Monde

Le politiquement correct, ça marche!

Florian Bardou, mis à jour le 23.08.2017 à 22 h 49

Le «politiquement correct» permet d’interroger constamment le sens –et le bien fondé– du vocabulaire employé pour désigner les minorités ou de leur représentation.

Illustration © Margot de Balasy

Illustration © Margot de Balasy

Cet article est publié dans le cadre d'une série sur le politiquement correct.

«Le politiquement correct, ça fait chier». Critiqué après des commentaires sexistes tenus à l’antenne pendant les Jeux olympiques de Sotchi en février 2014, l’ancien patineur Philippe Candeloro déplorait dans entretien au Monde, après une mise en garde du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), être le «bouc émissaire» des «gens coincés de la fesse».

«Mon franc-parler est ma marque de fabrique. Celui qui n'apprécie pas est libre de changer de chaîne, plutôt que d'essayer de me priver de ma liberté d'expression», justifiait encore le commentateur sportif de France Télévisions, allant jusqu’à regretter que «l’humanité régresse sérieusement.»

La raison? Il serait aujourd’hui impossible de s’exprimer librement –et avec franchise– sans qu’une horde de censeurs n’accoure pour taxer de sexisme, de racisme, d’homophobie ou d’antisémitisme le premier qui ose laisser filer la moindre plaisanterie un peu graveleuse sur les femmes, les noirs, les Roms, les homos ou les handicapés.

En France, Philippe Candeloro n’est pas le seul à s’indigner contre cette idéologie dominante des «bien-pensants» qui «édulcore» le langage et met en péril le devoir de vérité et la liberté d’expression. En politique, Nicolas Sarkozy en a fait l’un des thèmes de sa campagne perdue pour la primaire à droite en 2016. Et puis il y a évidemment ses célèbres pourfendeurs: les philosophes Michel Onfray et Alain Finkielkraut, l’éditorialiste Éric Zemmour ou l’écrivain Michel Houellebecq.

Lancé en 2007 par la polémiste Élisabeth Lévy, le magazine Causeur est pour sa part devenu l’antichambre de l’anti-politiquement correct où l’on peut débattre de tout et surtout de ce dont on «ne peut plus» débattre.

Dans ce camp des anti bien-pensance, il faut également ajouter des figures moins identifiées politiquement: du chanteur Michel Sardou prenant la défense de l’ancien entraîneur des Girondins de Bordeaux Willy Sagnol après des propos nourris aux stéréotypes sur les joueurs africains à l’écrivain de gauche Marcela Iacub, en passant par l’humoriste Éric Judor pour qui «le rire ne se doit pas d’être politiquement correct».

Loin d'une novlangue de Bisounours

Dans le langage courant, le terme de «politiquement correct», fruit d’une importation hasardeuse par les intellectuels critiques de l’Amérique «multiculturelle» et/ou «puritaine», a donc pris une acception majoritairement négative. Mais est-ce bien légitime?

Dans De quoi demain… (éd. Fayard-Galilée, 2001), un entretien avec l’historienne biographe de Lacan et de Freud Élisabeth Roudinesco, le philosophe Jacques Derrida déplorait notamment cette mésinterprétation des termes.

«Il faut laisser cette expression "politically correct" dans sa langue d’origine, soutenait l’ancien directeur de l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS). Je regrette que l’on ait importé ce mot d’ordre ou ce slogan américain pour dénoncer tout ce qui ne plaît pas (car c’est bien ce qui se passe) ou pour accuser d’orthodoxie suspecte et rigide, voire de néo-conformisme de gauche, tous les discours critiques qui invoquent une norme ou rappellent une prescription éthique ou politique.»

Il ajoutait: «Au-delà de la caricature, qui est minoritaire, et peu présente, une éthique générale de la vigilance me semble nécessaire à l’égard de tous les signaux, qui ici ou là, dans le langage, la publicité, la vie politique, l’enseignement, l’écriture des textes, etc., peuvent encourager par exemple la violence phallocentrique, ethnocentrique ou raciste». En creux, Jacques Derrida affirmait que, si l’on fait abstraction des quelques abus un peu ridicules qu’a pu produire la correction politique aux États-Unis comme des appels au boycott de certains films au début des années 1990, le «politiquement correct» permet d’interroger constamment le sens –et le bien fondé– du vocabulaire employé pour désigner les minorités ou de leur représentation.

On est donc loin de l’idée d’une novlangue bobo-Bisounours qui bâillonnerait «la vérité», comme l'indiquait un tract du syndicat étudiant UNI. «Le politiquement correct, ce sont des principes, et bien sûr, un principe moral: l’idée qu’on peut établir des rapports sociaux plus égalitaires à travers le langage, confirme la philosophe Sandra Laugier, professeure à l’université Panthéon-Sorbonne. C’est mal perçu parce que cela peut ressembler à une moralisation des rapports sociaux, alors que c’est juste une question éthique et politique.»

Tract du syndicat étudiant UNI.

En ce qui concerne la préoccupation de représentativité des groupes minoritaires –ce qu’on appelle la promotion de la diversité–, les solutions qui sont proposées posent généralement problème aux détracteurs du politiquement correct. On l’a encore vu cette année lors du boycott de la cérémonie des Oscars sous le hashtag #OscarsSoWhite ou les éternels débats sur les politiques d’affirmative action comme la parité.

Les personnes «non-blanches» en France souffrent pourtant d’un défaut de représentation dans les médias, à la télévision, au cinéma, au théâtre et plus généralement dans la culture. Et les femmes sont sous-représentées en politique, dans les médias, aux postes de direction, dans la fiction télévisée française, dans les distinctions culturelles, etc. – la liste est longue. «Ce n’est pas politiquement correct de dire que l’on vit dans un pays où il y a 51% de femmes et qu’elles sont seulement représentées à hauteur de 29% à l’Assemblée», s’insurge d’ailleurs la journaliste et militante féministe Rokhaya Diallo.

«Ce que j’entends dans ceux qui prônent la méritocratie, c’est que s’il y a moins de femmes dans les sphères de pouvoir, c’est parce que les hommes sont plus méritants, alors que le parcours des femmes est plein d’entraves»

Rokhaya Diallo

Les outils comme la parité et la promotion de la diversité développés depuis quinze à trente ans visent d’ailleurs à corriger les inégalités, auxquels les anti-politiquement correct opposent l’idée méritocratique: une personne occupe telle ou telle position pour ses seuls mérites. «La parité vise à répondre à un retard historique lié à des discriminations structurelles, poursuit Rokhaya Diallo dans La France une et multiculturelle (éd. Fayard, 2012). Ce que j’entends dans ceux qui prônent la méritocratie, c’est que s’il y a moins de femmes dans les sphères de pouvoir, c’est parce que les hommes sont plus méritants, alors que le parcours des femmes est plein d’entraves. Tout le monde mérite de réussir oui, mais à chances égales.»

Évidemment, on peut aussi être critique vis-à-vis de ces outils, notamment afin de les redéfinir eux-mêmes. «On peut autant défendre le politiquement correct au nom de la concrétude des choses mais à l’inverse le critiquer quand ce qui est proposé n’est pas effectif », défend Juliette Grange, professeure de philosophie à l’université François-Rabelais de Tours. Dans L’Égalité sous condition (Presses de Sciences Po, 2015), la politiste Réjane Sénac dénonce quant à elle «la tentation d'une égalité sous conditions de performance [économiques, NDLR] pour les "non-frères": femmes et non-blancs» et défend une égalité sans concession.

Indiens, trans: le problème est dans le nom

De fait, depuis l’émergence des minority studies dans les universités anglo-saxonnes dans le sillage des mouvements sociaux féministes, noirs, LGBT, etc, des années 1970, un bon nombre de discours et de pratiques dites «politiquement correctes» ont montré leur utilité pour essayer de transformer la société. Ainsi, la «vigilance» tâchait de prime abord à montrer que le langage ne va pas de soi, qu’il est le fruit d’une histoire culturelle et politique, et qu’il est donc lourd de sens et d’implications.

Depuis le XVe siècle, on appelait par exemple Sioux, Cheyennes et Mohawk des «Indiens d’Amérique». Or, dans les années 1970, avec le développement des Native American studies, l’expression «Native American» a été préférée par des militants autochtones à la dénomination institutionnelle «American Indians» qui portait en elle le poids de la colonisation nord-américaine –les colons parlaient d’Indiens parce qu’ils pensaient être arrivé en Inde. En revanche, la nouvelle appellation ne fait pas non plus l’unanimité. Dans What’s in a Name? Indians and Political correctness, en 2006, l’écrivaine cherokee Christina Berry considère qu’ «au final, le terme que l’on choisit (en tant qu’Indien ou non-Indien) n’est qu’une question de choix personnel. Ce qui compte c’est l’intention derrière les termes, pas les termes».

Moins lointain, le même combat contre les appellations est aujourd’hui porté par la communauté trans, aux États-Unis et en France, contre le terme «transsexuel» qui traduit des rapports de domination sur le corps par l’État, la psychiatrie et la chirurgie. C’est l’activiste américaine Virginia Prince qui a popularisé la dénomination transgenre en 1978. En 1992, la militante Leslie Feinberg l’a ensuite élargie à une auto-appellation plus inclusive pour les réalités «trans’» dans son essai Transgender Liberation: Beyond Pink and Blue en 1992.

Cette démarche de plus en plus souvent entreprise par les minorités permet de questionner les rapports de pouvoir et de domination qui s’immiscent dans la langue pour la désacraliser, rappelle Philippe Mangeot, professeur agrégé de lettres et ancien président d’Act up-Paris. «Si tant est qu’on puisse réinvestir la notion, il faut la réinvestir du point de vue de la dénaturalisation de ce qui paraît naturel. Ça permet d’ouvrir une réflexion, d’interroger la place des hommes et des femmes dans la société, se demander: “De qui parle-t-on dans l’histoire?” “Pourquoi le neutre est-il masculin en français?” “Pourquoi la règle du masculin qui l’emporte sur le féminin prévaut?” “Pourquoi utilise-t-on ce terme plutôt qu’un autre?”, etc.», commente ainsi l’auteur en 1997 d’une enquête sur le politiquement correct pour la revue Vacarme.

Qui parle?

Lancée en mars 2014 par la directrice des opérations de Facebook, Sheryl Sandberg, la campagne «Ban Bossy» où apparaissent Beyoncé, Jennifer Gardner ou Condoleezza Rice, propose par exemple d’éradiquer le mot bossy (seulement utilisé pour désigner une femme ou une fille «autoritaire» en anglais) parce qu’il véhicule des stéréotypes de genre notamment quant à la représentation et la place des femmes dans la sphère publique. Une personne ayant des responsabilités dans une entreprise, et exerçant son autorité, devient facilement bossy: elle agit comme un boss, elle ne l’est jamais réellement. On ne reproche en revanche jamais aux hommes d’exercer leur autorité.

Le clip de la campagne «Ban Bossy».

Dans sa finalité, la campagne n’est pas unanimement partagée. Pourtant, les questions qu’elle soulève ont l’intérêt d’interroger les préjugés et leurs effets en termes d’inégalités. Comme il est nécessaire d’interroger la figure de la «beurette», un qualificatif qui véhicule un imaginaire paternaliste, exotisant et sexiste dont le suffixe (-ette) est habituellement utilisé pour former des noms en rapport avec la forme plus petite d’un objet. Il faut de même questionner le soupçon d’hystérie que l’on incombe aux femmes artistes ou aux femmes politiques qui s’expriment avec véhémence –de la militante féministe Caroline de Haas à l’ancienne patronne de la «Manif pour tous» Frigide Barjotces «pasionaria» dont l’action est gouvernée uniquement par leurs pulsions, leurs passions.

Cette forme d’ «hygiène verbale», pour emprunter le concept à la linguiste britannique Deborah Cameron, (Verbal Hygien, 1995) permet parfois à des groupes minoritaires de créer leur propre langage radical, quitte à se réapproprier les pires insultes («pédé» pour les homos, «pute» pour les prostituées, etc.) en les vidant de leurs sens. Un politiquement correct pas très politiquement correct.

«L’idée de départ des pratiques linguistiques dites politiquement correctes, c’est de redonner du pouvoir à des catégories sociales qui en étaient dépourvues: changer la société. Or, le pouvoir passe aussi par le langage», analyse Anne-Charlotte Husson, blogueuse féministe doctorante en sciences du langage à Paris 13.

Elle se réfère ici aux travaux du philosophe anglais John Langshaw Austin. En 1962, dans Quand dire c’est faire –une transcription d’une série de conférences données à Harvard en 1955– ce philosophe du langage est le premier à développer une théorie «des actes de langage». Selon cette pensée philosophique radicale, parler ce n’est pas seulement décrire, mais au contraire, agir –on parle d’énoncés performatifs: en parlant on accomplit un acte, qui a forcément des conséquences sociales et symboliques.

Pierre Bourdieu va d’ailleurs pousser cette logique du discours dans Ce que parler veut dire (éd. Seuil, 1982), pour montrer les jeux de pouvoir distillés à travers le langage. En étudiant la langue comme un fait social à l’inverse des linguistes qui l’ont précédé, le sociologue de la domination montre que tout discours est obligatoirement situé: un individu parle de «la place où il est, où il croit qu’il est, où il croit que l’autre est, où il croit que l’autre croit qu’il est».

Légitimés, les discours –et le langage– du groupe dominants l’emportent sur celui des dominés. Par exemple, quand je parle dans une langue où «le masculin l’emporte sur le féminin»une règle de proximité définitivement fixée au XVIIIe siècle–, j’invisibilise les femmes et le féminin de la langue. Cet argument est donc repris par de nombreuses féministes qui proposent de mettre en place une grammaire non sexiste et/ou inclusive à des fins égalitaires. «Ces pratiques linguistiques rendent visibles des choses qui ne le sont pas. C’est un geste de dévoilement: on rend visible des rapports de domination. Et c’est à ce geste-là que s’opposent les critiques du “politiquement correct”», défend Anne-Charlotte Husson.

Ce qui est violent dans les insultes, c'est leur répétition

Une autre forme de «vigilance nécessaire» à laquelle s’attache la correction politique c’est également de faire reconnaître –et faire admettre– la violence verbale. En effet, en fonction du contexte d’énonciation et des personnes ou des groupes visés, les mots peuvent blesser, offenser et humilier – et c’est d’autant plus vrai quand il s’agit de discours de haine, de propos injurieux ou qui véhiculent des préjugés sexistes, racistes, et/ou homophobes plus ou moins conscients (liste non exhaustive).

Pour le psychanalyste Patrick Djian dans Outrages, insultes, blasphèmes et injures, «la violence de la langue, cette profération jouissive de la parole haineuse, est aussi ce qui souvent permet de suspendre le passage à l’acte violent et constitue un substitut à l’affrontement physique». La violence est donc potentiellement logée en creux de tout discours qui permettent de la modérer.

Cette relation entre langage et violence est d’ailleurs au cœur de la philosophie de Paul Ricœur. «La violence a son sens dans son autre le langage», affirme le philosophe dans «Violence et langage», un article de 1967 repris dans Lectures 1 (éd. Seuil, 1999). «La violence qui parle, c’est déjà une violence qui cherche à avoir raison; c’est une violence qui se place dans l’orbite de la raison et qui commence déjà de se nier comme violence». On aurait tendance à refuser l’idée selon laquelle les mots hébergent la violence parce qu’on refuse tout simplement d’admettre que le fait de parler, un acte rationnel et commun, peut-être un substitut de la violence.

Mais où se situe alors le pouvoir d’offenser: dans l’insulte elle-même ou dans le fait de l’énoncer? La philosophe féministe américaine Judith Butler prolonge cette réflexion dans Le pouvoir des mots. Politiques du performatif, (éd. Amsterdam, 2004). La théoricienne du queer s’interroge: les termes haineux en eux-mêmes peuvent-ils blesser, ce pouvoir est-il dans l’acte de proférer ou est-ce l’individu lui-même qui est responsable de ce pouvoir?

Sa réponse est –c’est du Butler– tout en finesse: «La responsabilité est liée au discours non en tant qu'origine mais en tant que répétition». Autrement dit: c’est parce que les insultes «petite pute», «gros pédé» ou «sale nègre» sont sans cesse redites qu’elles reproduisent une violence sociale. D’ailleurs, ceux qui les répètent rejoignent, en les professant, le «chœur des sexistes», le «chœur des homophobes» ou le «chœur des racistes» car ils ne font que reproduire une violence en réalité systémique.

«Il faut sans cesse rappeler que les expressions une fois naturalisées continuent de faire mal. Il faut être un bon bourgeois blanc hétérosexuel pour ne pas voir que les mots font mal», tacle à ce propos François Cusset, historien des idées à l’université Paris-Ouest-Nanterre.

Prenons un exemple. Quand une des journalistes du Grand Journal, Brigitte Boréale, reçoit des blagues douteuses, jusqu’à se faire appeler «monsieur-dame» par la miss météo de l’émission, de nombreuses personnes trans (soutenues par des personnes cisgenres) n’ont pas caché leur indignation face à ce qu’ils ont identifié comme de la transphobie.

«Apparemment, Ornella Fleury [la miss météo, NDLR] n'a jamais vécu dans une peau qui n'est pas la sienne, elle n'a jamais connu les humiliations quotidiennes et les insultes que l'on inflige aux trans en ne les reconnaissant pas dans le sexe qui est pourtant le leur. Elle ne sait pas ce que c'est d'être dans une salle d'attente bondée et de se faire appeler "monsieur" devant tout le monde» a par exemple réagi sur Le Plus la militante trans’ Brigitte Goldberg passablement remontée.

En août 2015, c’est l’humoriste Florent Peyre qui présentait son sketch «Travelo» sur TF1. Il parodiait Kendji Girac et la drag queen Conchita Wurst. Sur L’Express, la blogueuse trans Lise exprimait alors «sa profonde lassitude» en résumant le fond du problème qui se pose pour chaque individu offensé: «Au tout début de ma transition, j’étais plutôt à fleur de peau, il faut le reconnaître, je m’énervais, j’étais émue, je m’indignais, écrit la jeune femme. Désormais, je pense que l’on peut parler plutôt d’un pincement au cœur, d’une gêne, d’un inconfort. On est en droit de se demander si le problème est simplement une affaire d’ego froissé. En d’autres termes, les plaisanteries auraient-elles un impact social, ou sont-elles totalement neutres?».

Victime plusieurs fois de discriminations à l’embauche, la militante transgenre Émilie Dauby témoignait l’an passé avoir été insultée de «travelo» lors d’un entretien avec un employeur potentiel. «Avant on me disait "On vous rappellera". Aujourd’hui c’est "Dégage travelo", confiait-elle au Plus. Lors des convocations pour des réunions groupées à Pôle Emploi, je sens tous les regards se tourner vers moi quand le conseiller prononce mon nom. "Fils de pute", "enculé": les insultes fusent, sans que le conseiller de Pôle Emploi ne réagisse. À présent, quand je suis convoquée, je n’y vais plus».

Une violence tout de même un peu plus que de l’ordre du symbole. Rappelons qu’en 2014, en France, 85% des personnes trans sondées pour une enquête sur la transphobie disaient avoir subi des propos ou actes transphobes au moins une fois dans leur vie. Et dans le monde, selon les chiffres du projet Trans Murder monitoring, entre le 1er janvier de cette année et le 17 mai, au moins 100 personnes trans ont été assassinées dans le monde.

Décence du discours

«Les mots blessent: à partir de là, le politiquement correct, c’est de la prudence qui relève de l’éthique. C’est ce que le sens commun appelle “tourner sept fois sa langue dans la bouche avant de parler”», analyse pour sa part Marie-Anne Paveau, professeure en sciences du langage à l’université Paris 13. D’ailleurs, le débat public s’en porterait mieux puisqu’on s’éviterait le panorama des dérapages maladroits plus ou moins calculés: des «illettrées de Gad» d’Emmanuel Macron à la «France de race blanche» de Nadine Morano.

Dans Langage et la morale. Une éthique des vertus discursives (éd. Lambert-Lucas, 2013), Marie-Anne Paveau défend notamment ce qu’elle appelle une «éthique du discours», c’est-à-dire le fait de réfléchir sur le sens des mots que l’on prononce afin de respecter l’autre. Pour elle, c’est même une question de «décence», un concept qu’elle tire du philosophe israélien Avishai Margalit pour qui une société décente est une société qui n’humilie pas ses membres (La société décente, 1996).

Quelle forme prend alors un «discours vertueux»? Il est «le produit d’une énonciation collective de ce qu’on doit dire ou ne doit pas dire dans une situation donnée, dans une société donnée», poursuit la linguiste qui refuse, cependant, de «moraliser le langage». On comprend que c’est aussi, évidemment, une question de contexte. Et surtout: qui parle? D’où? Et, à qui? Marie-Anne Paveau précise: « Un discours est vertueux quand une société dit qu’il est vertueux. Si à un moment donné une société dit que “salopard”, c’est vertueux, alors OK, salopard sera un terme politiquement correct».

Mais l’impératif de «décence» porte-t-il atteinte à la liberté d’expression? On pourrait le craindre tant il est parfois un motif pour invoquer la censure au nom de la religion, «de la bonne morale», ou des «bonnes mœurs» –paradoxalement ce sont les contempteurs du politiquement correct qui appellent à la censure dans ces cas précis.

Égalité + civilité = liberté?

«Une des limites de la liberté d’expression, c’est celle de pouvoir être condamné pour certains types de propos. Mais a posteriori, pour éviter la censure. Par exemple, inciter à la haine antisémite, c’est juridiquement interdit et ce n’est pas du juridiquement correct», commente Édouard Delruelle, professeur de philosophie à l’université de Liège.

L’ancien codirecteur du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme (l’équivalent du Défenseur des droits en Belgique) est bien placé pour le savoir. C’est lui qui a dû gérer les plaintes pour incitation à la haine, diffusion de propos haineux discriminatoires, antisémites, négationnistes et révisionnistes en Belgique contre un spectacle de Dieudonné, qui ont conduit à sa condamnation en novembre 2015 tout en rejetant l’idée d’interdire au préalable le spectacle comme en France.

«On pose toujours mal la question de la liberté d’expression en parlant en termes de limites et non de conditions», soutient encore Édouard Delruelle. Quelle vision défend-il? Pour lui, à partir de La proposition de l’égaliberté, du philosophe de tradition marxiste Étienne Balibar, on peut concevoir une liberté «politiquement correcte» sous condition d’égalité et de civilité.

«La première condition de la liberté, c’est l’égalité dans la liberté, développe-t-il. Ensuite, il y a une condition de civilité, je ne pourrais jamais être libre de m’exprimer là où règne le mensonge et l’intimidation. On a besoin de règles politiques et juridiques, mais aussi des règles tacites comme le respect du temps de parole, éviter de blesser, ne pas interrompre, etc. pour être libre de s’exprimer». Édouard Delruelle conclut: «Il n’y a de démocratie possible, de liberté possible, que dans l’égalité et la civilité.»

À moins que ce ne soit une question de responsabilité individuelle? En effet, l’intérêt à réhabiliter le politiquement correct réside peut-être dans le fait que chaque citoyen est capable d’interroger ses propres discours pour respecter l’autre – on peut au moins en émettre le souhait.

«Toute prise de parole en public doit s’accompagner d’une prise de responsabilité. C’est une question de respect: tenir des propos qui ne sont pas offensants, c’est la moindre des choses pour vivre en collectivité», suggère d’ailleurs Rokhaya Diallo. Une responsabilité –ou un devoir– à constamment renouveler l’autocritique en somme.

Florian Bardou
Florian Bardou (17 articles)
Journaliste
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