Culture

N’ayez pas peur de l’orgasme solitaire

Titiou Lecoq, mis à jour le 17.08.2017 à 8 h 15

À l'heure où tous les tabous de la sexualité à deux sont tombés et où l'homme est devenu obsédé par le devoir de faire jouir la femme, la pratique en est presque devenue politiquement incorrecte. Surtout quand elle se fait auprès de son partenaire renvoyé à une certaine forme de passivité.

Illustration © Margot de Balasy

Illustration © Margot de Balasy

Cet article est publié dans le cadre d'une série consacrée au politiquement correct.

Quand on vit à une époque où les œuvres cinématographiques classiques mettent en scène des partouzes d’adolescents, on peut légitimement se demander s’il existe encore du politiquement incorrect dans nos sexualités. La sodomie? L’éjac faciale? Le triolisme? Bof. Rien que de très banal finalement. Du moment qu’on est entre adultes consentants, on voit mal quelle pratique pourrait se révéler politiquement incorrecte. Qu’est-ce qui nous dérange?

Et pourtant, j’ai récemment sursauté devant une scène de sexe. Honnêtement, je ne pensais pas que cela pouvait encore m’arriver. De surcroît, il ne s’agissait pas d’une vidéo X sur Pornhub ou Youporn, d’une scène classée «hardcore», mais simplement d’un épisode de la série de Judd Apatow, Love.

On y voit un couple hétéro, en début de relation, faire l’amour. Brusquement, la femme demande «ça te dérange si je prends mon vibromasseur?» Son partenaire est un peu surpris mais accepte. Elle sort son engin et très vite, l’homme affiche une expression de découragement désespéré. Il comprend qu’il ne fera jamais le poids face à l’efficacité technique de la chose. La femme étant occupée à jouir, elle ne perçoit pas son malaise. Voilà la scène de sexe la plus politiquement incorrecte que j’ai vue depuis bien longtemps parce qu’elle marque un changement de régime presque politique.

Il est assez facile de coller des étiquettes politiques sur nos pratiques sexuelles. Après tout, les enjeux sont les mêmes: rapports de domination ou tentative d’égalité, conciliation des intérêts de chacun. Ainsi, on peut considérer que nous avons vécu des siècles de sexualité féodale, c’est-à-dire d’une sexualité dans laquelle l’homme seul cherchait sa satisfaction. La femme était sa vassale. Le XXe siècle a vu l’épanouissement d’une sexualité de type communiste. Tout aussi contraignante, la sexualité communiste exige une égalité parfaite, donc une jouissance simultanée. C’est la sexualité des jeunes couples amoureux, la dictature de l’orgasme mythique, les yeux dans les yeux. (Et comme l’idéal communiste, ça n’existe pas.)

Sexe, doigt, langue

Mais la sexualité la plus courante dans notre société –ou en tout cas, puisqu’il est très difficile d’évaluer la sexualité réelle, disons la sexualité la plus médiatiquement et artistiquement affichée–, reste la sexualité socialiste. Passée la recherche de fusion des adolescents, on est plutôt dans une sexualité sociale-démocratique qui correspond à la réhabilitation du clitoris. Le plaisir féminin est revendiqué comme un droit. À moins de tomber sur un connard, la plupart des hommes ont dans l’idée de jouir et faire jouir leur partenaire.

L’homme hétéro sexuellement social-démocrate se sent investi d’une mission: la faire jouir peu importe le moyen. Sexe, doigt, langue. Si la femme ne jouit pas, il le vit comme un échec. Ce qui peut être très lourd à vivre au quotidien et mène à une autre démocratisation: celle de la simulation. Prenons ma grand-mère: il ne lui serait jamais venu à l’esprit de simuler. Elle attendait seulement que ça passe.

Mais dans cette scène de Love, il n’y a plus simulation. En fait, il faudrait même l’inverse. Pour rassurer son partenaire, la femme devrait dissimuler l’ampleur du plaisir qu’elle prend avec son sex-toy. «Tu as joui chérie?» «Non non, ne t’inquiète pas». Ce qu’il y a de choquant dans cette scène, c’est qu’elle met en scène le «chacun pour soi». Ce qui signifie qu’on passe à une nouvelle forme de sexualité: la sexualité libérale. Le premier qui arrive à jouir, tant mieux pour lui. Chaque individu cherche son plaisir.

Certes, cette approche n’est pas totalement libérale dans la mesure où elle exclut l’idée de compétition. En menant des recherches sur le sujet, c’est-à-dire, grosso modo, en parlant de sexe avec des amis après avoir avalé plusieurs verres d’alcool (en ces circonstances, l’alcool fait quasiment partie du protocole de recherche), il m’est apparu que la scène de Love n’est pas anodine. Elle reflète une évolution réelle.

Face à la question: «est-ce que toi, en tant que femme, tu acceptes de ne pas avoir d’orgasme à chaque fois?», les réponses se classent en deux catégories. Celles que ça ne dérange pas, et celles qui tapent du poing sur la table en disant que c’est hors de question. Quand je demande à ces dernières «alors, comment tu fais?» la réponse est claire: si leur partenaire n’y parvient pas, elles prennent les choses en main et se font jouir.

Le droit à l’orgasme

Personnellement, j’ai plutôt tendance à me réjouir de cette évolution. Si je ne supporte pas le devoir de jouir, le droit à l’orgasme me semble fondamental. Et le mélange masturbation et sexe à deux peut prendre plein de formes différentes, il permet aussi de tester des combinaisons. Et puis, si l’un(e) des deux est fatigué(e) du sexe mais que l’autre veut (encore) jouir, pourquoi se priver? Mais dans la scène de Love, la situation est légèrement différente puisque l’héroïne ne se masturbe pas à la fin de leur séance de baise mais au début.

Il est assez récent que la femme se constitue en individu. La relation de couple est désormais perçue comme une aventure dans laquelle s’embarquent deux personnalités bien distinctes. C’est évidemment le même processus dans la sexualité. Se rencontrent deux individualités, deux corps, avec des manières différentes d’accéder à l’orgasme. C’est cette logique poussée à l’extrême qui aboutit à la scène de Love. La femme se considère avant tout comme un individu, elle sait comment se faire jouir, et le fait. À l’inverse, le héros est ici dans un schéma plus ancien. Il espère une fusion entre eux, un effacement des individualités. Il est dans un schéma romantique. Il imaginait la faire jouir. Elle est plus pragmatique. Pourquoi tâtonner alors qu’une fois excitée, elle sait comment accéder à un orgasme en quelques secondes?

Masturbation déculpabilisée

Quand on parle des évolutions récentes de la sexualité moderne, on évoque systématiquement les déviances liées au porno accessible à tous. Les jeunes pataugeraient dans le foutre et les excréments à cause du X qu’ils tenteraient d’imiter. Ils perdraient toute idée de respect du partenaire. Ils seraient de plus en plus violents. Mais on n’envisage jamais une autre conséquence possible, plus complexe et profonde: un rapport différent au plaisir personnel.

La démocratisation du porno, c’est avant tout la déculpabilisation de la masturbation. La recherche d’une satisfaction immédiate et facile. Et si c’était ça, ce que le X engendrerait vraiment? Ne plus supporter la frustration et conséquemment un recours plus aisé à la masturbation y compris quand on est concrètement deux dans le lit? Cette sexualité libérale du chacun pour soi est évidemment en lien avec le développement de la notion même d’individu.

On peut la relier à l’individualisation extrême de notre société. Quelle meilleure expression du besoin d’auto-affirmation de l’individu que la jouissance sexuelle? Ainsi, Youporn et le libéralisme se rejoignent sur l’idée que chacun cherche le maximum de satisfaction avec le minimum d’efforts.

Titiou Lecoq
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