Monde

Comment j'ai réveillé mon instinct de survie au Kirghizistan

Camille Belsoeur, mis à jour le 13.08.2017 à 21 h 42

Un voyage en montagne à l'étranger peut suffire à raviver des réflexes de survie lorsque l'on est habitué à vivre en ville.

Lever de soleil sur les montagnes du Kirghizistan | Crédit photo: Camille Belsoeur

Lever de soleil sur les montagnes du Kirghizistan | Crédit photo: Camille Belsoeur

Le soleil commençait à décliner derrière les crêtes enneigées du massif géant du Tian Shan, qui s'élève à plus de 7.000 mètres et délimite la frontière avec la Chine voisine. C'était mon premier jour de vélo sur les pistes caillouteuses du Kirghizistan et il était temps de trouver un lieu pour installer à la tente en s'éloignant un peu de la route principale, à l'abri des regards. Le chemin poussiéreux se cabre, il faut se mettre en danseuse et appuyer sur les pédales pour tirer le vélo et les sacoches. Les collines arides qui marquent le piémont de la montagne entourent une vallée ouverte, où s'élèvent quelques fermes au milieu des champs de blé. La tente sera installée dans un creux qui se dessine entre deux monts desséchés.

C'est ma première nuit dehors sur cette terre inconnue où je vais voyager à vélo pendant trois semaines. Le Kirghizistan n'est pas un pays que l'on pourrait qualifier de «dangereux». Les Européens peuvent y voyager sans visa et les touristes –sportifs pour la plupart– sont de plus en plus nombreux à s'y rendre pour explorer les alpages à pied ou à cheval. France Diplomatie précise cependant qu'«il est recommandé de voyager en groupe, accompagné d’un ou plusieurs locaux, et de se tenir à l’écart de tout rassemblement. En raison d’une menace terroriste latente au Kirghizistan, il convient de faire preuve de vigilance, notamment dans les lieux publics et aux abords des bâtiments publics, et de bien suivre les recommandations des autorités locales en matière de sécurité».

C'est aussi le seul Etat d'Asie centrale qui n'est pas une dictature pure et dure, même si l'opposition politique est loin de bénéficier d'une totale liberté et que la minorité ouzbèke, très importante dans la vallée agricole de Ferghana, est régulièrement discriminée par le pouvoir en place sous couvert de lutte anti-terrorisme –environ 500 Kirghizes appartenant souvent à la minorité ouzbèke ont rejoint les rangs de Daech en Syrie et en Irak ces dernières années.

D'après mon guide du Lonely Planet, «la criminalité est faible d'après les standards occidentaux au Kirghizistan». Rassurant. Ce qui l'est un peu moins, ce sont les histoires de paysans dévorés par des loups à quelques dizaines de mètres de leurs yourtes et les voyageurs qui ont la mauvaise surprise de tomber sur des Kirghizes alcoolisés attirés par quelques dollars faciles à dérober. Des mauvaises rencontres hypothétiques qui m'occupent l'esprit à l'heure de dormir dehors, en pleine nature. Heureusement, je ne suis pas seul, je suis parti avec un ami. 

La peur de la nuit

À peine ai-je glissé dans mon duvet et la tente fermée que je remarques tous les bruits que je n'entendais pas quelques minutes plus tôt, et notamment les jappements du chien de la ferme la plus proche dont la lumière brille dans l'obscurité. Les branches des arbres voisins secouées par le vent, les 4x4 qui font crisser leurs roues dans la montée qui mène à un hameau isolé. Je m'endors d'un sommeil inquiet. Soudain:

«T'as entendu?

C'était quoi? 

Un chien qui a aboyé tout près

....»

Puis plus rien. Un véhicule s'approche au ralenti, la sono à fond. Des hommes beuglent les paroles d'un tube local. J'ai l'impression que le 4x4 fait des allers-retours sur la piste voisine. Ont-ils vu la tente? Impossible de m'endormir. Puis le silence à nouveau. Les yeux piquent et se ferment. 

Une fois réveillé, à la vue du soleil qui éclaire déjà lourdement le paysage, on se sent stupide d'avoir été parano à chaque craquement de brindille dans le noir. Comme si l'instinct de survie qui dormait en moi se réveillait dès le crépuscule, au contact d'une nature brute et d'un pays inconnu. «Quand on vit en milieu urbain, on passe son temps à filtrer des bruits parasites. La nuit dans la nature, on redécouvre d'un coup les sons, on a l'impression que tout fait beaucoup plus de bruit. Quand un chevreuil passe à proximité de votre camp, il fait autant de bruit qu'un camion», confie Alban Cambe, auteur du guide Nature, aventure, survie. Les stagiaires que j'encadre en nature passent souvent deux premières nuits assez mauvaises avant de s'habituer à leur environnement», ajoute t-il. 

Je suis tout de même rassuré à la lecture de l'écrivain-voyageur Sylvain Tesson. J'ai emporté dans mon sac le récit de sa chevauchée de 3.000km à dos de cheval à travers l'Asie centrale en 1999, Il écrit, pas tout à fait serein lors d'un bivouac en zone marécageuse:

«Sommeil pénible. Peuplé comme un songe troublant, de bruits non identifiés. Cris d'oiseaux nocturnes, meuglements lointains, froissements de roseaux. Des échassiers secouent la nuit du claquement de leurs ailes. Une clochette tinte, comme un grelot de lépreux, à intervalles réguliers, lointaine d'abord puis se rapprochant, s'éloignant à nouveau. Qui rôde ainsi? Est-ce une chèvre égarée sur la mauvaise rive? Et puis, au milieu de la nuit, jusqu'à l'aube, des hommes s'appellent longuement dans l'obscurité comme s'ils se cherchaient sur les bords du canal. Comme s'ils nous cherchaient?»  

Photo: Camille Belsoeur 

«Un cerveau de l'âge de pierre»

Dès que je me sentirais vulnérable au cours de ce voyage, des réflexes de survie sembleront se rappeler à moi. Garder une grosse pierre à portée de main à l'heure de dormir –pour se défendre face à un éventuel intrus animal ou humain– ou dissimuler le mieux possible la tente pour qu'elle soit invisible depuis la route deviennent des réflexes. 

«Une émotion de base comme la peur serait une réaction instinctive et programmée héréditairement. Ces émotions ont permis à nos ancêtres de survivre en évitant les dangers: les peurs “archaïques” du serpent et de l’araignée sont aussi des réactions spontanées face à des animaux potentiellement dangereux dans l’environnement quotidien des chasseurs-cueilleurs (…) Comme l’évolution construit des programmes de conduites très lentement, à l’échelle de milliers d’années, notre équipement mental est resté le même depuis des lustres. Notre crâne moderne abrite un cerveau de l’âge de pierre. Il est avant tout destiné à résoudre des problèmes liés à la situation des chasseurs-cueilleurs, qui fut la condition de l’espèce humaine durant 99% de son existence», écrit l'universitaire Jean-François Dortier dans L'homme, cet étrange animal

Dans des montagnes où je sais que vivent loups et ours, c'est comme si mes cellules retournaient à la préhistoire, à une ère où l'homme était sans cesse aux aguets, prêt à se cacher ou à fuir à l'approche d'un prédateur. Mais je me sens plus comme un chat domestique qui explore le fond du jardin de ses maîtres, qu'un homo sapiens se frayant un chemin jusqu'à une grotte. Si un ours débarquait à la tombée de la nuit devant notre tente attiré par l'odeur de notre stock de nourriture, pas sûr que mon corps aurait le bon réflexe. 

«La nuit, j'ai souvent un couteau avec moi, raconte Alban Cambe. Mais quand on est endormi, si un animal débarque et qu'on se réveille d'un coup, je ne pense pas qu'on puisse avoir la bonne réaction. Il vaut mieux rester dans sa tente». 

Les bergers aux gueules de loup

Mais ce qui m'effraie plus que l'attaque d'un loup –que je pense apeuré par l'homo sapiens à cause de toutes ces années où il a été chassé en vieille terre soviétique–, c'est finalement l'homme. Après une première nuit à analyser chaque bruit, on relativise un peu les grattements de rongeurs ou les cris du vent. On ne se fait en revanche jamais au son d'une voiture qui s'arrête à proximité de la tente à l'heure où la lune est au plus haut. Et ça, ce n'est pas la mémoire de nos lointains ancêtres. Seulement une angoisse humaine, que je peux aussi ressentir à Paris.

De jour, on rit quand des éleveurs de bétail locaux nous miment des hommes qui boxent quand on leur explique que l'on dort dans une tente. Quand les étoiles brillent, on pense à tous ces voyageurs à vélo croisés les jours précédents. Je me demande si eux aussi ont peur la nuit, puis je me rassure en me disant que sur la route depuis plusieurs mois, ils n'ont jamais fait de trop mauvaises rencontres. Quand le soir revient, comme un enfant aime s'effrayer avec un livre de la «Chair de poule», je m'endors avec ces mots tirés du récit de Sylvain Tesson:

«Nous négocions une pastèque juteuse et repartons sans répondre aux bergers aux gueules de loup qui nous demandent d'un drôle d'air où nous allons, si nous sommes armés et où nous comptons passer la nuit». 

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (132 articles)
Journaliste
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