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Kendall Jenner et le revers de la médaille Instagram

Vincent Manilève, mis à jour le 16.08.2017 à 9 h 30

La mannequin, membre de la très exposée famille Kardashian, a toujours entretenu une relation compliquée avec son statut de célébrité, car elle s'est créée devant les caméras et sur les réseaux sociaux.

Kendall Jenner, le 20 mai 2017 lors du festival de Cannes. Alberto PIZZOLI / AFP

Kendall Jenner, le 20 mai 2017 lors du festival de Cannes. Alberto PIZZOLI / AFP

Si on lui avait dit un jour que sa carrière prendrait un tournant dramatique à cause d'une boisson gazeuse, Kendall Jenner, l'une des mannequins les plus influentes du moment et membre du clan Kardashian, ne l'aurait certainement pas cru. C'est pourtant ce qui est arrivé en avril dernier, lorsque qu'elle apparaît dans une publicité pour la marque Pepsi. Des milliers d'internautes se sont insurgés contre cette récupération des mouvements de protestations qui se développent aux États-Unis et de leur utilisation au service d'un message marketing.  


Cette publicité a symbolisé pour certains un point de non-retour dans la carrière de Kendall Jenner. Ces derniers mois, tout en confortant son statut de star des podiums et d'internet, la jeune femme a toujours été rattrapée par la polémique et la critique. Des controverses d'autant plus difficiles à gérer qu'elle a construit sa célébrité précisément grâce aux internautes qui la suivent.

Classe mannequin

Quand le monde découvre en 2007 Kendall Jenner, et par la même occasion sa sœur Kylie, les deux jeunes femmes sont encore des enfants. Âgées, respectivement, de 11 et 10 ans, elles ont un rôle secondaire dans la télé-réalité «Keeping Up With The Kardashians» qui met principalement en lumière leur mère, Kris Jenner, et leurs demi-sœurs, Kim, Khloé et Kourtney. Pendant que ces dernières s'amusent autour du monde, Kendall joue avec son petit chien, va à ses entraînements de pom-pom girl ou fait tomber de la sauce spaghetti sur le tapis de leur mère. Pendant plusieurs saisons, ses apparitions étaient plutôt rares, peut-être pour lui laisser le temps de vivre une adolescence «normale». Pourtant, dès 2010, alors qu'elle n'a pas encore 15 ans, sa vie s'accélère lorsqu'elle fait ses premiers pas de mannequin.

Couverture du magazine Seventeen de septembre 2012

Après une polémique autour d'un shooting bikini, Kendall développe son influence auprès des jeunes de son âge et la presse people commence à la surveiller de près. Elle fait la couverture d'American Cheerleader en 2011, devient ambassadrice de Seventeen avec sa sœur la même année, lance sa ligne de vêtements, multiplie les contrats avec la marque Forever 21. Alors que sa visibilité dans «Keeping Up With The Kardashians» est de plus en plus importante, et que sa mère et ses agents l'épaulent au quotidien, des grands magazines font appel à elle, comme Harper's Bazaar Arabia ou Cosmopolitan. En 2013, le New York Times écrivait à son propos: «Elle a de grands yeux de biche, des cheveux noirs brillants et des lèvres charnues. Elle mesure 1,75m, est mince et a de longues jambes. Elle a une vrai chance, même sans les relations de sa famille.» «Elle a gagné la loterie génétique», ajoutait alors le photographe Russell James.

 

Elle commence à défiler pour Givenchy, Chanel, Marc Jacobs... et sa popularité explose en 2014 lorsque la marque Estée Lauder la choisie comme égérie. Et pas seulement pour ses «grands yeux» qui semblaient obséder Vogue à l'époque. Kendall Jenner, parce qu'elle est devenue un personnage essentiel de sa télé-réalité familiale, a développé comme ses sœurs son statut de star des réseaux sociaux, ou d'«influenceuse» comme on dit dans le milieu du marketing «digital». Au moment où Estée Lauder la recrute, elle compte 16 millions d'abonnés sur Instagram, 9,1 millions sur Twitter et 7,3 millions sur Facebook. «Je pense que ce qui est si excitant à propos d'elle, c'est qu'elle a cette influence sur les réseaux sociaux et une crédibilité fashion qui parlent aux millenials, expliquait fin 2014 aux New York Times Jane Hertzmark Hudis, présidente d'Estée Lauder. Il n'y a personne d'autre comme elle.» Depuis, Kendall Jenner est devenue, au même titre que ses sœurs Kim et Kylie, l'une des vedettes du showbiz américain. Elle règne sur les podiums et sur les réseaux sociaux, où elle s'affiche avec de grands couturiers (et amis) tels qu'Olivier Rousteing (Balmain) ou Karl Lagerfeld. Vogue consacre la jeune femme en septembre 2016 en lui consacrant la couverture de son édition américaine.

 

new @fendi campaign shot by Karl

Une publication partagée par Kendall (@kendalljenner) le

 

Le poids de la famille et du like

Pourtant, dans le milieu de la mode, Kendall Jenner ne fait pas l'unanimité. Depuis ses débuts sur les podiums, un certain nombre de personnes estiment qu'elle doit son succès à son seul nom, que sa très influente famille contribue à faire connaître des années. Dans une lettre ouverte, Arisce Wanzer estime que Kendall Jenner n'a pas eu à traverser toutes les épreuves habituelles pour devenir «model», que sa mère lui avait simplement ouvert les portes d'un monde dans lequel elle avait déjà un pied. D'autres modèles ont gratifié Kendall de quelques commentaires méchants sur son compte Instagram et la jeune femme a dû démentir la rumeur véhiculée par un site people, qui affirmait que certaines mannequins avaient glissé des cendres de cigarette dans ses boissons...

 

A l'instar de Jade, Lizzie et Georgia May Jagger, ou même de son amie Gigi Hadid (toutes filles de), Kendall doit faire avec imposante famille. Dans le milieu, elle préfère qu'on l'appelle Kendall et a demandé à ses sœurs de ne pas venir la voir défiler, pour ne pas perdre le peu de lumière qu'on lui accordait ou être trop rattachée à certaines frasques de ses sœurs, notamment Kylie. «Je n'essaye pas d'utiliser un nom de famille, a-t-elle déclaré en 2014 au magazine Nightline. En réalité, j'ai travaillé très dur pour ça... Ce n'est pas comme si j'avais atterri là de façon magique. […] Je me souviens d'un appel de Kim... “Je voulais juste te dire que j'ai eu une invitation pour le défilé de Marc. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée que j'y aille. Tu es d'accord?” Et j'ai dit “je suis complètement d'accord.” Elle est qui elle est, et cela aurait enlevé l'attention qu'on aurait pu me porter.» Mais, comme le notait alors Buzzfeed à propos d'un épisode de leur télé-réalité diffusée en 2015, Kim Kardashian laisse échapper cette phrase à propos de sa sœur Kourtney: «Je lui ai acheté sa carrière.» Sans que cela ne concerne Kendall, la pique envoyée par sa sœur a nourri chez certains l'idée que certains membres du clan Kardashian connaissent une gloire artificielle. Les fans de la série se rappellent également d'un épisode diffusé en 2011, où Kendall s'emportait contre Kim pendant un entraînement dédié à la fameuse façon de marcher des mannequins: «Tu savais depuis le début que j'avais peur de défiler. Je ne veux vraiment pas être ici. [...] J'ai l'impression que tu le fais pour toi-même.» Quelques instants plus tard, alors que sa demi-sœur est partie, elle ajoutait: «Kim voulait faire des défilés à la base, mais elle était trop petite pour ça, donc je pense qu'elle projette son rêve sur moi.»

Avec sa médiatisation croissante, la jeune femme a par la suite affirmé qu'elle avait toujours voulu embrasser cette carrière. Mieux, Karl Lagerfeld a juré lors d'une interview à Harper's Bazaar qu'il ne la connaissait pas pour sa famille lors de leur première rencontre, et que cela n'avait pas eu d'influence dans leurs collaborations, et même qu'elle était faite pour ce métier. «Il y avait un bon sentiment qui émanait d'elle. Et je ne l'ai pas avec tout le monde! Il y a quelque chose de très chaleureux, d'humain et de doux à propos d'elle.»

Couverture du magazine Genlux, en 2012.

Un autre grand nom de la mode, en revanche, n'a pas mâché ses mots. Calvin Klein a expliqué l'année dernière, lors d'une intervention au Savannah College of Art and Design, qu'il n'aurait pas choisi Kendall Jenner comme égérie s'il avait été encore décisionnaire sur ce point. «Maintenant, les mannequins sont payées au nombre d'abonnés qu'elles ont. Elles sont engagées non pas parce qu'elles représentent l'esprit du créateur, ce que j'essayais de faire, elles sont engagées en raison du nombre d'abonnés qu'elles ont en ligne.» La force de frappe de Jenner sur les réseaux sociaux permet également à ses détracteurs de minimiser sa carrière. Dans le milieu, les «Instagirls», ces mannequins qui travaillent leur influence et leur proximité avec leurs fans sur Instagram, ne font pas que des heureux. Début 2015, Naomi Campbell expliquait sur NBC que les mannequins de sa génération «ont travaillé si dur pour en arriver là», alors que pour les «Instagirls», «tout cela est arrivé en un claquement de doigts. Mais, comme on dit, sitôt arrivées, sitôt reparties…»

Le jour où même ses plus grands fans l'ont lâchée 

Bon an, mal an, Kendall Jenner a réussi à surmonter ces vagues plus ou moins violentes. Aujourd'hui, plus de 80 millions de personnes la suivent sur Instagram. La jeune femme défile pour Fendi, a signé chez Adidas et a empoché plus de dix millions de dollars en 2016, ce qui fait d'elle la troisième mannequin la mieux payée au monde.

Pourtant, sur internet, quelque chose dérange chez Kendall Jenner. Si on ne lui reproche plus vraiment son nom de famille ou sa construction sur les réseaux sociaux, les débats se concentrent autour de l'image qu'elle tente de se donner: celle d'une femme féministe et humaniste. Sauf que trop d'éléments s'accumulent et l'empêchent de prétendre complètement à ce statut. Car, comme sa sœur Kylie qui a été accusée de porter un maquillage blackface ou des tresses africaines, Kendall est régulièrement accusée de s'approprier des causes ou des cultures qui ne sont pas la sienne et de s'en servir pour alimenter son marketing sur les réseaux sociaux. Ces dernières années, on l'a vu porter des tresses africaines (après la polémique autour de Kylie), un anneau indien à Coachella, des dreadlocks à un défilé de Marc Jacobs, une burqa comme «déguisement» lors d'une visite à Dubai. Et puis, il y a évidemment cette publicité pour Pepsi, où Kendall Jenner et la marque ont l'air de récupérer le combat des mouvements Black Lives Matter et anti-Trump, proposant une cannette comme solution aux tensions entre la police et les citoyens. La polémique était telle –la petite fille de Martin Luther King a pris la parole pour s'indigner– que la jeune femme a vite effacé toutes les traces de son travail avec Pepsi et que ses proches ont expliqué qu'elle était «dévastée», sans pour autant que des excuses soient formulées. 

Et là encore, une polémique en chasse une autre. Fin juin, la ligne de tee-shirts lancée avec sa sœur a dû être retirée de la vente parce qu'ils affichaient les visages de vedettes du rap et du rock sur lesquels elles avaient superposé le leur, comme si les effacer à leur profit était une bonne idée. Un tournant surréaliste quand on sait à quel point Kendall a peur des polémiquesSi les deux sœurs Jenner se sont excusées, cette histoire a été tournant pour un groupe de cinq «stans» (une référence à une chanson d'Eminem et un mélange des mots «stalker» et «fans» pour désigner les fans les plus obsessionnels), détenteurs d'un compte d'actualités sur Kendall Jenner: @knjdaily. Le 1er juillet, elles décident d'«un-stan» la mannequin et de détailler leurs raisons dans une série de tweets sans concession. 

 

 

 

 

«Elle a juste fait comme si rien n'était jamais arrivé avec le truc Pepsi, c'est là qu'elle nous a vraiment déçu, a expliqué l'une des créatrices du compte au site Newstatesman. Nous avons essayé de la comprendre et nous lui avons envoyé un message privé, nous ne lui avons pas dit que nous voulions qu'elle s'excuse, mais nous lui avons dit que nous savions que c'était mal. Je pense qu'elle a cru que les gens allaient oublier ça parce que sa famille a l'habitude des scandales et ils restent muets et rien ne se passe.»

Voir de vrais fans décider de renoncer à leur passion pour une vedette et dénoncer ses comportements est plutôt rare. En plus de démontrer que les fans ne sont pas aveugles face à leurs idoles, les cinq femmes de @knjdaily soulignent à quel point la situation de la jeune mannequin est délicate aujourd'hui. 

Oui, Kendall Jenner est jeune (21 ans). Oui, elle a certainemment travaillé pour devenir un «Ange» Victoria's Secret et faire oublier son arbre généalogique. Mais désormais, en plus de sa difficulté à gérer les polémiques, la mannequin semble pouvoir compter de moins en moins sur ce qui lui a permis d'en arriver là où elle est aujourd'hui et de s'y maintenir: ses abonnés et l'influence qu'elle a auprès d'eux. Si les polémiques venaient à continuer et les likes à diminuer, la carrière de la jeune femme pourrait en être affectée. En attendant, elle a bloqué le compte @knjdaily et s'est tournée vers d'autres comptes de fans qui, eux, lui prouvent chaque jour leur soutien indéfectible. Tant qu'il y aura des followers pour l'aimer, Kendall aura des petits emojis cœur à distribuer. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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