Culture

Nous passons notre vie à nous évader de nous-même

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 07.08.2017 à 11 h 18

[BLOG] Nous ne sommes pas armés pour affronter le chaos de nos vies. Alors nous fuyons. Par tous les moyens.

Escape | i_yudai via Flickr CC License by

Escape | i_yudai via Flickr CC License by

Je suis persuadé que tout être humain, au fond de lui, est terrifié. Terrifié de vivre, terrifié à l'idée de mourir, terrifié par l'infiniment grand d'un univers dont il ne connaît ni les limites ni la finalité et encore moins les circonstances de sa création, terrifié par l'infinie complexité d'un monde où il se sent comme un étranger, accablé par le poids de ses interrogations vouées à rester sans réponse.

Si nos vies étaient heureuses et harmonieuses, si nous vivions en paix avec nous-mêmes, si nous étions à même de goûter chaque seconde de notre passage sur cette terre sans s'interroger sur le sens de nos actions, nous ne consommerions pas de drogues qu'elles fussent médicamenteuses ou récréatives, nos ivresses seraient mesurées et espacées dans le temps, nos énervements passagers, nos emportements sans conséquences, nos manies, nos obsessions, nos phobies sans fondements et nous ne passerions pas le plus clair de notre temps à vouloir nous échapper de nous-mêmes.

L'organisation de la société, notre besoin de travailler à nous tuer à la tâche, notre obsession à ne jamais nous retrouver seuls face à nous-mêmes, notre désir de mouvement, de bruit, de frénésie urbaine, de chaos, d'agitation vaine et stérile, notre immersion dans l'irréalité proposée et imposée par le monde télévisuel, notre besoin inextinguible d'évasion, notre présence désormais quasi-permanente sur les réseaux sociaux, attestent de notre soif à fuir loin, très loin de nos pensées inquiètes qui menacent à tout instant de déranger l'équilibre précaire de nos existences.

Nous ne sommes pas armés pour affronter le chaos de nos vies, nous essayons par tous les moyens possibles de nous arracher à cette impossible désolation née de notre frustration de ne rien savoir de nos destinées, nous prions des dieux absents et silencieux, nous bâtissons des églises, des temples, des synagogues, des mosquées afin de donner un sens à ces mystères qui nous échappent, nous remettons nos existences entre les mains d'une puissance surnaturelle qui seule détiendrait la capacité à apaiser nos tourments, nous sommes ces enfants qui dans la nuit noire de leur frayeur originelle continuent à réclamer de leurs mères consolations et réconfort.

Nous buvons, nous fumons, nous consommons des cachets à satiété, nous multiplions les sorties, les voyages, les expéditions, nous collectionnons les passe-temps, les amitiés, les passions puériles afin d'éviter de nous mesurer à cette solitude métaphysique qui nous glace le sang; en tout temps, nous feignons l'indifférence, le détachement parfois le cynisme, nous tâchons d'apparaître le plus heureux possible, d'étaler au grand jour notre propension au bonheur et au bien-être alors que nous sommes rongés perpétuellement par des angoisses si violentes qu'elles nous rendent exsangues de tout espoir et de toute volonté.

Nous sommes débordés par le temps, par notre époque, par le monde en général.

Et c'est parce que nous sommes faibles, émotifs, sensibles que nous sommes tous magnifiques.

Tous.

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Laurent Sagalovitsch
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