Double XCulture

Pourquoi «La Servante écarlate» nous fait-elle si peur?

Nora Bouazzouni, mis à jour le 08.08.2017 à 14 h 21

Ce n'est pas parce que le livre aujourd'hui adapté en série dénonce le patriarcat, ni l'extrémisme religieux. C'est pire.

«The Handmaid's Tale». Hulu (2017)

«The Handmaid's Tale». Hulu (2017)

Avertissement: cet article contient d'importants spoilers de la saison 1 de The Handmaid's Tale

Dans un article publié en 2012 dans le Guardian, Margaret Atwood écrivait, au sujet de son roman culte La Servante écarlate, sorti en 1985: «Je m’étais fixé une règle: je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà. Je ne voulais pas me voir accusée de sombres inventions tordues, ou d’exagérer l’aptitude humaine à se comporter de façon déplorable.» (1)

Bien mal informé qui reprocherait à la Canadienne d’avoir poussé le bouchon un peu loin en dépeignant, il y a trente-deux ans, une Amérique transformée en dictature chrétienne cherchant à pallier une natalité moribonde liée à la pollution en soumettant ses citoyennes fertiles (les Servantes) à des viols ritualisés –et où les dissident-e-s de tous bords sont soit exécuté-e-s, soit envoyées aux Colonies râteler du déchet nucléaire à mains nues.

Make Margaret Atwood Fiction Again

Bien sûr, le miroir que nous tend l’auteure renvoie une dystopie sinistre, mais il n’est pas si déformant que ça quand on sait ce que vivent les femmes un peu partout dans le monde et ce que redoutent les États-Unis depuis l’élection de Donald Trump. Car si La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale, en VO) fait tant parler d’elle cette année (et a vu ses ventes américaines exploser, comme celles du 1984 de George Orwell), c’est que son adaptation en série par la plateforme américaine Hulu a été diffusée quelques mois seulement après la victoire du milliardaire perruqué à la Maison-Blanche.

Coïncidence sinistre –voire prophétie cauchemardesque. La prise de pouvoir de Trump, qui se vante d’agresser les femmes, multiplie les commentaires misogynes et dégradants, ainsi que les initiatives anti-avortement, signe un recul lamentable dans le droit de la moitié de l’humanité à disposer de son corps.

Au lendemain de son investiture, une Marche des femmes était d’ailleurs organisée à Washington, où des centaines de milliers de personnes ont défilé contre la politique sexiste, raciste, homophobe et transphobe de Trump. On a pu y apercevoir des pancartes «The Handmaid’s Tale is not an instruction manual» (La Servante écarlate n’est pas un mode d’emploi) ou «Make Margaret Atwood fiction again» (Faites que l’œuvre de Margaret Atwood redevienne fiction, parodie du slogan trumpien «Make America Great Again»).

Trois mois plus tard, ce sont les scientifiques qui se mobilisaient pour protester –entre autres– contre les coupes budgétaires annoncées et la nomination d’un climatosceptique à la tête de l’Agence de l’environnement. Cet été, des actions plus ciblées ont eu lieu dans plusieurs États américains, où des femmes déguisées en Servantes protestaient, en silence, contre des projets de loi visant à restreindre l’IVG ou définancer le Planning familial.

Roumanie, 1966: le décret 770

Vous pensez qu’on est à mille lieues de l’abominable prémisse du roman? Peut-être pas tant que ça. Fin juillet, une étude américaine signalait une baisse alarmante, au cours des quarante dernières années, de la qualité et de la quantité du sperme chez les Occidentaux, baisse imputable à l’exposition aux produits chimiques, au tabagisme ou encore au stress. Une nouvelle qui a poussé plusieurs médias à se demander si on ne courait pas tout droit vers un futur à la Servante écarlate, où le devoir reproductif des femmes passerait au-dessus de leurs libertés individuelles, puisque c’est la survie de l’humanité qui serait en jeu. C’est sûr, c’est toujours plus facile d’exploiter les femmes que mettre en place une politique de santé publique efficace ou prendre des mesures visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre (coucou l’Accord de Paris).

En 1966, afin de relancer la natalité et faire rayonner le pays et sa doctrine communiste, le dictateur roumain Nicola Ceaușescu émettait le décret 770 interdisant l’IVG (sauf pour les femmes de plus de 40 ans ou ayant déjà 4 enfants à charge) et limitant la vente de contraceptifs.

«Toute une génération atteindra donc l’âge adulte sans avoir connu autre chose que le socialisme d’État et elle sera ainsi à l’origine du nouvel homme tel que le conçoit le modèle soviétique.»

Un mal nécessaire, en somme, pour le bien des générations suivantes, qui de toute façon n’auront «pas de souvenirs de quoi que ce soit d’autre», comme l’écrit Atwood dans son livre où les Servantes, à l’instar des Roumaines, sont soumises à des examens gynécologiques réguliers obligatoires.

Travail-famille-patrie

 

En France, l’avortement a été criminalisé sous le régime de Vichy, qui prônait la sainte trinité Travail-Famille-Patrie aujourd’hui reprise par le Front national, obsédé par la chute de la natalité, farouchement opposé à l’IVG et qui vante à chaque campagne présidentielle les mérites d’une politique nataliste bleu-blanc-rouge: augmentation des allocations pour les familles françaises et mise en place d’un revenu parental à 80% du Smic pour «permettr[e] aux parents [comprendre: aux mamans] de choisir librement entre l’exercice d’une activité professionnelle et l’éducation de leurs enfants».

Si la politique coercitive et la police de la grossesse mises en place par Ceaușescu ont engendré 2 millions d’enfants, elles ont aussi entraîné la mort de 11.000 femmes. Spoiler: ce n’est pas en interdisant l’IVG qu’on empêche les avortements. En revanche, légaliser le viol en invoquant l’intérêt général (les bébés = le futur = se reproduire est un devoir) et surveiller les femmes afin qu’elles ne puissent en aucun cas interrompre leur grossesse, en voilà une idée efficace. Et sordide.

Après tout, on en est encore à croire que le destin biologique d’une femme est d’être mère et on demande systématiquement à celles qui ne manifestent aucun désir de procréer de se justifier. Traîtresses! Assassins! Si tout le monde faisait comme toi, on serait déjà tous morts!

Quand la fin justifie les moyens

«Aucun changement n’est instantané», prévient Defred (2), la narratrice, dans le troisième épisode. «Dans une baignoire qui chauffe progressivement, vous mourrez ébouillanté avant même de vous en rendre compte.» Ça commence, par exemple, avec un attentat, mettons le 11-Septembre, où sous prétexte de combattre un ennemi aussi abstrait que redouté (le terrorisme), le président riposte avec un arsenal législatif liberticide. On suspend l’habeas corpus (pourtant inscrit jusque dans la déclaration des droits de l’Homme: «Nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ou exilé») pour emprisonner indéfiniment des gens à Guantanamo.

On signe un mémo pour dire que la Convention de Genève, qui prohibe torture et traitements inhumains, ne s’appliquera pas à ces détenus-là. On vote ensuite le Patriot Act, pour pouvoir surveiller tranquillement les ordinateurs des citoyens sans autorisation et sans les prévenir. Cette loi exceptionnelle qui ne devait durer que quatre ans s’est vue reconduite jusqu’en 2015 par Barack Obama.

Chez nous, l’état d’urgence, en vigueur depuis bientôt deux ans et prolongée six fois (!), devrait prendre fin en novembre prochain. Sous prétexte de nous protéger des islamistes de Daesh, il a permis au gouvernement d’interdire des manifestations et d’assigner à résidence des militants écolos gênants pendant la COP21, de bloquer des sites internet et d’effectuer moult perquisitions, notamment informatiques, sans avoir à se justifier. On n’est pas si loin du Patriot Act que dénonçaient les socialistes en 2006.

«Ils disaient que ce serait temporaire. Il n'y a même pas eu d'émeutes»

Il y a trente-deux ans, Margaret Atwood nous avait pourtant prévenus des dérives autoritaires qui guettent derrière les discours rassurants sur la sécurité nationale:

«C’était après la catastrophe, quand ils ont abattu le Président, mitraillé le Congrès et que les militaires ont déclaré l’état d’urgence. Ils ont rejeté la faute sur les fanatiques islamistes, à l’époque. (…) C’est à ce moment-là qu’ils ont suspendu la Constitution. Ils disaient que ce serait temporaire. Il n’y a même pas eu d’émeutes dans la rue.»

Et lorsque l’ennemi de la nation ne sera plus l’État islamique mais l’infertilité généralisée, qu’est-ce qui nous dit que les Françaises ne seront pas conscrites de force pour se reproduire et l’IVG passible de la déchéance de nationalité? Que les lesbiennes ne seront pas excisées, comme dans The Handmaid’s Tale, pour couper court à un comportement «déviant» et improductif? On a vu des milliers de personnes défiler contre le mariage pour tous, contre l’adoption pour les couples homosexuels, contre la PMA, la GPA, contre l’avortement; on a vu la droite catho traditionaliste reprendre du poil de la bête et manipuler l’opinion sur les réseaux sociaux en les inondant de fake news, main dans la main avec les identitaires, prêchant un retour aux valeurs fantasmées d’une France qui n’a jamais existé: sans pédé, sans arabe, un papa et une maman heureuse de torcher des culs et faire la popote.

Comment ne pas voir dans la victoire de Donald Trump un hold-up de ces mêmes chrétiens nationalistes qui, on le sait, se déplacent en masse pour voter en espérant «redorer le blason de l’Amérique» et les prémices d’un état de fait à la Servante écarlate, où des cathos extrémistes (les Fils de Jacob) renversent le gouvernement pour instaurer leur théocratie baptisée Gilead? Le roman de Margaret Atwood est une succession de panneaux jaunes fluo plantés à intervalles réguliers sur la route qui mène au précipice et où l’on slalome tranquillou, les yeux bandés, sur des Segway d’occase.

Diviser pour mieux régner

Partout, tout le temps, la régression guette. Rien de ce que nous prenons pour acquis n’est gravé dans le marbre. Tous les humains ne naissent pas libres et égaux en droits. En France, les femmes mariées peuvent travailler sans l’autorisation de leur époux et ouvrir un compte en banque depuis 1965 seulement. Le droit à la propriété est inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et les constitutions garantissent l’égalité entre les hommes et les femmes. Pourtant, nous sommes toujours moins bien payées, les Saoudiennes ne peuvent conduire ni porter plainte seules, les mariages forcés sont reconnus par la loi, les hommes récupèrent biens et terres des femmes indiennes ou pakistanaises, les homos sont emprisonnés en Égypte et en juin dernier, un juge français lançait à une femme menacée de mort par son mari qu’elle l’avait bien cherché en se soustrayant à son «devoir conjugal». (Rappel: le devoir conjugal n’a aucune existence légale et une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint.)

Nos sociétés encouragent une culture qui culpabilise les victimes et protège leurs bourreaux, mais quand les féministes s’indignent d’une sortie sexiste ou d’une publicité misogyne, elles s’entendent répondre qu’il y a d’autres combats plus importants, que de toute façon, elles ne sont jamais contentes et qu’elles devraient se satisfaire de ce qu’elles ont déjà. C’est-à-dire une liberté de façade, mais pas le respect, faudrait pas abuser non plus.

La dictature imaginée par Margaret Atwood montre l’inverse: une société où les femmes ont perdu leur liberté, mais gagné une certaine forme de respect, si précieuses qu’elles sont devenues. Avant, «les femmes n’étaient pas protégées», se rappelle Defred. Depuis le coup d’État, «aucun homme ne nous crie d’obscénités, ne nous parle ni ne nous touche. Personne ne siffle». Personne ne les touche, sauf le Commandant qui les viole tous les mois. L’astuce des régimes autoritaires, c’est de toujours faire croire aux opprimés qu’ils y gagnent. «Il y a plus d’une sorte de liberté», tempère Tante Lydia, et les peuples semblent prêts à renoncer à la liberté contre la promesse de l’égalité ou le maintien de leur bien-être.

À Gilead, les enfants sont aussi rares que le pétrole dont nous manquerons bientôt, pourtant indispensable à nos usines et nos voitures. Un pays sans enfants ayant, aujourd’hui, autant d’avenir qu’un pays sans pétrole, ceux qui n’en ont plus s’en procureront auprès des derniers à en posséder en fermant les yeux sur les conditions de leur production. On achète bien, sans honte aucune, baskets et smartphones fabriqués par des enfants à l’autre bout du monde.

L’ennemi, c’est l’individualisme

Ce dont il faut se méfier et qu’il faut détruire, c’est d’abord d’un patriarcat qui a toujours fait en sorte de diviser les femmes en castes, en classes, pour les empêcher de s’organiser ou d’échanger et se prémunir, aussi longtemps que possible, d’une rébellion féministe. «Quand le pouvoir est rare, toute parcelle de pouvoir est tentante», écrit Margaret Atwood. Ainsi, les Épouses des riches officiels (coucou Melania Trump) complices du régime et ravies d’accueillir sous leur toit des Martha pour accomplir le travail domestique et des Servantes pour les tâches reproductives.

Mais ce qu’il faut redouter par-dessus tout, c’est notre égoïsme, c’est l’hypernormalisation de notre époque, qui ne suscite rien d’autre que «l’apathie générale, fruit de l’individualisme» évoquée aussi loin que le XIXe siècle par Alexis de Tocqueville (et non, retweeter une pétition contre la loi travail n’est pas un acte de résistance suffisant). La restriction des libertés ne sert pas l’intérêt général quand l’intérêt général sert d’abord les puissants, les privilégiés, les riches, les Blancs, les hommes. La restriction des libertés, c’est l’échec de la solidarité à l’échelle d’une espèce toute entière.

Si La Servante écarlate nous terrifie autant, ce n’est pas parce qu’elle expose les dérives du patriarcat, de la religion, ou les conséquences de la pollution climatique. C’est parce qu’elle nous renvoie à notre propre monstruosité en nous montrant ce que devient une société qui a oublié la solidarité. «L’ordinaire, disait tante Lydia, c’est ce à quoi vous êtes habituées. Ceci peut ne pas vous paraître ordinaire maintenant, mais cela le deviendra après un temps.» L’ordinaire doit être une fierté et nous, Occidentaux, n’avons aucune raison d’être bouffis d’orgueil.

1 — Traduit de l’anglais par Patrick Dusoulier pour l’édition anniversaire (2015) chez Robert Laffont. Retourner à l'article

2 — Defred, pour «la Servante de Fred», du nom du Commandant à qui elle appartient. On peut y voir la dérive de cet usage sexiste millénaire qui consiste, pour les femmes, à substituer à leur patronyme celui du mari, même lorsque la loi ne l’exige pas. Retourner à l'article

Nora Bouazzouni
Nora Bouazzouni (18 articles)
Journaliste et traductrice
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