fait son boulot, Santa Barbara devait partir. L’adieu à Santa Barbara, pour modeste qu’il fut, s’est apparenté à un adieu à l’innocence post-soviétique, aux rêves naïfs et impossible des années 1990. Vingt ans plus tard, Vyacheslav Butusov continue de chanter son «Goodbye, America, oh / where I will never be» à la télévision.

Un reste de nostalgie

 

Alors comment expliquer que ce soap opera de Santa Barbara ait, pendant une décennie entière –durant laquelle des gens sont nés et sont morts, ont vieilli, se sont mariés, ont divorcé– a pu ainsi fasciner des dizaines de millions de Russes? Voilà une question bien intéressante et la réponse la plus courte à cette question est: la liberté.

Pas l'Amérique en soi, et pas vraiment les interconnexions complexes de toutes ces intrigues démultipliées à l’infini, la vue de ces palmiers paradisiaques oscillant dans la douce brise et les immenses propriétés étendues jusqu’à l’absurde avec leurs habitants improbables, trop beaux pour être vrais et presque ridicules. Non, c’était plutôt cet air de liberté sans entrave qui semblait souffler sur Santa Barbara. La liberté, ce nouveau phénomène étonnant et excitant pour le peuple de Russie, une sorte de terra incognita éloignée et inconnue, alors que pour les personnages de Santa Barbara, c'était la chose la plus naturelle et la plus acceptée au monde: la liberté impensable d'être simplement ce que l’on est, de se sentir libre, audacieux et sûr de soi, indépendant, sans s’embarrasser, sans s’intéresser à la politique, la liberté d’être passionnément heureux et malheureux, de réussir et d’échouer; la liberté d'aller et venir à volonté, d'apparaître et de disparaître, de voyager partout et à tout moment sans demander la permission à personne; la liberté de vivre sans avoir une seul fois à faire la queue dans une longue file d’attente devant un magasin de nourriture ou de vêtements et de ne pas être pas seulement un citoyen de Santa Barbara ou de l'Amérique, mais aussi du monde en général.

Voilà sans doute pourquoi les Russes continuent d’être nostalgique de Santa Barbara. Les journaux continuent de publier de longs articles sur l'influence de l'émission, et elle est toujours très régulièrement mentionnée à la fois sur la télévision et en ligne. Il s’agit là, dans un certain sens, d’une nostalgie autodidacte, les gens sont nostalgiques des émotions qui étaient les leurs quand ils étaient plus jeunes et encore plein d’espoirs; ils sont nostalgiques de la période où ils s’agglutinaient par dizaines de millions devant leurs téléviseurs pour regarder Santa Barbara. Ils se souviennent aussi de cette période où personne ne leur disait qu’il fallait détester l’Amérique.

Trump, personnage santa barbaresque en puissance

 

On pourrait aussi dire que la Russie est à nouveau fascinée par les États-Unis; nous sommes à un moment intéressant entre nos deux pays. On pourrait également dire que la focale Santa Barbara peut expliquer la fascination de la Russie pour Donald Trump. Il est le premier président américain que les anciens fans peuvent associer à l'un des personnages de la série –et il fait donc partie d’une des rares catégories d'Américains avec lesquelles ils sont familiers. Bill Clinton était trop proche des gens et trop sympathique pour un homme de pouvoir à leurs yeux, qui doit plutôt donner dans l’aura mystérieuse et sinistre, et ses relations avec les femmes étaient considérées comme sordides et peu distinguées.

George W. Bush ne semblait pas suffisamment sophistiqué pour faire partie des premiers rôles dans Santa Barbara. En outre, les journaux affirmaient qu'il n'était pas brillant du tout, et il semblait généralement totalement désintéressé par les belles femmes; il ne recelait donc aucun mystère. Barack Obama, bien sûr, portait le costume avec classe et était aussi élégant que beau, mais encore une fois, comme Bush, il parlait constamment de son amour pour sa femme, ce qui, bien sûr, était un trait de caractère hautement louable, mais qui le rendait plus ennuyeux. Difficile d’imaginer des trames complexes autour d’un personnage si lisse. (Sans oublier hélas que les noirs en Russie sont victime d’un racisme aussi violent qu’endémique et qu’on ne compte plus les caricatures russes d’Obama le présentant comme un singe, ndlr.)

Trump, en revanche, colle parfaitement à l'image du bon gros capitaliste typiquement américain, une image gravée pour toujours dans l'esprit collectif soviétique par d'innombrables caricatures dans les journaux: gros, des traits grossiers, portant costume en toutes circonstances, étalant son or dans son appartement géant de New York, possédant de nombreuses et luxueuses propriétés, ayant eu de nombreuses romances dans le passé, cruel et autoritaire. Assurément: si vous avez vécu en Union soviétique, Trump colle à 100% à l’idée que vous vous faites de l’Américain. Par ailleurs, il aime Poutine, ce qui signifie qu'il doit aimer la Russie, d’une manière ou d’une autre.

Génération frustrée

 

D’une manière générale, il semble que les Russes soient quelque peu lassés de s’entendre répéter qu’il est de leur devoir de patriotes de détester et mépriser le monde occidental en général et les États-Unis en particulier. La Russie ne dispose d’aucun modèle sociétal de développement au monde démocratique, sauf de vagues références à des valeurs conservatrices nées d’une profonde méfiance à l’égard de la modernité.

Poutine reste très populaire au sein de la majorité des Russes plus âgés, même si leur insatisfaction grandissante à l'égard de la stagnation économique du pays (qui de fait, aggrave constamment la situation) est plus palpable aujourd’hui qu’auparavant, et remonte presque au début des années 2000. Mais ceux de la jeune génération, dont la vie entière s’est écoulée sous le régime sclérosé de Poutine, proteste toujours plus vigoureusement contre lui. Ils en ont assez d’être tenus à l’écart –et le plus souvent replongés de force dans le vieux passé rétrograde de la Russie. Ils veulent être des citoyens russes, mais aussi des citoyens du monde.

L’esprit de Santa Barbara est donc toujours là. Pourtant, le graffiti «Santa Barbara Forevah» qui ornait le côté de l’immeuble où mes parents vivaient en 1993 à Saint-Pétersbourg, lui, a disparu pour de bon.

Mikhail Iossel
Mikhail Iossel (1 article)
Auteur et journaliste
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