Culture

Les éclats et les ombres d'«Une vie violente»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.08.2017 à 16 h 55

Le deuxième film de Thierry De Peretti évoque avec toutes les ressources du cinéma d'action la complexité politique de l'évolution du nationalisme corse.

Stéphane (Jean Michelangeli), au cœur d'"Une vie violente"

Stéphane (Jean Michelangeli), au cœur d'"Une vie violente"

Enfin un film politique dans le cinéma français! C’est-à-dire un film qui n’utilise pas la politique pour des enjeux du seul cinéma, du seul profit spectaculaire ni du seul geste artistique, ni n’utilise le cinéma pour plaider une cause, émettre un message, quel qu’il soit.

En prenant ici le mot «politique» au sens le plus littéral, au «premier degré» comme on dit, on ne cesse de se réjouir de la capacité de Thierry De Peretti de mener à bien son deuxième long métrage (après Les Apaches en 2013).

 


Une vie violente tient en effet tout le long ce double défi d’une exigence de mise en scène, de jeu, de récit, largement marqué par le cinéma noir américain sans presque jamais s’y assujettir, et d’une volonté de précision, de complexité, de questionnement des enjeux politiques, récents et actuels, dont il est ici question.

 

En Corse, en France

Cela se passe en Corse, la Corse des années 1975-2000. Et c’est l’histoire de l’activisme nationaliste corse, armé et clandestin, ses enjeux, ses divisions, les réactions de l’État français, la dérive d’une partie du mouvement vers le banditisme et les pires trafics, les meurtres en série, où se sont surtout les militants qui s’entretuent.

Une vie violente accompagne la trajectoire de Stéphane, passé à la lutte armée comme nombre d’autres dans l’ile qui ont eu 20 ans au début des années 1990, et donc appartiennent à la deuxième génération d’une lutte en partie réelle, voire légitime, en partie mythifiée, déjà largement dévoyée.

Le film organise un réseau de circulation dans le temps, dans les émotions, dans le rappel de faits qui scandent l’histoire contemporaine de la Corse et, dans une certaine mesure, de la République française. Il est, aussi, un impitoyable constat sur la manière dont des idées qui furent en un temps généreuses et courageuses peuvent devenir des prisons mentales, et de bien réels linceuls.

Et par là il en réinterroge aussi les prémisses, cet élan de rupture qui a cru pouvoir passer par la guérilla, par les schémas légendaires du «maquis» (au sens que le mot a en Corse comme au sens qu'il a dans l'imaginaire de la Résistance), en un temps et un lieu, la France à la fin du XXe siècle, qui vouaient irrémédiablement cette stratégie aux impasses sanglantes et aux reniements.

Une vie violente conte ainsi à la fois un moment particulier d’une histoire longue du rapport à la violence dans les sociétés méditerranéennes, patriarcales et machistes, et une histoire ponctuelle, mais loin d’être spécifique à la Corse, de ce qu’a signifié pour une génération un engagement radical dans les pays d’Europe de l’Ouest.

Un monde plus cynique et plus globalisé

Dès lors, les ressorts empruntés à Scorsese et à Coppola pour évoquer les dérives de jeunes gens lancés corps et âmes dans un rêve brutal et fatal apparaissent pour ce qu’ils sont: pas des citations, mais des points d’appui pour conter une histoire profondément différente.

Comme dans Le Parrain, comme dans Casino, il s’agira bien du basculement d’un ordre du monde, d’un monde parallèle à la fois très imbriqué à la société et se voulant en rupture ou en transgression parrapport à elle, à un état nouveau, plus cynique et plus globalisé.

Mais il ne s’agit pas cette fois d’un état de la Mafia à un autre. Il s’agit de l’effondrement, plus intérieur que sous l’effet de l’action politique et policière de l’État, d’un idéal qui s’est avéré hors d’atteinte.

La toile d'araignée

 

Le film s’appuie largement sur l’enchaînement des faits qui ont constitué «l’affaire Nicolas Montigny», militant d’Armata Corsa également lié au gangstérisme, assassiné le 5 septembre 2001 à Bastia.

Règlements de comptes, trahisons, amitiés fraternelles, logiques de clans et de vendetta, contamination par les truands, manipulations des flics, gestes spectaculaires à la limite de l’absurde et de l’héroïsme dessinent cette toile d’araignée que le film parcourt selon plusieurs logiques, plusieurs temporalités, plusieurs distances aux événements.

Autant que les actes, le film donne à voir et à entendre les logiques de discours, à éprouver la présence des lieux, à deviner l’emprise des héritages, des modèles, des «impératifs catégoriques» hétérogènes, sinon contradictoires, qui guident les comportements.

Il faut assurément un art consommé de l’écriture et, dans la Corse d'aujourd'hui encore, un courage certain, pour composer une telle fresque, qui n’épargne personne dans une société où rien de tout cela n’est de l’histoire ancienne.

Mais c’est surtout la rigueur de la mise en scène, et la justesse de l’interprétation par des jeunes acteurs peu ou pas connus qui parviennent à donner à chaque scène une intensité de l’instant, tout en inscrivant chaque pièce dans un puzzle qui peu à peu se compose.      

Une vie violente

de Thierry De Peretti,

avec jean Michelangeli, Henri-Noël Tabary, Cédric Appietto, Marie-Pierre Nouveau, Delia Sepulcre-Nativi.

Durée: 1h47.

Sortie le 9 août 2017

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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