France

La France est-elle inféodée à son industrie de l'armement?

Antoine Hasday, mis à jour le 14.08.2017 à 4 h 33

Les contrats d’armement sont devenus un des objectifs principaux de la diplomatie française. Au bénéfice de qui?

Un avion rafale I CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Un avion rafale I CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Si un secteur ne connaît pas la crise en France, c’est l’industrie de la défense. Entre 2011 et 2016, la France a enregistré une hausse de 45% de ses ventes d’armement. Elle fait partie des cinq principaux fabriquants d’équipements militaires. D’ici à 2018, ses exportations pourraient passer devant celles de la Russie. Cela soulève de nombreuses interrogations et critiques. La France ne se rend-elle pas complice de violations des droit de l’homme? N’aide-t-elle pas des régimes autoritaires et corrompus à se maintenir au pouvoir? Dans son livre Marchands d’armes, enquête sur un business français, le journaliste spécialiste des questions de défense Romain Mielcarek décrypte le fonctionnement de ce secteur et sa relation à l’État, loin des clichés.

Il rappelle que la fonction première de l’industrie de défense consiste à fournir l’armée française. La majorité des équipements produits sont utilisés par les soldats tricolores. La France fabrique l’essentiel de son matériel militaire –même si le Famas a récemment été remplacé par le fusil allemand HK-416– mais elle représente un trop petit marché pour rentabiliser seule cette production. D’où la nécessité d’exporter les équipements que l’on souhaite voir utilisés par l’armée française.

«En ce qui concerne les frégates, par exemple, la Marine nationale a expliqué ses besoins, la Direction générale de l’armement a discuté avec les industriels et Naval Group (ex-DCNS) a développé la Fremm (Frégate Multi-Missions). En parallèle, Naval Group a lancé le développement de la FTI (Frégate de Taille Intermédiaire), qui répond moins bien aux besoin de la Marine que la Fremm, mais qui est plus facile à exporter. Certains industriels développent également des matériels réservés à l’exportation, par exemple, Nexter avec le Titus», précise-t-il.

Entre les besoins concrets des militaires, les ambitions de la Direction générale des armements et les intérêts des industiels, des tensions existent. Selon Romain Mielcarek, les militaires ont tendance à préférer du matériel solide et facile d’utilisation. Les autorités françaises peuvent être tentées de développer des équipements complexes et très haut de gamme, pour une armée à la pointe de la technologie. Quant aux industriels, ils cherchent à fabriquer du matériel commercialisable en France et à l’étranger.

«Le vice, ça peut être de vouloir du matériel toujours plus pointu. Les militaires veulent généralement du fonctionnel, simple et polyvalent. Par ailleurs, contrairement à ce qu’on pourrait croire, un matériel plus sophistiqué ne sera pas forcément plus rentable à l’exportation. Par exemple, un officier de l'état-major de l'armée de Terre m'a rapporté que certains pilotes jugeaient leurs casques trop sophistiqués par rapport à leurs besoins», explique Romain Mielcarek.

Un secteur important localement

Le secteur de l’armement emploie 160.000 personnes en France. 40 000 embauches supplémentaires sont prévues d’ici à 2020, selon le ministère de la Défense. À titre de comparaison, le secteur automobile fait travailler 220.000 personnes, mais ce chiffre est en baisse. Le secteur de la chimie emploie quant à lui 180.000 travailleurs. L’armement est crucial pour le tissu économique de certains territoires, où il peut représenter jusqu’à 35% des emplois. Les députés qui en viennent assurent généralement un soutien sans failles au secteur, ce qui peut poser question.

«Quand des parlementaires élus dans une région où la défense représente un tiers des emplois et qu’ils se déplacent à l’étranger, défendent-il les intérêts de la France ou ceux de leurs circonscriptions? Quand ils vont en Egypte, vont-ils parler des droits de l’homme?», interroge-t-il.

La France dépense environ 17 milliards par an dans les crédits d’équipement militaire. Au-delà des gains en terme d’emploi, le ministère de la Défense assure que les innovations militaires bénéficient au civil. Pour Romain Mielcarek, si c’est parfois le cas, «l’âge d’or»les armées développaient internet et le réacteur nucléaire à sels fondus est révolu. Aujourd’hui, les militaires vont souvent chercher des technologies dans le civil. L’inverse est moins vrai. Pour l’économiste Claude Serfati, cité dans le livre, des sommes équivalentes investies dans d’autres secteurs auraient de meilleures retombées économiques.

«Dans les commissions de défense, la majorité des élus viennent de territoires où la défense emploie beaucoup de monde. Il défendent donc la hausse des budgets militaires et les commandes des entreprises. Ce qui laisse peu de place au débat. A-t-on besoin d’un, de deux porte-avions? De dissuasion nucléaire? Les parlementaires qui ne viennent pas de territoires dépendants de l’industrie de la défense devraient s’intéresser davantage à ces questions», soutient l’auteur.

L’éthique des marchands de canons

 

Pour les entreprises du secteur, l’éthique, c’est surtout une question d’image. Elles ne souhaitent pas que leur nom soit associé à des massacres de civils. La plupart des entreprises d’armement française ont soutenu le traité sur le commerce des armes, mais pour une raison particulière: contraindre leurs concurrents à respecter les mêmes règles qu’eux. Mais mener un contrat d’armement à terme est une procédure complexe et coûteuse, dans laquelle l’État peut mettre son veto à n’importe quel moment.

«En tout, il faut quatre autorisations pour qu’un contrat d’armement aboutisse: pour l’étude de marché, l’appel d’offres, la signature et la livraison. Donc si l’État a donné son autorisation pour vendre, les industriels vendent. Ils ne se posent pas trop de questions», reconnaît-il.

Les contrats d’armement sont encadrés par plusieurs traités. Premièrement, on ne peut pas vendre à des pays sous embargo international. Les commissions et le recours aux intermédiaires, pour lesquels les contrats d’armement étaient célèbres, sont aujourd’hui interdites. Mais il existe des moyens de contourner ces réglementations. Selon Romain Mielcarek, certaines entreprises font facturer très cher des «études bidon» en guise de commissions, à des cabinets de conseil qui jouent le rôle d’intermédiaires. D’autres livrent des pièces détachées à partir desquelles un pays sous embargo va pouvoir constituer des équipements militaire. En revanche, la tolérance pour la corruption, même détournée, est de plus en plus faible.

«La France s’interdit par exemple de vendre à l’Azerbaïdjan et au Haut-Karabagh car il y un embargo de l’OSCE. Mais si les industriels trouvent un moyen de contourner les embargos, ils le font. Aujourd’hui, certains cabinets de conseil jouent le rôle des anciens intermédiaires. Mais la corruption est de moins en moins tolérée. En Inde, au Brésil, il est difficile de facturer des études bidon», précise l’auteur.

Ventes d’armes et diplomatie française

 

Pour les autorités françaises, vendre ou ne pas vendre de l’équipement militaire à un pays résulte d’un arbitrage. Un contrat d’armement soutient l’économie nationale et les entreprises qui équipent l’armée française. Il peut permettre de renforcer un allié, un pays qui se bat contre un ennemi commun (par exemple l’État islamique) ou de resserrer les liens avec un État. Mais il peut aussi nuire à l’image de la France (surtout si l’acheteur est un régime autoritaire) et aggraver un conflit ou une répression politique. L’État pèse donc le pour et le contre. Généralement, plus la valeur du contrat est important, plus la France accepte que l’acheteur soit «controversé». Parfois, la volonté d’envoyer un message politique prend le dessus.

«La France a annulé la livraison de deux porte-hélicoptères Mistral à la Russie, en raison de son implication dans le conflit ukrainien. Ils ont finalement été vendus à l’Égypte. En mai dernier, la France a renoncé à revendre des hélicoptères Gazelle au Togo: ils auraient pu être utilisés pour réprimer l’opposition et le contrat portait sur un faible montant (environ 20 millions d’euros)», raconte-t-il.

La politique française de vente d’armes est critiquée sur plusieurs points. On accuse la diplomatie d’être inféodée aux livraisons d’armes et les dirigeants français d’être devenus des VRP. Sont notamment visés les contrats avec l’Arabie saoudite, actuellement engagée dans une guerre au Yémen où les civils payent le prix fort, et la vente de logiciels de surveillance à des régimes autoritaires comme l’Égypte (et auparavant la Libye de Khadafi) qui menace la vie les opposants politiques. Pour Romain Mielcarek, cette situation, qui reflète aussi les intérêts stratégiques de la France, pourrait changer si les citoyens demandaient davantage de comptes à leur gouvernement et aux entreprises du secteur de la défense.

«Les organisations de défense des droits de l’homme comme Amnesty International réclament une position plus claire du gouvernement français et surtout la transparence sur les contrats d’armement, ce qui est une demande raisonnable, en ce qui concerne les équipements de sécurité intérieure, par exemple. Les gouvernements et les industriels sont sensibles à l’opinion publique. Les citoyens aussi ont un rôle à jouer, ils peuvent faire évoluer les choses», conclut l’auteur.

Antoine Hasday
Antoine Hasday (30 articles)
Journaliste
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