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Le face à face américano-nord-coréen est un cas d’école de la dissuasion nucléaire

Daniel Vernet, mis à jour le 09.08.2017 à 12 h 06

Le bras de fer entre les États-Unis et la Corée du Nord est une nouvelle occasion de mettre la doctrine à l'épreuve.

Pyongyang, le 29 juillet 2017 I Kim Won-Jin / AFP

Pyongyang, le 29 juillet 2017 I Kim Won-Jin / AFP

Au début de l’année encore, Donald Trump en était sûr: la Corée du Nord n’aurait pas de missile capable d’atteindre le territoire américain. Il s’est trompé. Deux fois au mois de juillet, le régime communiste de Pyongyang a tiré un missile balistique intercontinental (ICBM), appelé Hwasong-14, sur lequel pourrait être monté, à terme, une tête nucléaire.

Le premier, le 4 juillet, avait une portée suffisante pour frapper l’Alaska; le second, le 28 juillet, pouvait théoriquement atteindre la côte ouest des États-Unis, voire la ville de Chicago. Comment le président américain peut-il accepter que les États-Unis soient à la merci des foucades d’un dictateur qui, depuis 2006, a procédé à six essais nucléaires et fait la démonstration bruyante qu’il peut transporter ses bombes à plus de 10.000 km?

Représentée par le Conseil de sécurité des Nations unies, la «communauté internationale» a réagi. Elle a annoncé une aggravation des sanctions contre la Corée du Nord, qui frappe un tiers des exportations (1 milliard de dollars sur trois) d’un pays déjà très pauvre. Pyongyang avait répondu à l’adoption de nouvelles sanctions internationales par les Nations unies le 5 août, en promettant de faire payer «un millier de fois» à ces derniers «le prix de leurs crimes». M. Trump a répondu le 8 août: «La Corée du Nord ferait mieux de ne plus proférer de menaces envers les Etats-Unis. Elles se heurteront à un feu et à une fureur que le monde n’a jamais vus jusqu’à présent», a ainsi assuré le président. L'escalade rhétorique s’est poursuivie plus tard quand le régime nord-coréen a annoncé qu'il envisageait de tirer des missiles balistiques à portée intermédiaire en direction des bases américaines de l’île de Guam, dans le Pacifique. L’agence de presse officielle KCNA a assuré que ce projet sera finalisé «et mis en pratique de manière consécutive et simultanée, dès que Kim Jong-un, le commandant suprême de la force nucléaire, le décidera»

Deux Nord-Coréens sur cinq souffriraient de malnutrition. Le leader nord-coréen Kim Jong-un n’a pas paru impressionné par l’unanimité des grandes puissances. Il a fait dire qu’il ne changerait pas d’un iota son programme nucléaire et que «les États-Unis n’étaient pas en sécurité», aussi longtemps qu’ils mèneraient leurs actions agressives contre son régime. Allusion à la présence américaine en Corée du sud et aux manœuvres communes régulières américano-sud-coréennes dans la péninsule. Les deux Corées sont séparées par une ligne de démarcation le long du 38e parallèle depuis la fin de la guerre de Corée (1950-1953). 

Au bord d'une Troisième Guerre mondiale

 

Le face à face américano-nord-coréen est un cas d’école de la dissuasion nucléaire. Il rappelle la crise des missiles de Cuba en 1962 qui vit le président américain John Kennedy et le premier secrétaire du Parti communiste de l’URSS, Nikita Khrouchtchev, jouer au poker menteur au bord de l’abîme jusqu’au compromis final. Le contexte international, bien sûr, est totalement différent. Au début des années 1960, les États-Unis et l’Union soviétique étaient les deux seules grandes puissances nucléaires. Les uns et les autres testaient des doctrines qui leur donneraient un avantage stratégique sur l’adversaire. Les Américains avaient abandonné «les représailles massives» (en cas d’attaque nucléaire soviétique) pour une «riposte graduée», avant de revenir à la «destruction mutuelle assurée» (MAD).

Au début des années 1960, les États-Unis acceptaient mal l’installation à leur porte du régime castriste. Ils avaient soutenu en avril 1961 une tentative de débarquement de contre-révolutionnaires cubains dans la Baie des Cochons qui s’était soldée par un échec cuisant. Castro en avait profité pour faire appel à Moscou et Khrouchtchev avait saisi l’occasion pour déployer, à moins de 200 km des côtes américaines, des armes offensives, tout en jurant qu’il n’en était rien. En octobre 1962, des navires soviétiques faisaient route vers Cuba pour équiper les fusées à moyenne portée de têtes nucléaires.

Pour Kennedy, il était inacceptable de permettre à l’URSS de tenir son pays sous une menace nucléaire directe. Mais en détruisant les rampes de lancement à Cuba ou en coulant les navires soviétiques en route pour l’île caraïbe –les États-Unis avaient décidé un blocus–, le président américain prenait le risque de déclencher une riposte de Moscou et une Troisième Guerre mondiale. Kennedy comme Khrouchtchev en sont conscients.

Alors que la crise atteint son paroxysme, le 27 octobre, surnommé le «black Saturday», les deux dirigeants préparent déjà un compromis. Le frère de John Kennedy, Robert, qui est attorney général, rencontre discrètement l’ambassadeur soviétique à Washington Anatoly Dobrynine et propose les termes du marchandage: l’URSS retire ses fusées, les navires font demi-tour, et les États-Unis s’engagent à ne pas envahir Cuba puis à retirer leurs missiles à moyenne portée présents en Turquie. L’accord devait rester secret pour qu’aucune des deux parties ne perde la face.

«Toutes les options sont sur la table»

 

La menace nord-coréenne n’est pas imminente. Les experts estiment que le régime de Pyongyang a encore besoin de quelques années avant d’être capable de monter des têtes nucléaire sur ses fusées balistiques. Cependant selon le Washington Post, citant des sources des services de renseignements de la défense, les Nord-Coréens auraient déjà construit une tête nucléaire miniaturisée susceptible d’être montée sur un missile. La menace existe donc.

Donald Trump se retrouve un peu, mutatis mutandis, dans la situation de Kennedy. Il ne peut pas accepter la possibilité qu’un chef de la Maison-Blanche puisse être soumis à un chantage (nucléaire) du dictateur nord-coréen mais ses choix sont limités. «Toutes les options sont sur la table», a déclaré le général McMaster, conseiller de Donald Trump pour la sécurité nationale. C’est ce que l’on dit généralement dans ces cas-là pour cacher une forme de perplexité. «Nous devons faire tout ce que nous pouvons pour exercer une pression sur la Corée du Nord tout en cherchant à éviter une guerre très coûteuse (very costly)», a-t-il ajouté. Les sanctions décidées par l’ONU font partie de cette pression. Jusqu’à maintenant, les précédentes ont été inefficaces.

De même, l’intimidation militaire par l’envoi d’une «armada» (Donald Trump) dans la région et le survol de la Corée du Nord par des bombardiers furtifs comme les cyberattaques contre les systèmes balistiques et nucléaires du régime, n’ont pas ralenti le programme.

Dans le passé, les Américains ont envisagé des frappes chirurgicales sur les installations qui produisent les missiles. Mais de l’avis de nombreux experts, le moment est passé et la Corée du Nord a toujours la possibilité d’exercer des représailles sur sa voisine du sud. Séoul, la capitale de dix millions d’habitants, est à la portée de l’artillerie classique nord-coréenne déployée le long de la ligne de démarcation.

Le refus de Pyongyang

 

La crainte n’est pas que Kim Jong-un lance une attaque préventive contre les États-Unis qui ont la capacité de rayer la Corée du Nord de la carte. Il lui suffit de posséder ce pouvoir pour tenter d’influencer la politique américaine. L’ancien secrétaire à la Défense William Perry l’explique en ces termes: une attaque serait «suicidaire, et si le leader nord-coréen du haut de ses 33 ans a montré quelque chose pendant ses cinq ans à la tête de son pays  c’est qu’il était d’abord préoccupé de sa survie. Mais si M. Kim a la possibilité potentielle de répliquer, il pèsera sur toute décision que M. Trump et ses successeurs pourront prendre à propos de la défense des alliés des États-Unis dans la région».

Reste la négociation, tentée en vain par Bill Clinton puis par George W. Bush. C’est aussi ce que propose la Chine ainsi que le nouveau président sud-coréen, Moon Jae-in. Les Nord-Coréens ont réagi par une fin de non-recevoir. Cette réponse n’est sans doute pas leur dernier mot. Le temps travaille pour eux. Kim Jong-un pourrait accepter de discuter quand il jugera que son programme est suffisamment développé. Pékin et Moscou proposent un double «gel»: d’une part, du programme nucléaire de Pyongyang, d’autre part, de l’installation d’un système de missiles antimissiles et des manœuvres militaires américano-sud-coréennes. Ce serait la base d’un compromis possible. Il a l’inconvénient majeur, pour les États-Unis, de reconnaitre au régime de Kim Jong-un la possession de l’arme nucléaire.

Donald Trump s’est dit déçu de l’engagement jugé insuffisant de Pékin. Il a même évoqué l’usage de l’arme commerciale pour pousser les Chinois à augmenter leurs pressions sur leurs voisins nord-coréens. La menace risque d’être contre-productive. La Chine, qui est le principal débouché des produits nord-coréens, a déclaré vouloir mettre en œuvre la totalité des sanctions décidées par le Conseil de sécurité. Mais ses moyens de pression sont aussi limités. Pékin craint par-dessus tout un effondrement du régime de Pyongyang qui mettrait sur les routes de l’exil vers la Chine des millions de migrants. Et qui amènerait les soldats américains présents en Corée du sud jusqu’à sa frontière.

Des acteurs in fine rationnels?

 

Contrairement à une vue simpliste parfois évoquée, Kim Jong-un n’est pas «fou». Peut-être parfois joue-t-il au fou. Cela fait aussi partie de la dissuasion. Les historiens rappellent que dans la crise de Berlin en 1961, qui a précédé d’un an la crise des fusées de Cuba, le président Eisenhower a tenté de persuader Khrouchtchev qu’il était «assez fou» pour déclencher une guerre à propos de l’ancienne capitale du Reich dans le but de ne pas avoir à le faire. L’objectif fondamental de Kim Jong-un, comme de ses prédécesseurs à Pyongyang, est de garantir la survie de son régime. Ayant appris des mésaventures de Saddam Hussein et de Kadhafi, il considère l’arme nucléaire comme sa meilleure assurance vie.

La question est de savoir si les autres puissances peuvent s’en accommoder. Celles qui possèdent l’arme nucléaire s’inquiètent des risques inhérents à la prolifération. La dissuasion nucléaire a fonctionné aussi longtemps que les acteurs étaient peu nombreux et étaient considérés comme «rationnels». Leur multiplication accroit les possibilités de malentendus, d’incidents inattendus, de mauvaise interprétation des intentions de l’autre, d’altération du jugement dans des régimes de pouvoir personnel.

De Gaulle définissait simplement la dissuasion nucléaire comme l'impossibilité pour l’adversaire «de porter la mort chez nous sans la recevoir chez lui». Lucien Poirier, un de ceux qu’on a appelé les «généraux de l’apocalypse», concepteurs de la doctrine nucléaire française de dissuasion du faible au fort, disait: «Je crois en la vertu rationnalisante de l’atome». Cette «vertu» a amené pendant la Guerre froide les États-Unis et l’URSS à la table des négociations. Il reste à espérer que Kim Jong-un –et Donald Trump– en sont aussi impregnés.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (417 articles)
Journaliste
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